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Liaisons dangereuses: islamogauchisme, antisémitisme et antisionisme (1 ère partie)

Nous publions en deux parties la synthèse du dernier ouvrage de Pierre-André Taguieff Liaisons dangereuses : islamo-nazisme, islamo-gauchisme, islamo-décolonialisme 1  que l’auteur nous a aimablement proposée.

par Pierre-André Taguieff

Introduction

      Qu’est-ce que l’islamo-gauchisme ? Un ensemble d’alliances stratégiques et de convergences idéologiques entre des groupes d’extrême gauche et diverses mouvances islamistes.

      Qu’est-ce qu’un islamo-gauchiste ? C’est soit un militant d’extrême gauche qui s’allie avec des groupes islamistes au nom de certains causes supposées révolutionnaires (anticapitalisme, anti-impérialisme, antisionisme, etc.), soit un islamiste qui se rapproche de l’extrême gauche pour des raisons tactico-stratégiques, en épousant certains de ses thèmes mobilisateurs.

      Dans les deux cas, l’antiracisme est invoqué. Tout islamo-gauchiste prétend lutter contre le racisme. Mais le « racisme » qu’il combat est avant tout le « racisme systémique », censé structurer les sociétés occidentales, dites encore « blanches ». Il s’ensuit que l’antiracisme des islamo-gauchistes se réduit au projet de détruire les sociétés occidentales accusées d’être intrinsèquement racistes. L’ennemi désigné est donc l’Occident et les sociétés occidentalisées. La « lutte contre le racisme » se transforme en lutte contre le « racisme systémique » ou contre toutes les discriminations dites « systémiques » (de race, de genre, de religion, etc.).

      Comme les idéologues décoloniaux, les islamo-gauchistes contemporains ont repris à leur compte cette vision antiraciste du monde, dans laquelle le « racisme systémique » est censé se manifester par un racisme sociétal et un « racisme d’État » caractérisant les sociétés occidentales. Mais ils ne s’en tiennent pas là. Leur thèse fondamentale est que le « racisme d’État » est avant tout une « islamophobie d’État ». Dès lors, la lutte contre le racisme tend à se réduire à la lutte contre l’islamophobie. Il y a là un alignement sur la propagande islamiste.

      Ils y ajoutent ce que j’appelle la thèse de la substitution, qui postule que, dans les sociétés occidentales, l’antisémitisme a été aujourd’hui remplacé par l’islamophobie. Ils peuvent en conséquence dénoncer la lutte contre l’antisémitisme comme une stratégie de diversion permettant de détourner l’attention de la véritable menace, l’islamophobie, et du véritable racisme qui est à leurs yeux le « sionisme », un sionisme fantasmé et diabolisé. C’est ainsi que l’islamo-gauchisme s’inscrit dans le champ de la propagande antisioniste.

I. Islamo-nazisme et islamo-gauchisme                

      Je commencerai par souligner le fait que mon livre, intitulé Liaisons dangereuses : islamo-nazisme, islamo-gauchisme, n’est pas sous-titré « De l’islamo-nazisme à l’islamo-gauchisme ». Je distingue en effet clairement les deux phénomènes idéologico-politiques et ne suppose pas l’existence d’une continuité entre eux. Dans ce livre, j’analyse deux figures historiques distinctes des liaisons dangereuses entre diverses mouvances de l’islam politique et des courants idéologiques qu’on peut juger extrémistes, dont le point commun est qu’ils se présentent comme révolutionnaires. Car, faut-il le rappeler, le fascisme et le national-socialisme, comme le communisme, se sont présentés comme des mouvements révolutionnaires.

