Press "Enter" to skip to content

Vivre enfin libres, sans Mercator

par Éric Guichard

On reproche souvent à Mercator d’avoir dessiné un planisphère qui fait la part belle à l’Europe. Et on a raison: sur ses cartes, l’Europe est  au centre, et la blanchité inconsciente de l’auteur lui fait agrandir démesurément le Groenland, qui apparaît presque de la taille de l’Afrique. On ne sait si Mercator adorait les Inuits ou méprisait les Africains équatoriaux. Mais à voir cette accroissement de la taille des contrées au fur et à mesure qu’on s’approche du pôle Nord, on est conduit à le penser. Car la science, nous le savons, est pleine de préjugés racistes, quand bien même elle clame sa rigueur et sa «blanche» innocence.

En pratique, les choses sont un peu plus ambiguës, puisque les aborigènes d’Afrique du Sud sont assez bien lotis, en tout cas mieux que les équatoriaux précités. Mais les cartographes des années 1600 n’étaient pas à une contradiction près.

Les avocats de Mercator prétendent qu’il n’est pas vraiment coupable dans la mesure où il s’est contenté de projeter sur un cylindre ce qu’il connaissait de la terre, qu’il décrit comme une sphère. et que son planisphère était utile aux navigateurs pour tracer leur route sur les mers. La question de l’utilité est majeure: nul doute que la majorité de ces navigateurs étaient des adeptes du commerce triangulaire, dont les méfaits sont encore dans nos mémoires et dans nos culpabilités. Nous pouvons d’autant plus accepter leurs arguments que Mercator est mort: il nous est de fait impossible de le condamner. Mais il nous est tout à fait possible d’extirper de nos cultures le préjugé qui l’a mû et qui, transmis de génération en génération, rend l’Afrique si petite et l’Europe si grande. Soyons honnêtes, notre démarche est théorique, rationnelle et nous comptons faire oeuvre de science. Car seule la science, libérée des préjugés colonialistes et enfin morale, peut nous aider dans notre combat pour la liberté. Nos lecteurices excuseront donc la complexité du propos qui suit, donc nous avons vérifié la qualité, dans un colloque trans-cis-disciplinaire.

Des géomètres nous ont confirmé qu’il est délicat de reproduire sur une carte une portion de la terre sans dé-naturer les longueurs et les angles. Nous ne sommes pas persuadés de l’utilité sociale de ces catégories sémiotiques, mais nos lecteurices savent que nous sommes fort ouvert•e•s: nous savons que certaines croyances sont antinomiques avec l’idée de nature, mais ne les condamnons pas toutes. Nous allons aussi en profiter pour montrer la faiblesse des syllogismes scientifiques, que la science blanche décrit comme des raisonnements en montrant la fausseté de ses hypothèses les plus connues.

En l’occurrence, celle de Mercator est simple: il fonde tout son raisonnement sur le fait que la terre est une sphère.

Hypothèse: la terre est une sphère.
Argument 1: une sphère se projette difficilement sur un plan.
Arg 2: parce que les cylindres sont aisément dépliables, ce sont les surfaces planaires les plus adaptées à une cartographie simple de la terre entière.
Arg 3: or ces projections sont racialistes car elles privilégient le Nord (l’Europe) au détriment de l’Afrique Noire.
Conclusion: donc elles sont fausses.

Soyons rigoureux, et non pas sophistes comme la bancale pensée des blancs: puisque notre raisonnement est infaillible, et même certifié par les scientistes universalistes que nous combattons, c’est donc que l’hypothèse de départ est fausse.

Nos lecteurices auront compris: la terre est plate.

C’est une évidence que nous vivons tous les jours. Nous espérons que notre démonstration aura convaincu.