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Le jour où on a remis en cause ma légitimité de chercheur blanc et occidental

[par Arnaud Lacheret]

Il y a quelques semaines, j’étais très fier de publier, avec un chercheur spécialiste en droit islamique, un article dans une prestigieuse revue scientifique en anglais dont le titre (traduit) est « Voile islamique dans le Golfe et modernité arabe : une étude qualitative sur des femmes managers« . Mon coauteur est comme moi « Associate Professor » (équivalent de Maitre de Conférence dans le système anglo-saxon) à Bahreïn (dans une autre université), de nationalité bangladaise.    

J’étais fier de pouvoir transformer un chapitre de mon livre1 en article scientifique, même s’il fut certes beaucoup remanié à la suite d’un processus de publication particulièrement exigeant : anonymisation des auteurs et des réviseurs, évaluation par des universitaires spécialistes etc.

L’article est donc en ligne et je le partage sur la plateforme « Academia » qui permet d’avoir des retours de chercheurs du monde entier. C’est comme cela qu’on progresse en tant que scientifique : en faisant évaluer son travail par ses pairs. C’est parfois un moment compliqué, il ne faut pas trop se braquer et accepter parfois des remarques à la limite de la mauvaise foi, mais c’est le jeu.

Cet article, quelques heures après sa mise en ligne, se voit attaquer par plusieurs femmes, doctorantes dans des universités anglo-saxonnes, notamment parce que nous sommes des hommes, que je suis un occidental et que nous n’aurions pas dû traiter ce sujet. Désireux de ne pas nuire à mon coauteur, je retire l’article de la plateforme, mais, afin de creuser un peu plus, je prends contact par messages privés avec l’une de ces femmes, doctorante Américano-Saoudienne dans une université de la côte Est des Etats-Unis, titulaire d’une bourse Fullbright.   

Je vous traduis quelques extraits de notre conversation :

Elle m’écrit d’abord qu’elle a de gros problèmes avec la façon dont l’article est conçu. Très honnêtement, je me dis que ça va être intéressant d’en discuter et je lui demande pourquoi…

Elle me répond:

« Je pense qu’il existe une littérature massive de féminisme décolonial, tiers-mondiste et intersectionnel, ainsi que des études qui parlent de la colonialité de la connaissance, du pouvoir et de l’être, et de la violence épistémique qui continue d’être exercée au nom de la recherche contre certaines communautés, de la manière dont les universitaires poursuivent des projets de recherche égoïstes, motivés par le pouvoir, qui ignorent leurs points aveugles en tant qu’hommes, en tant que blancs, en tant qu’eurocentristes, etc. Il n’y a pas de mal à ne pas savoir, mais ce qui est dérangeant, c’est que les chercheurs le disent depuis des décennies et que certaines personnes persistent à ne pas écouter et à ne pas s’éduquer. Il ne s’agit pas seulement de la question de l' »objectivité », avec laquelle j’ai beaucoup de problèmes et son héritage colonial, et certainement pas de la question des femmes par rapport aux hommes, mais aussi de l’humilité intellectuelle et de l’impact de la recherche sur les gens. »

Je fais sans doute l’erreur de répondre en expliquant que l’Arabie Saoudite (pays étudié dans le papier) n’a jamais été colonisée, que j’ai pris soin de doubler mes entretiens par une conversation informelle en arabe entre les femmes interrogées et mon assistante arabe pour vérifier d’éventuels biais de réponse.