      Disons, pour simplifier, qu’il y a, d’un côté, des islamo-révolutionnaires de droite et, de l’autre, des islamo-révolutionnaires de gauche. Dans la terminologie que je propose, les premiers sont des islamo-nazis ou des islamo-fascistes stricto sensu, les seconds des islamo-gauchistes, catégorie générale comprenant plusieurs variantes historiques (islamo-communisme, islamo-tiers-mondisme, islamo-altermondialisme, islamo-décolonialisme). Je distingue donc les deux traditions que sont l’islamo-nazisme et l’islamo-gauchisme. Ce dernier a une préhistoire, qui commence en 1920 avec la collusion islamo-bolchevique, et une histoire, qui commence en 1978-79 avec l’alliance islamo-communiste en Iran. Quant à l’islamo-nazisme, il a une histoire qui commence en 1933, et une post-histoire qui se déroule depuis 1945.

       Dans la préhistoire de l’islamo-gauchisme, il faut d’abord remonter au premier « congrès des peuples de l’Orient », organisé du 1er au 8 septembre 1920 à Bakou par l’Internationale communiste qui venait d’être créée. C’est  alors que Lénine définit l’islam comme la religion de « nations opprimées », voire comme une religion opprimée. Il fallait donc se garder d’offenser les sentiments religieux des paysans musulmans pauvres. Le camarade Zinoviev déclara qu’il fallait « susciter une véritable guerre sainte [jihad] contre les capitalistes anglais et français ». Ce fut l’une des premières apparitions d’une convergence islamo-communiste au nom de l’anti-impérialisme. Mais l’idylle a rapidement mal tourné. En 1923, Staline fait arrêter le dirigeant tatar Mirsaid Sultan Galiev, partisan d’un communisme national musulman.

      C’est également sous le signe de l’anti-impérialisme que se tint la conférence de Bandung (18-24 avril 1955), la première conférence afro-asiatique qu’on peut considérer comme l’événement fondateur du tiers-mondisme, qui se développera sur la base d’un rejet du colonialisme, de l’impérialisme et du racisme, et donnera une assise idéologique à l’antisionisme radical et à l’anti-occidentalisme qu’on retrouvera plus tard dans le décolonialisme.

      Il faut ensuite souligner l’importance de la Révolution khomeinyste, lorsqu’en 1978-1979 le Parti communiste iranien (le Toudeh), comme tous les groupes de l’opposition de gauche au Shah, a soutenu les islamistes chiites dans leur conquête du pouvoir, sous les applaudissements d’une partie des élites intellectuelles occidentales (dont Michel Foucault et Jean-Paul Sartre), qui y voyaient un nouveau modèle de révolution, supposée dotée d’une dimension « spirituelle ». Les communistes iraniens, comme d’autres formations de gauche, ont cru pouvoir jouer la carte de l’alliance avec les islamistes iraniens. Mais après quatre ans de collaboration avec le pouvoir islamiste, le Toudeh fut brutalement détruit en 1983 sur l’ordre de Khomeiny.

      Il faut enfin pointer les rapprochements entre islamistes et révolutionnaires marxistes dans les années 1990 à la faveur du mouvement altermondialiste, dans lequel se sont investies notamment des organisations trotskistes, tel, en Grande-Bretagne, le Parti socialiste des travailleurs, le SWP (Socialist Workers Party). À l’automne 1994, Chris Harman, qui fut l’un des dirigeants de ce parti révolutionnaire, publie un long article intitulé « Le Prophète et le Prolétariat ». Dans ce texte important en tant qu’indice d’un tournant idéologique, Harman théorise une alliance stratégique, mais conditionnelle et conjoncturelle, entre socialistes révolutionnaires et islamistes, notamment sur les fronts de l’anti-impérialisme et de l’antiracisme.

     Il arrive aussi que des communistes se convertissent à l’islam : ce fut le cas du terroriste marxiste-léniniste Ilich Ramírez Sánchez, dit Carlos. L’itinéraire du camarade Carlos est emblématique : ce militant communiste d’origine vénézuélienne, tiers-mondiste et terroriste international, s’est converti à un islam de combat après avoir épousé la cause palestinienne. Il s’est ensuite reconnu dans le terrorisme jihadiste d’Al-Qaïda, déclarant le 1er novembre 2001 qu’il a éprouvé « un profond soulagement en voyant les héroïques opérations de sacrifice du 11 septembre 2001 » et rendant ainsi hommage au chef charismatique du groupe jihadiste : « Cheikh Oussama Ben Laden est le modèle du moudjahid. C’est un martyr vivant, un pur. » L’anti-impérialisme constitue sa principale motivation, qui justifie ce qu’il appelle lui-même des « convergences » idéologiques : « Tous ceux qui combattent les ennemis de l’humanité, à savoir l’impérialisme états-unien, les sionistes, leurs alliés et leurs agents, sont mes camarades. »     

