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Réinstituons l’université de la République

Par Charles Coutel

L’institution universitaire est en crise. Les causes de cette crise sont sans doute lointaines. Il peut être utile d’insister sur la gravité de la crise que traverse cette institution1. C’est notamment le cas pour l’université française dont les missions fondamentales semblent méconnues, voire oubliées, au plus haut niveau de l’État. Cette crise est occultée par un usage non réfléchi du terme innovation. Ce terme, qui figure dans le nom même du ministère chargé de l’enseignement supérieur, revient, en fait, à livrer la recherche universitaire publique française aux seules exigences de l’économie et de l’industrie, elles-mêmes jamais vraiment définies. Ce processus risque de s’aggraver encore avec la loi pluriannuelle de programmation de la recherche (LPPR). Avec un aplomb déconcertant, Antoine Petit, en charge du CNRS, dans Les Échos, le 26 novembre 2019 n’hésita pas à présenter cette loi, nous le citons, comme « ambitieuse, inégalitaire – oui, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne, qui encourage les scientifiques, équipes, laboratoires, établissements les plus performants à l’échelle internationale », tout est dit. Mais comment en est-on arrivés là ; comment un modèle de concurrence darwinienne a-t-il pu être privilégié en lieu et place d’une émulation enrichissante entre les chercheurs, les laboratoires et les programmes de recherche ?

Nous souhaitons répondre à cette question par une hypothèse de travail. Cet aveuglement idéologique s’expliquerait par une double méconnaissance des missions fondamentales de l’institution universitaire mais aussi de la théorie républicaine de l’université. À cela, bien entendu, s’ajoute l’entrisme du capitalisme prédateur qui ne pense qu’en termes de rentabilité immédiate2. Pour sortir de ces confusions, nous souhaitons aborder trois points : en un premier temps rappeler les missions fondamentales de l’université, puis rappeler la théorie républicaine de l’université telle que la Troisième République l’a formulée, souhaitant retenir les leçons des Lumières et de la Révolution française. Enfin, revenant vers nos interrogations initiales, nous répondrons à la question suivante : que faire pour promouvoir et réinstituer l’université républicaine ?

Les missions fondamentales de l’université

Depuis sa fondation médiévale, l’université repose sur une affirmation : le savoir enseigné gagne à se tenir au plus près de la production même de ce savoir.

Cette affirmation se confirme dans l’expression d’enseignant-chercheur qui caractérise les titulaires de l’institution. Conséquence immédiate : un établissement universitaire se doit d’être dirigé par un universitaire et les recrutements se font entre pairs, dans la collégialité et la justice3. Mais on pressent la fragilité de cette construction, car il est présupposé que les missions de l’institution seront connues, mais aussi défendues, par des responsables élus. Il est fondamental qu’un ministre de l’Enseignement supérieur travaille avec celui de l’Éducation nationale, mais aussi avec la Conférence des présidents d’université, tous continuant à enseigner et à chercher. Cette condition politique se double d’une condition philosophique et éthique : respecter toutes les missions de l’université. Cependant, que les budgets viennent à diminuer et les équipes dirigeantes seraient vite forcées de sacrifier telle ou telle mission, voire de geler les recrutements et de diminuer les budgets de la recherche4.

Rappelons ces missions fondamentales : le Code de l’Éducation dans sa troisième partie, articles 123-1 à 9 ; c’est, tout d’abord : « la formation initiale et continue, la recherche scientifique et technologique, la diffusion et la valorisation de ses résultats, l’orientation et l’insertion professionnelle, la diffusion de la culture et l’information scientifique et technique, la participation à la construction de l’espace européen de l’enseignement supérieur et de la recherche, la coopération internationale ». L’article 123-4 ajoute « la formation de formateurs ». D’où le monopole de la collation des grades et de la délivrance des diplômes.

Mais la juxtaposition de ses missions pourrait nous faire oublier la finalité première de l’université : rendre possible dans le même geste la production des savoirs et leur transmission.

