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Ces mots que la déconstruction et le décolonialisme interdisent

par Isabelle Barbéris

La « cancel culture » – expression biaisée puisque le phénomène relève en premier lieu d’une haine de la culture – est désormais notre lot commun. Elle se manifeste par l’interdiction quotidienne d’œuvres, de représentations (parfois de leurs auteurs), ou par le désir de contrôler strictement notre processus d’interprétation. Ces phénomènes en chaîne masquent toutefois une réalité plus profonde, désarmant notre esprit critique : certains mots sont désormais interdits et imperceptiblement chassés de l’usage. Ils le sont donc aussi de notre manière d’appréhender notre environnement politique et sensible. Ces disparitions illustrent un phénomène rampant : celui d’une censure à priori.

Ces nouveaux mots jugés douteux et scabreux ont pour caractéristique commune de permettre un jugement de valeur, de hiérarchiser notre pensée ou de produire des catégories – des opérations qui peuvent s’avérer bénéfiques, mais qui tendent désormais à être remplacées par des réactions émotionnelles.

Voici quelques exemples de ces malheureux exclus – pour bien vous « décoloniser la langue » :

Chef-d’œuvre. — L’usage de ce terme qui permet de nommer un socle commun culturel fondamental, est officiellement déconseillé par l’Éducation nationale, sans doute jugé oppressif et excluant ?

Beauté. — Considérée comme un privilège de classe, la beauté va à l’encontre de l’égalitarisme acharné. Les artistes qui l’emploient risquent de se faire reprendre : il leur est conseillé de réaliser des œuvres participatives, engagées… en aucun cas « belles ». Le mot « sublime » a pris sa place, sans doute parce qu’il n’en est pas que l’intensification émotive, mais du fait de sa dimension ambivalente – en effet, le « sublime » permet d’inclure la laideur. Ce qui est bien commode lorsque l’on est un artiste engagé mais paresseux.

Pureté. — encore un mot hiérarchisant qui disparaît, conséquence vraisemblable de l’analogie extrême qu’il est suspect de renfermer (« pureté raciale »). Victime de Point Godwin a priori. Nous désapprendrons sans ciller la pureté d’une ligne, d’un chant, d’un geste ou d’un visage.

Classique. — Usant de ce terme dans une tribune de défense des Suppliantes d’Eschyle menacées de censure, je me fis vertement reprendre par une collègue. Le « classique » est réactionnaire par essence, comme toute référence à une origine culturelle ou à un héritage. A moins de parler de « classique dépoussiéré ».

Race. — Emploi autorisé exclusivement pour les « racisé.s ». On notera une double tendance. D’une part, la disparition – du cadre constitutionnel ; d’autre part, la surreprésentation des dérivés (racisme, racisation, racialisation, racisé, antiracisme), tant dans la phraséologie décoloniale que dans le dispositif de lutte contre le racisme. Il faut donc vous habituer à penser le racisme sans « race ». L’effacement dans la Constitution lève le voile sur un nouveau rapport au langage, extrêmement réducteur, qui tendrait à confondre le mot et la chose ; le mot « race » n’est en effet nullement raciste. Il permet simplement de nommer (et donc condamner) un système de représentation. Prochaine étape : son effacement de la littérature – où il apparaît pourtant de manière très polysémique.

France. — Le mot fait trembler tout bienséant interlocuteur sans préjugé, malheureux locuteur aliéné par votre racisme/nationalisme inconscient ! Vous êtes un dangereux patriote ! Sera bientôt bannie « République ». « Patrie » a bel et bien disparu. Nous sommes entrés dans l’ère des « territoires ».

Sexe. — Les relations intimes entre personnes consentant.e.s excluent toute sexualité ; ce n’est pas « bon genre ».

Noir. — Il y a débat. Certains militants indigénistes vont exiger d’être qualifié de « noirs » au motif de ne pas être « invisibilisés » ; d’autres considéreront l’emploi de ce terme comme intrinsèquement raciste, et vous recommanderont de parler de « racisé ». Débrouillez vous avec les injonctions paradoxales des nouveaux prescripteurs de l’antiracisme !

Femme. — Privilégiez « personne qui menstrue », éventuellement « personne de sexe féminin ». Bien que le mot « sexe » soit un des suspects.

Homme. — Ce terme est oppressif car il exclut les personnes qui menstruent. Et tant pis pour le latin. On vous dit qu’il faut parler d’ « humain » (ou d’hominidé). Bien que le mot paraisse encore trop excluant envers les non-humains.

Vous l’aurez compris, se taire reste dans bien des situations la plus salutaire des issues.

Voir en références:

  • Expression « cancel culture » voir « Sur l’expression cancel culture », Cités n°86, Presses universitaires de France, à paraître (février-maris 2020)
  • Beauté, pureté, classique, France, République : explicite et récurrent dans les 50h d’enquêtes auprès d’opérateurs culturels et artistes depuis avril 2020. Premiers éléments de cette enquête dans Le Droit de Vivre n°681, « La Liberté d’expression dévoyée ». Le reste est à paraître aux PUF (rentrée 2021)

https://www.nouvelobs.com/culture/20161028.OBS0465/la-chose-sexuelle-quand-la-mairie-de-paris-censure-deux-livres.html

https://www.lepoint.fr/editos-du-point/laurence-neuer/l-identite-de-genre-pourrait-bientot-remplacer-l-identite-sexuelle-05-07-2013-1700951_56.php

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