      Qu’on puisse relever des analogies ou des thèmes communs dans les couplages entre les islamistes et leurs alliés d’extrême droite ou d’extrême gauche est une autre question. Par exemple, la haine des Juifs, sous ses différentes formes, se rencontre dans l’islamo-nazisme comme dans l’islamo-gauchisme : le premier privilégie le racisme antijuif à visée judéocidaire, le second l’antisionisme radical, qui rêve d’un israélicide 2. Il en va de même pour l’anti-impérialisme, thématique adaptable à des contextes très différents. On connaît les motivations « anti-impérialistes » des islamistes qui, dans les années trente et au cours de la Seconde Guerre mondiale, se sont alliés avec les nazis ou les fascistes italiens. Il s’agissait pour eux de lutter le plus efficacement possible contre l’Empire britannique, l’Empire français, le sionisme et le communisme.

II. L’antisémitisme au cœur de l’islamo-nazisme

      L’antisémitisme a joué le rôle d’un combat fédérateur, en particulier dans l’alliance, nouée dès le printemps 1933, entre les nazis et les islamo-nationalistes palestiniens, sous la haute direction du « Grand Mufti » de Jérusalem, Haj Amin al-Husseini (1895-1974), antijuif forcené, qui entretenait des liens d’amitié depuis 1927 avec Hassan al-Banna (1906-1949), le fondateur des Frères musulmans l’année suivante. Le 1er avril 1933, les nazis lancent l’opération de boycottage contre les Juifs allemands, stigmatisés comme les plus redoutables « ennemis de l’État ». La réaction d’al-Husseini ne se fait pas attendre : de Jérusalem, la veille du jour de lancement du boycott, il assure les autorités allemandes de son soutien enthousiaste à l’opération antijuive. Dans son télégramme du 31 mars 1933 envoyé à Berlin, le Consul général d’Allemagne à Jérusalem, Heinrich Wolff, rend ainsi compte de sa rencontre avec le « Grand Mufti » :

« Le mufti m’a assuré aujourd’hui que les musulmans, en Palestine et ailleurs, saluaient le nouveau régime de l’Allemagne et espéraient que des formes anti-démocratiques et fascistes de gouvernement s’installeraient dans d’autres pays. L’actuelle influence économique et politique juive est partout nuisible et doit être combattue. Pour atteindre les Juifs dans leur prospérité, les musulmans espèrent que l’Allemagne va lancer un boycott [des biens juifs], qu’ils soutiendraient avec enthousiasme dans tout le monde musulman. »

      Sautons quelques années. Le 20 janvier 1941, al-Husseini adresse à Hitler une lettre personnelle dans laquelle il le félicite et le remercie d’avoir pris parti en faveur de la « cause » de la Palestine, face à l’impérialisme britannique et aux « Juifs du monde entier, ennemis dangereux dont les armes secrètes sont la finance, la corruption et les intrigues ». Dans son discours prononcé le 18 décembre 1942, en présence de Joseph Goebbels, à 
l’occasion de la Fête du sacrifice (l’Aïd el-Kebîr), coïncidant avec le jour de l’inauguration de l’Institut islamique central de Berlin, al-Husseini appelle les musulmans à s’engager inconditionnellement dans la guerre aux côtés de l’Allemagne nazie et réitère son 
thème d’accusation majeur visant les Juifs, désignés comme les « ennemis éternels » des arabo-musulmans.