La Révolution de 1789 s’est méfiée de l’université du fait de son origine médiévale et cléricale, elle a multiplié les Grandes Écoles supérieures spécialisées. Cette méfiance s’est étendue aux Académies. Ce passé explique en partie pourquoi l’université n’a pas toujours les moyens, notamment financiers, d’atteindre tous ses objectifs que, cependant, la puissance publique lui assigne. L’autonomie des universités publiques ne va pas toujours avec leur réelle indépendance, notamment pour la création des postes d’enseignants et des autres personnels ou les dotations budgétaires. Grande est la tentation de chercher à privilégier une mission au détriment des autres ou encore d’imposer comme modèle un domaine disciplinaire au détriment des autres.

Cependant, la simple juxtaposition des missions de l’institution universitaire risque de méconnaître l’importance de ce que l’on pourrait appeler le paradoxe de la recherche fondamentale. Ce paradoxe peut s’énoncer ainsi : bien souvent c’est la recherche la plus fondamentale et désintéressée qui, à terme, pourrait avoir des effets positifs sur les performances économiques ou technologiques5. Or, le recours incantatoire actuel au mot innovation a comme effet d’occulter la puissance émancipatrice de ce paradoxe de la recherche, d’autant plus que, processus de Bologne oblige, il se double de tout un vocabulaire confus s’organisant autour de la notion de projet. Or la notion de projet de recherche s’oppose au concept de programme de recherche, qui, lui, suppose des enseignants-chercheurs non précarisés, reconnus pour leurs compétences scientifiques et non pour leur habileté rhétorique à décrocher des contrats juteux. La rhétorique du projet s’oppose terme à terme à l’argumentation justifiant rationnellement et collégialement un programme de recherche6. C’est toute l’unité de la culture humaniste qui est menacée dès lors que l’unité des missions de l’université est méconnue. Or, c’est cette unité que défend la théorie républicaine de l’université, elle-même profondément méconnue par l’idéologie libérale et managériale actuelle. Il est donc impératif que les républicains humanistes défendent la théorie républicaine de l’université.

La théorie républicaine de l’université

La Troisième République a forgé une théorie républicaine de l’universitéqui accompagna et éclaira la fondation laïque de l’Instruction publique. La méconnaissance de cette philosophie explique pourquoi certains républicains laïques défendent actuellement les positions de leurs adversaires ultralibéraux, partisans d’une privatisation de l’université, notamment autour d’une professionnalisation à outrance et à court terme, sacrifiant trop souvent la culture humaniste générale. Cette théorie fut élaborée par Louis Liard dans son ouvrage l’Enseignement supérieur en France, rédigé au moment de la consolidation du principe de Séparation présenté par la loi de 1905, de la laïcisation des personnels enseignants, pour la Métropole, et de l’unification de l’Instruction publique. Louis Liard écrit son ouvrage à peu près même temps que Ferdinand Buisson publie la deuxième édition de son Dictionnaire. Louis Liard demande à la République de dépasser sa prévention contre l’institution universitaire, en reconnaissant que les Grandes Écoles spécialisées ne sauraient exister sans l’apport inestimable de la culture générale, humaniste et universaliste qui est au cœur de la tradition universitaire, notamment dans la tradition classique allemande. Louis Liard précise : « qu’il s’agit de donner à tous les clartés scientifiques sans lesquelles la profession choisie par chacun d’eux serait obscure et empirique » (op. cit). Par la culture générale l’université ouvre les professions à la cohérence de leur propre rationalité ; il s’agit de se méfier « du fait brut, sans la raison du fait7 » (op. cit).

L’université républicaine s’avise donc qu’il convient de se former à une profession, mais sans oublier de se préparer, par l’amour des savoirs et l’apprentissage du débat libre, à l’exercice du métier de citoyen éclairé et à la tâche d’être un homme libre. Cette philosophie générale fonde l’élitisme républicain. La méconnaissance de cette philosophie républicaine de l’université explique en partie la crise ouverte de l’université qui doute de ses missions et d’elle-même. Le geste théorique de Louis Liard, conciliant culture générale et formation professionnelle, est à rependre actuellement si nous voulons dépasser l’idéologie de l’innovation. Mais une condition est requise : préserver l’indépendance intellectuelle des universitaires et la liberté académique en cessant de déstabiliser les statuts et de précariser les carrières. C’est toute l’unité de l’école de la République qui est à réaffirmer. On mesure les effets de cette double méconnaissance des missions de l’université et de la philosophie républicaine. C’est pourquoi l’étude et l’analyse doivent être relayées par la mobilisation et la volonté de réinstituer aujourd’hui l’université afin de retrouver la puissance émancipatrice des savoirs transmis dès lors qu’ils sont éclairés par la recherche scientifique.

