Press "Enter" to skip to content

Qui est maccarthyste?

par Yana Grinshpun

Dans son livre Cette lancinante douleur de la liberté, adressé aux lecteurs occidentaux, Vladimir Boukowsky, ancien dissident russe, défenseur des droits de l’homme, ex prisonnier politique soviétique, comparait le système communiste auquel il a échappé et la démocratie occidentale. Il y faisait, entre autres, une remarque intéressante.

«Il n’est pas discipline intellectuelle plus inutile, si ce n’est plus nuisible, que l’histoire dans les questions qui nous occupent. Il existe autant de conceptions historiques que d’historiens, ou plutôt autant qu’en exigent les idéologies pour trouver un fondement. L’histoire n’est qu’un ensemble de faits disparates qu’on peut manipuler à son gré.»

En observant les débats universitaires de ces dernières années et en y participant, on ne peut pas ne pas repenser à cette analyse, surtout dans un contexte très particulier, celui où les universalistes français sont accusés en permanence d’être maccarthystes.

Le mot est à la mode. Seulement, il se trouve que le mot ne renvoie ni à l’histoire, ni aux pratiques de l’époque où il est né. Le «maccarthysme» est une formule politique accusatoire, et le «nouveau maccarthysme» est une formule qui est censée renvoyer au retour des pratiques condamnables du passé. La portée de l’accusation découle non seulement du sens du mot renvoyant à une idéologie ou à des pratiques sociales, mais surtout du positionnement de ceux qui la profèrent. Ainsi, lorsque l’on accuse quelqu’un d’appartenir à l’«extrême droite» ou d’être «raciste» c’est qu’on ne l’est pas soi-même. C’est ainsi que le maccarthyste, c’est toujours l’autre. Mais à quoi renvoie ce mot et qui sont ces nouveaux maccarthystes?

Le Maccarthysme ou la chasse aux sorcières ici et ailleurs.

J’écris cet article non seulement en tant qu’universitaire française mais aussi en tant qu’ex-soviétique qui garde encore en mémoire l’abondante prose soviétique sur ce mouvement. En parlant du maccarthysme, l’histoire officielle soviétique et l’histoire officielle des États Unis enseignée en France le décrivent de la même manière négative. Le maccarthysme (mot inventé par le caricaturiste américain Herbert Block en 1950) renvoie à un mouvement idéologique incarné par la figure du sénateur Joseph McCarthy, présenté comme le servant du régime capitaliste, ennemi du pluralisme, bourreau de la libre pensée qui pourchassait les gens soupçonnés d’avoir des rapports avec les communistes soviétiques ou d’être des sympathisants de ce régime, entre 1950 et 1954. Le «maccarthysme» est ainsi le nom d’une période anti-communiste officielle aux USA. C’est une période de guerre froide entre l’USA et l’URSS. Son émergence est liée au danger très concret que représentait le communisme dans sa version stalinienne imposé par la force aux populations de l’Europe de l’Est et à certains pays asiatiques. Pendant les années de la «guerre froide», les USA sont infestés d’un vaste réseau d’espions soviétiques, conçu et élaboré par la Direction politique d’État Soviétique, soutenu par le Parti Communiste Américain, financé par l’Union Soviétique et certaines organisations de la gauche radicale américaine. C’est à cette époque, par exemple, que le couple de communistes new-yorkais, Ethel et Julius Rosenberg, transmet à l’URSS des plans de la bombe nucléaire via Klaus Fuchs. Harry Dexter White facilite l’infiltration des agents soviétiques dans le Département du Trésor des États-Unis. Le sénateur de l’État de Wisconsin, Joseph Mc Carthy et son équipe s’attaquent alors aux fonctionnaires américains soupçonnés d’être déloyaux, interdisent la publication et la diffusion de la littérature communiste dans certains états, préparent des listes «noires» de personnalités sympathisantes du régime communiste. Il est établi par des historiens que près de trois milliers de personnes ont souffert d’allégations, réelles ou inventées, de rapports avec les communistes, d’espionnage ou sympathies pour l’URSS. Pendant ce temps-là, dans le paradis du communisme, des millions des personnes pourrissaient dans les camps et dans les prisons soviétiques parce qu’ils critiquaient le régime communiste, qui se disait «progressiste» et «émancipateur», des millions de personnes ont été «rééduquées» par le régime communiste dans toute l’Europe de l’Est pour mieux apprécier les fruits de cette merveille idéologique. Ce furent également des années où se préparait en ex l’URSS «l’affaire des blouses blanches», où toute la littérature qui critiquait le régime communiste était interdite (tant en Russie qu’en toute l’Europe de l’Est).