      En 1943, Himmler envoie un télégramme à al-Husseini, dans lequel il lui  rappelle que la « lutte contre la juiverie mondiale » (Weltjudentum) a toujours été un principe du NSDAP depuis sa création et l’assure que les nationaux-socialistes soutiendront la lutte des Arabes, et particulièrement ceux de Palestine, contre les « intrus juifs ».

      Le 1er mars 1944, dans son émission retransmise par la radio nazie de Berlin, al-Husseini, désireux d’étendre au Moyen-Orient les exterminations de masse conduites par les nazis, incite les Arabes au meurtre des Juifs au nom d’Allah : « Arabes, levez-vous comme des hommes et combattez pour vos droits sacrés. Tuez les Juifs partout où vous les trouvez. Cela plaît à Dieu, à l’Histoire et à la religion. Cela sauve votre honneur. Dieu est avec vous. » 

      Le 7 octobre 1944, en Bosnie, devant une soixantaine d’imams de la 13e division de la Waffen-SS, dite « Handschar » (« Poignard »), al-Husseini déclare : « L’islam et le national-socialisme sont très proches l’un de l’autre dans leur combat contre la juiverie. Presque un tiers du Coran traite des Juifs. Il appelle tous les musulmans à se méfier des Juifs et à les combattre partout où ils se trouvent. »

      L’itinéraire de l’idéologue nazi Johann von Leers (1902-1965) après la Seconde Guerre mondiale témoigne de la traduction de son antisémitisme biologique en un antisionisme radical. Sous le Troisième Reich, Leers, un protégé de Goebbels, avait la réputation d’être un spécialiste du meurtre rituel chez les Juifs, qu’il caractérisait comme des créatures sataniques aux pulsions criminelles héréditaires. Dans son livre paru en 1944, Die Verbrechernatur der Juden,Leers se prononce clairement en faveur de l’élimination physique des Juifs, et présente comme un « devoir » l’application du « droit de poursuite à l’égard des Juifs dans tous les pays afin de les détruire et de les exterminer (um sie zu vernichten und auszurotten) ». Et de rappeler sa vision légitimatoire de la guerre raciale d’extermination des Juifs :

« Dans la mesure où il est possible de prouver la nature héréditairement criminelle de la juiverie, chaque peuple est non seulement moralement en droit de détruire les criminels héréditaires, mais, plus encore, chaque peuple qui conserve et protège les Juifs se rend coupable du même délit qu’une personne qui se livre à la culture des bacilles du choléra sans respecter les règles de protection obligatoires. »

     Sa perception positive des milieux arabes nationalistes ralliés d’une façon ou d’une autre à la vision d’un islam politique est certainement à l’origine de son choix, fin 1955 (à la suite du renversement du régime péroniste, le 21 septembre 1955, dans l’Argentine où il s’était réfugié), de trouver refuge en Égypte, où il s’installe au printemps 1956. Le « Grand Mufti » l’accueille au Caire par un chaleureux discours de bienvenue : « Nous vous remercions d’être venu jusqu’ici reprendre le combat contre les puissances des ténèbres incarnées dans la juiverie mondiale. » Converti à l’islam l’année suivante avec la bénédiction d’al-Husseini, Leers prend le nom d’Omar Amin, devenant « Omar Amin von Leers ». Le 25 novembre 1957, dans une lettre à son ami et admirateur Harold Keith Thompson, nazi américain qui avait été un agent spécial du SD, il explique pourquoi, lors de sa conversion officielle à l’islam, il a choisi d’adopter les prénoms Omar et Amin : « J’ai moi-même embrassé l’islam et accepté le nouveau prénom Omar Amin, Omar en référence au grand calife Omar qui fut un implacable ennemi des Juifs, Amin en l’honneur de mon ami Haj Amin al-Husseini, le Grand Mufti. »  Leers organise ensuite au Caire, avec Mahmoud Saleh, ancien agent du Welt-Dienst (ou Service mondial, organisme nazi de propagande antijuive fondé en 1933) et collaborateur d’al-Husseini, l’Institut d’étude du sionisme. Il sera jusqu’à sa mort, en 1965, employé par la division de la propagande anti-israélienne au ministère égyptien de l’Intérieur. Il fut notamment speaker à l’émission de radio La Voix des Arabes, qui diffusait en plusieurs langues.