La réinstitution nécessaire de l’université française

Redisons que les savoirs académiques, au plus près de leur production contrôlée scientifiquement, ont une puissance émancipatrice au service d’un universalisme humaniste et républicain. Cette thèse confirme la convergence entre la défense de la République, des savoirs et de la recherche fondamentale. Cette théorie républicaine semble méconnue au plus haut niveau de l’État. C’est pourquoi le discours dominant actuel, privilégiant les projets de recherche inspirés par des modes idéologiques et des postures langagières ne saurait réellement innover, tout en se voulant modernes dans les mots, ainsi qu’on le voit dans les recherches sur le genre, l’intersectionnalité ou encore dans les recherches dites décoloniales. Dans ces recherches, trop souvent les hypothèses inspirées par la vulgate sociologiste, reposent sur des affirmations ou des données non soumises à la critique et au processus de « falsification » au sens de Karl Popper. Dans le rationalisme critique de Karl Popper, il est demandé au réel de donner tort aux hypothèses proposées et non de les confirmer a priori. Il parlera plus de problèmes que de faits.

Encore faut-il que, dans les instances scientifiques d’évaluation, des vulgates obscurantistes ne soient pas à l’œuvre8. Or, le paradoxe constitutif de la recherche suppose des enseignants et des chercheurs titulaires, sereins, apaisés et au travail au sein de programmes décidés collégialement et non en fonction des caprices et des affirmations des élus du moment. Toute précarisation des chercheurs, des financements et des équipes s’oppose à ces nécessaires libertés académiques.

À cette première mobilisation, défendant la puissance émancipatrice des savoirs et de la recherche fondamentale et appliquée, les humanistes auront à cœur d’ajouter une mobilisation contre l’entrisme de groupes obscurantistes au sein de certaines universités (notamment en sciences humaines et sociales) ; des associations, notamment d’étudiants, qui se présentent comme culturelles cherchent en fait à développer des pratiques cultuelles. On ne compte plus les cours perturbés par des appels directs à la prière sur les portables d’étudiants, ou encore le refus par des étudiants d’utiliser le mot créateur pour un auteur car ce mot serait réservé… à « Dieu ». Nous songeons ici à l’affaire de l’IUT de Saint-Denis (voir le site du Comité Laïcité République). Ces groupes bien connus s’inspirent de vulgates sociologistes identifiant les individus à leur communauté ou à leurs croyances d’origine9. La situation est encore plus grave au sein de certains Instituts nationaux supérieurs du professorat et de l’éducation (INSPE) où, à l’occasion de modules interculturels, un discours ouvertement antirépublicain et anti-laïque se diffuse. Nous pensons que ces dérives peuvent et doivent être non seulement dénoncées mais combattues ; aux humanistes et aux républicains d’interpeller les ministères concernés et les instances scientifiques au sein de chaque établissement universitaire.

Retrouver la force de l’institution universitaire

La situation idéologique actuelle de l’institution universitaire est très grave car tout se passe comme si une alliance tacite avait été conclue entre l’idéologie libérale et managériale officielle et les associations étudiantes dites culturelles10, trop souvent en fait cultuelles. Trop peu de responsables et d’élus se soucient de l’emploi précis des subventions accordées aux associations étudiantes. Il appartient aux amis de l’université républicaine, notamment au sein des associations laïques (Comité Laïcité République, Vigilance Universités, association pour la Qualité de la science française) de dénoncer cet arc idéologique reliant le libéralisme managérial et les associations obscurantistes et anti-laïques. Pour cela, ensemble, fixons-nous l’objectif de réinstituer l’université républicaine au sein de la République.

Sachons nous souvenir de l’avertissement d’un Condorcet qui écrit, en 1792, dans son Rapport sur l’instruction publique : « Aucun pouvoir ne doit avoir l’autorité ni même le crédit d’empêcher le développement des vérités nouvelles, l’enseignement contraire à sa politique particulière ou à ses intérêts momentanés. »


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