Elle me répond encore:

« Vous ne comprenez toujours pas. Je pense que vous devez vous asseoir avec l’inconfort et vous demander sincèrement pourquoi un chercheur masculin s’adresse à un autre chercheur masculin pour écrire sur les femmes ? En quoi cela aide-t-il les femmes du Golfe ? En quoi cela façonne-t-il le récit déjà erroné sur les femmes du Golfe et efface-t-il la complexité ? Aussi simplistes que ces questions puissent paraître, elles peuvent vous éclairer. Être vrai et honnête avec soi-même. L’autonomisation est un autre concept mal utilisé qui nécessite une autre discussion, mais pour l’instant, je dois retourner à mon travail. Merci de votre attention. »

Je lui réponds calmement que le but d’une recherche en sociologie n’est pas spécialement « d’aider une communauté » mais de l’étudier en veillant à répondre à une question de recherche. J’ajoute que notre étude n’avait aucunement l’intention d’aider des femmes, que nous ne sommes pas des thérapeutes mais des chercheurs. Je conclue enfin que nous n’avons fait que reprendre et adapter une enquête britannique sur une population de femmes cadres musulmanes en Angleterre pour en vérifier les conclusions..

J’ai la réponse suivante:

« Je pense que vous avez franchi une ligne ici. Vous n’avez pas à définir qui est un chercheur ou ce qu’est la pensée de la recherche. Le néocolonialisme à son paroxysme. Cette conversation est terminée. »

Voilà, je vous avoue que cet échange m’a beaucoup marqué, davantage que je ne l’aurai pensé. J’imagine que ce genre de réflexion ne vont pas aller en s’améliorant et je n’ose même pas imaginer ce qu’il me serait arrivé si j’étais dans une université américaine et que j’avais publié exactement le même papier… Fort heureusement, le fait que je sois dans le Golfe me protège un peu. Mais quand cette vague de censure arrivera jusqu’ici, que pourrai-je étudier en tant  qu’homme, occidental et blanc?

Il n’est évidemment pas possible de discuter plus avant avec ce genre de personnes, mais ce qui est étonnant reste la précision de son discours militant. Où a-t-elle appris ce genre de choses si ce n’est au sein même de son université ? Où a-t-elle appris qu’un homme blanc occidental ne pouvait pas étudier le voile islamique chez les femmes cadres du Golfe ? Il est donc évident que toute protestation n’aurait eu comme effet que de me faire clouer au pilori non pour ce que nous avons écrit, qui est sans doute très critiquable, mais pour ce que nous sommes, pour ce que je suis.

En outre, si nous allons vers une recherche où seules les femmes musulmanes, peuvent étudier les femmes musulmanes, d’autres biais vont surgir. Bien évidemment, le fait de ressembler et d’être trop proche du public que l’on est censé étudier entraine des biais beaucoup plus importants que d’en être éloigné. Nous partons souvent avec des présupposés qu’il faut être capable de mettre de côté pour tendre vers la neutralité axiologique. Force est de constater que cette doctorante ne donnait pas l’impression d’être vraiment capable de prendre de la distance dans le cadre d’une recherche scientifique.

Ce militantisme est une plaie car ce comportement raciste dont nous avons été victime est une négation de l’esprit de la recherche scientifique, qui est évaluée anonymement par les pairs : ceux qui ont accepté de faire paraitre notre papier ignoraient qui nous étions et se sont donc contentés d’évaluer notre recherche. Cela devrait être la norme.

Or, il y a fort à parier que cette idéologie, clairement exprimée par cette doctorante, selon laquelle un homme blanc ne pourrait étudier tous les sujets constitue une des plus importantes menaces pour l’intégrité même de la recherche. Interdire quelqu’un de faire une étude en fonction de sa couleur de peau ou de son genre n’est autre que de la discrimination. Ce type de réflexions sont courantes outre-Atlantique et nous devrions vraiment nous en inquiéter. Je sais que d’ores et déjà notre article scientifique ne sera pas lu, pas repris, pas commenté par un nombre croissant de chercheurs uniquement parce que nos deux noms y figurent et que nous ne sommes pas considérés comme légitimes pour étudier certains sujets.

Mon collègue et moi-même allons continuer à étudier les sujets que nous souhaitons, sans prendre en compte notre genre, notre religion ou notre couleur de peau, mais nous ne pourrons pas prêcher dans le désert  éternellement. Il est indispensable que ce type de considérations racistes soient bannies du champ de la recherche, il en va de l’avenir de notre intelligence collective. 

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