      Dans mon livre, j’analyse la nazification de l’islam autant que l’islamisation du nazisme, notamment chez les nazis qui, réfugiés au Moyen-Orient après 1945, se convertirent en masse à l’islam et transformèrent leur antisémitisme en un antisionisme radical visant l’anéantissement de l’État d’Israël. En reconnaissant dans le nazisme l’essentiel de sa vision propre de l’islam, al-Husseini a nazifié l’islam. En reconnaissant dans un islam jihadiste sa conception antijuive du monde, l’hitlérien Leers a fait le chemin inverse : il a islamisé le nazisme.

      Après avoir quitté l’Allemagne le 7 mai 1945 pour atterrir à Berne, le criminel de guerreal-Husseini est aussitôt remis par les autorités suisses à la 1ère armée française. À la mi-mai 1945,il est transféré en France pour y être assigné à résidence avec ses deux secrétaires, bénéficiant du statut de réfugié politique, dans une villa confortable de la banlieue parisienne placée sous surveillance policière. Un an plus tard,le 29 mai 1946, al-Husseini réussit, grâce à la bienveillance, voire à la complicité des autorités françaises soumises à la pression des pays arabes, à s’enfuir en Égypte. Le 11 juin 1946, Hassan al-Banna, en tant que guide spirituel des Frères musulmans, lui souhaite la bienvenue :

« Les cœurs des Arabes ont palpité de joie en apprenant que le mufti avait réussi à rejoindre un pays arabe. La nouvelle a fait l’effet d’un coup de tonnerre aux oreilles de certains tyrans américains, britanniques et juifs. Le lion est enfin libre et écumera la jungle arabe pour en chasser tous les loups. (…) Le mufti est la Palestine, et la Palestine est le mufti. (…) Quel héros, quel miracle que cet homme. (…) Oui, ce héros qui a défié un empire et a combattu le sionisme, avec l’aide de Hitler et de l’Allemagne. L’Allemagne et Hitler ont disparu, mais Amin al-Husseini continuera le combat. » 

     Les héritiers palestiniens par excellence d’al-Husseini et d’al-Banna ne sont autres que les fondateurs du « Mouvement de la résistance islamique », le Hamas, qui, lancé peu après le déclenchement de la première Intifada (le 9 décembre 1987) par le cheikh Ahmed Yassine, se présente comme l’« une des branches des Frères musulmans en Palestine », selon l’article 2 de la Charte du Hamas. On connaît la prophétie menaçante d’al-Banna qu’on trouve citée dans le préambule de ladite Charte, rendue publique le 18 août 1988 : « Israël s’élèvera et restera en place jusqu’à ce que l’Islam l’élimine, comme il a éliminé ses prédécesseurs. » Khalil Koka, l’un des fondateurs du Hamas, a exposé sans fard la vision islamo-palestinienne de la nouvelle « question juive » au Moyen-Orient : « Dieu a rassemblé les Juifs en Palestine non pas pour leur offrir une patrie, mais pour y creuser leur tombe et débarrasser le monde de leur présence polluante. » Le projet génocidaire se reformule ainsi en s’adaptant au contexte.

               Le 10 mai 2016, Yusuf Ida’is, ministre des lieux saints de l’Autorité palestinienne, déclarait au cours de la septième Conférence islamique internationale Bayt al-Maqdis (le Temple du sanctuaire) à Ramallah :

         « Cette conférence est une continuation de la première Conférence islamique Bayt al-Maqdis tenue par le défunt mufti Haj Amin al-Husseini sur le sol palestinien en 1931, et aujourd’hui nous marchons sur son chemin en suivant les instructions du Président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas. »