À l’époque, ces points de détails ne gênaient point la gauche occidentale qui, au nom de son «progressisme», a préféré faire du «maccarthysme» un synonyme de «persécution», de réaction et de conservatisme sans nuances, en oubliant que la guerre froide était avant tout idéologique et politique et opposait les démocraties libérales au totalitarisme communiste dont le gouvernement américain de l’époque avait peur et à juste titre, étant donné la très réelle infiltration des USA par des espions russes ou des sympathisants.

Ainsi, le terme «maccarthysme» tel qu’il est utilisé aujourd’hui, n’a pas grand-chose à voir avec ses origines, et ne renvoie pas à l’idéologie anti-communiste, mais possède des connotations évoquant surveillance, délation et persécutions. S’il est détaché du contexte de la guerre froide, son utilisation se fonde sur une vision négative de la lutte contre l’infiltration communiste en ne présentant censure et ostracisation que comme des pratiques arbitraires, alors qu’elles prenaient leurs sources dans un conflit bien réel.

Ainsi, quand les recensions de l’Observatoire du décolonialisme et la tribune des cent intellectuels constatent que l’Université est en train de devenir le lieu d’une prise du pouvoir par les tenants du discours décolonial qui professe que nous sommes toujours dans un monde où la décolonisation n’a pas eu lieu, qu’il existe un «racisme d’État» fondé sur le «privilège blanc», que les femmes sont une «minorité opprimée», que toute parole critique des pratiques religieuses liées à l’islam est «raciste» et «islamophobe», ils sont immédiatement appelés «nouveaux maccarthystes».

Suite à nos alertes, des milliers d’universitaires, se sont présentés immédiatement comme victimes de la «chasse aux sorcières initiée par les signataires du manifeste des cents» (ici), les accusant par l’intermédiaire des médias, des messages personnels et des réseaux sociaux de tenir les discours de «l’ultra-droite» (ici), les comparant à des dénonciateurs (ici), leur donnant des leçons de loyauté à l’institution, leur expliquant ce qui est correct et ce qui ne l’est pas, en les accusant d’être «la police de la pensée» (ici) et, aux dernières nouvelles, de «sentir mauvais» selon Aphatie. Pendant ce temps-là, la CPU nie l’existence de ces phénomènes, le CNRS donne des leçons de «nouvelles grilles de lecture», Mélenchon brandit à nouveau le maccarthysme, Blanchard se présente en victime de «la chasse aux sorcières» initiée par le grand méchant persécuteur Pierre-André Taguieff et sa «nouvelle machine de guerre», l’Observatoire du décolonialisme. L’inversion victimaire est décidément la nouvelle grille de lecture du monde.

En revanche, lorsque des conférences de philosophes et de politologues sont annulées, parce que trop critiques de l’islamisme et de la radicalisation, quand des chercheurs sont trainés dans la boue sur les réseaux sociaux et sur des sites universitaires respectables, parce qu’ils critiquent les discours racialistes, indigénistes et antisionistes, les postulats androphobes du néo-féminisme radical, l’inclusivisme qui s’est imposée au monde universitaire; lorsque des collègues envoient des lettres d’intimidation signées par les avocats à leurs adversaires pour les faire taire, ou qu’on les menace de mort car ils ont osé critiquer l’islam, là, une partie du monde universitaire utilise d’autres formules, celles de l’archive marxiste usée et raccommodée à la sauce politiquement correcte. Il s’agit alors de l’«émancipation», du «progrès», du «vivre-ensemble», de la «diversité», et de l’«inclusion» et, bien sûr, de la «vraie science». Ces formules ont alors une fonction explicative, «scientifique», qui récuse tout doute et toute ambivalence du réel. Elles activent des grandes catégories morales qui sont censées être indiscutables et désignent comme «réactionnaires » et «fascistes» et «maccarthystes» tous ceux qui interrogent le bienfondé de ces impératifs catégoriques victimaires.

Comme l’a justement remarqué Vladimir Boukowsky à propos de l’Europe en observant cette bacchanale des idées dominantes qui utilisent les mots vertueux et moralisateurs:

«Le fait de ne plus voir le débat politique qu’au travers du prisme de qui est «correct» – et de ce qui ne l’est pas – représente pour moi la plus grande menace contre la liberté depuis l’effondrement du communisme. Lorsque, à partir d’un point de vue strictement idéologique, des gens décident ce qu’il convient de dire et qu’un grande partie de leurs concitoyens les suit, que ce soit par bêtise ou par peur, je vois de graves dangers poindre à l’horizon.»

Alors, se pose une question lancinante, qui est «maccarthyste»?

One Comment

Comments are closed, but trackbacks and pingbacks are open.