      Cette déclaration, en dépit de son caractère explosif, n’a pas fait scandale, elle n’a même pas provoqué un débat. Et l’on en est droit de s’en étonner. Elle présente en effet d’une façon officielle, comme une évidence bonne à rappeler, que Mahmoud Abbas (né en 1935) est aujourd’hui, après Yasser Arafat (1929-2004), l’héritier du Grand Mufti de Jérusalem. Début juillet 1974, Arafat était présent à Beyrouth, aux côtés d’Abou Iyad (nom de guerre de Salah Khalaf) et d’autres hauts dirigeants du Fatah et de l’OLP, à l’enterrement d’al-Husseini, célébré dans un communiqué comme « le grand leader palestinien ». 

     En août 2002, dans une interview donnée au quotidien arabe publié à Londres, Al-Quds, Arafat célèbre Haj Amin en l’appelant « notre héros », un « héros » que les Occidentaux furent incapables d’écarter. Preuve, selon Arafat, que les Palestiniens sont « un peuple puissant ». Et de préciser : « Il y eut nombre de tentatives pour se débarrasser de Haj Amin, qu’ils [les Occidentaux] considéraient comme un allié des nazis. Mais cependant il vécut au Caire et participa à la guerre de 1948, et je fus moi-même l’un de ses soldats. »

      Dans les discours de propagande islamo-gauchistes contemporains, on retrouve les thématiques anti-impérialiste et antisioniste, mais l’ennemi principal est l’Occident capitaliste, colonialiste et « raciste », le racisme étant un attribut des seuls « Blancs » (« sionistes » compris) et le « racisme systémique » le propre des « sociétés blanches ». Tel est le dogme fondamental des idéologues décoloniaux et identitaires qui se réclament de l’« antiracisme politique », antiracisme hémiplégique masquant un racisme anti-Blancs non assumé et un antisionisme radical, visant la destruction d’Israël, accusé d’être un « État raciste » ou « d’apartheid ».

     Enfin, dans le discours de propagande des deux traditions idéologiquement hybrides, on trouve un balancement stratégique entre la présentation compassionnelle du musulman-victime (du colonialisme, du racisme, etc.) et la célébration héroïsante du musulman-rebelle, du moudjahid, du combattant pour la foi. D’une part, la figure du colonisé-discriminé-« racisé » et, d’autre part, celle du justicier-guerrier, le jihadiste.

III. L’antisionisme radical au cœur de l’islamo-gauchisme

      J’ai forgé l’expression « islamo-gauchisme » au tout début des années 2000 pour désigner une alliance militante de fait entre des milieux islamistes et des milieux d’extrême gauche (que j’ai qualifiés de « gauchistes » pour faire court), au nom de la cause palestinienne, érigée en nouvelle grande cause révolutionnaire. Il s’agit donc d’un terme descriptif, référant à un phénomène idéologico-politique observable, notamment sous la forme de manifestations « antisionistes » rassemblant des représentants de groupes islamistes (Hamas, Jihad islamique, Hezbollah) et des militants d’extrême gauche, principalement trotskistes.

       Telle que je l’ai observée et analysée en 2000-2002, cette alliance stratégique contre un ennemi commun, Israël ou « le sionisme », se fondait sur une image victimaire du Palestinien, qui commençait alors, dans les mouvances d’extrême gauche, à être transférée sur le Musulman, en se fondant sur  l’axiome selon lequel l’islam est la religion des pauvres, des opprimés et des victimes, tant du colonialisme et de l’impérialisme que du racisme. Dès lors, le péché majeur est l’islamophobie. Être propalestinien, dans la perspective gauchiste, c’est être à la fois antisioniste, anti-impérialiste et islamophile.

      Il y a là une rupture de tradition de grande importance. Alors que dans la culture politique de l’extrême gauche, la religion était « l’opium du peuple » qu’il fallait dénoncer, la nouvelle alliance islamo-gauchiste rompt avec cet athéisme militant, mais au seul profit de l’islam politique, perçu comme une force révolutionnaire, voire comme la seule nouvelle force révolutionnaire. Le premier moment de l’alliance islamo-gauchiste est contemporain de la seconde Intifada et de l’essor du mouvement altermondialiste : les antisionistes et les militants altermondialistes voyaient dans les milieux islamistes des alliés possibles, voire nécessaires.

      On a assisté à la formation d’une configuration islamo-altermondialiste au cours des années 1990 et au début des années 2000. Dès la fin des années 1990, le Frère musulman d’honneur Tariq Ramadan, qui sera invité à tous les Forums sociaux européens, avait compris qu’il pouvait exploiter l’anticapitalisme supposé partagé par les islamistes et les altermondialistes marxisants.   

     Le contexte international était marqué d’abord par la catastrophique conférence de Durban contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance (tenue du 2 au 9 septembre 2001), qui fut un festival de haine antijuive centrée sur la diabolisation du « sionisme » par des centaines d’ONG propalestiniennes, ensuite par les attentats du 11-Septembre commis par une organisation jihadiste, Al-Qaida, dont l’objectif déclaré était de combattre la « coalition judéo-croisée » ou l’« alliance sioniste-croisée ». La fameuse déclaration fondatrice, publiée le 23 février 1998, du « Front islamique mondial pour le jihad contre les Juifs et les Croisés » avait marqué l’entrée dans une nouvelle phase de l’islamisme radical, caractérisée notamment par la désignation des Juifs comme incarnant l’ennemi absolu.

      L’ennemi était le même pour les islamistes et pour les nouveaux gauchistes, mais il ne portait pas le même nom : les premiers désignaient « les Juifs », les seconds « les sionistes ». Tous se disaient anticapitalistes et anti-impérialistes. Cette mouvance hybride trouvait alors sa raison d’être dans des convergences idéologiques et des alliances stratégiques autour de ce que j’ai appelé l’« antisionisme radical » ou « absolu », dont l’objectif est la destruction d’Israël. Au cours de ces mobilisations, les « Allahou akbar »  qui fusaient ne gênaient nullement les militants gauchistes présents, pas plus que les appels consensuels à la destruction d’Israël sur l’air de « sionistes = nazis » ou « sionisme = racisme ». Le cri « mort aux Juifs » venait agrémenter ces spectacles islamo-gauchistes qu’étaient les manifestations propalestiniennes, dès octobre 2000.

      La dimension antijuive de ces manifestations était  frappante, ainsi que l’importance prise par la nazification des « sionistes » et plus largement des Juifs, destinée à faire entendre ce message résumant l’inversion victimaire en cours : les Juifs-sionistes sont les nouveaux nazis, tandis que les Palestiniens sont les nouveaux Juifs. L’instrumentalisation et le dévoiement de l’antiracisme consistaient alors à lui donner le visage de l’antisionisme, fondé sur l’image du Palestinien victime d’un « sionisme » fantasmé. Ces thèmes de la propagande palestinienne étaient intériorisés par toute l’extrême gauche et une partie de la gauche. Ce fut le premier moment de l’islamo-gauchisme contemporain : la convergence idéologique entre islamistes et gauchistes dérivaient d’un commun antisionisme radical.   L’extrême gauche n’était pas encore totalement convertie à l’islamophilie et la « lutte contre l’islamophobie » – slogan du fréro-salafisme –  n’était pas encore le grand thème mobilisateur.

      Je reconnais avoir hésité, il y a vingt ans, entre  les expressions « islamo-tiers-mondisme », « islamo-altermondialisme » et « islamo-progressisme », voire « islamo-communisme ». Par exemple, en 2002, dans La Nouvelle Judéophobie, je recours aux qualificatifs « islamo-tiers-mondiste » ou « islamo-révolutionnaire ». J’ai finalement opté pour « islamo-gauchisme », le mot « gauchisme » ayant pour référence toutes les mouvances de l’extrême gauche. Certes, pour éviter les mésinterprétations du terme, j’aurais pu proposer « islamismo-gauchisme ». Car le préfixe « islamo- » renvoyait à l’islamisme et non à l’islam en général.


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