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Six nuances de pouces : dialogue socratique

[par Emmanuelle Hénin]

Philodèmos — J’ai passé une belle après-midi à écouter le dernier podcast de Platon sur ma terrasse. Et toi, Poïkolos, qu’as-tu fait ?

Poïkilos — Moi ? Je me suis promené sur la plage du Pirée, à peine troublé par le passage de quelques barques et barquettes de migrantes et de migrants qui étaient secourues et secourus, transies et transis, par les gardes côtes. J’ai voulu signaler la chose sur mon téléphone portable et comme j’avais bien bronzé sur la beach, j’ai changé la couleur de mon pouce en activant la fonctionnalité skin tone modifier. En quelques heures, mon pouce était passé de medium skin tone à medium-dark skin tone ! L’équivalent d’une séance d’UV for free !

Philodèmos — Mais ne crains-tu pas, mon ami, en t’adonnant à ces futiles occupations, d’encourager le néolibéralisme et le consumérisme américains, aux antipodes des principes de la République, et de souiller de surcroît la pureté de la langue grecque avec tous ces néologismoï dignes des pires barbaroï ?

Poïkilos — Pour ma part, ô Philodémos, je préfère suivre Protagoras : plus nous serons de citoyennes et de citoyens diverses et divers et variées et variés, plus nous utiliserons de langues différentes, plus cette merveilleuse diversité nous permettra de déconstruire cette poussiéreuse et opprimante vérité. Platon a été enfoncé par Michel Foukkos et Jacques Derridas : il est temps de te mettre à la page… et de foncer à la plage !

Philodèmos — Vois-tu, autre chose m’ennuie : ce pouce de six couleurs. En effet, de deux choses l’une : soit il est censé représenter toutes les nuances de peaux et alors, il en manque beaucoup : les Chinois que découvrira Marco Polo, les Peaux-Rouges délogés dans dix siècles par Christophe Colomb, les albinos et j’en passe. En outre, je ne vois pas de pouce féminin, ni enfantin, ni homo ni transsexuel : bref ce pouce me semble un dangereux ferment de dissensions dans notre démocratie fragile, où les sages ont déjà du mal à se faire entendre. Soit au contraire, ce pouce fait signe vers l’Idée de pouce – selon l’enseignement de notre vénéré maître – et dans ce cas, il ne renvoie pas à la mimésis du pouce et ne ressemble à aucun pouce existant. Ou pour emprunter une autre typologie, qui sera élaborée dans vingt-cinq siècles par Charles Pierce…

Poïkilos — Pierce ? L’inventeur des piercings, cette merveilleuse découverte qui permet à chacune et chacun de customiser son inestimable et irremplaçable sôma ?

Philodèmos — Non, Pierce le sémiologue ! Selon lui, ce pouce n’est pas une « icône » (eikon vertement dénoncée dans La République et Le Sophiste), qui ressemblerait à un pouce réel,ni même un indice affecté par l’objet, mais bien un symbole, qui réfère à l’objet sur le mode de la généralité abstraite. 

Poïkilos — Quelle mauvaise foi, Philodémos ! Tu me fais le coup de l’universalisme abstrait, comme si ce pouce ne renvoyait pas à autant de corps opprimés et de ressentis culturels variés. Il y a autant de pouces que d’individus et tu voudrais les réduire à une idée normativo-fasciste et hétéro-patriarcale de l’humanité ! 

Philodèmos — C’est toi plutôt qui tentes de réduire les pouces à leur couleur, chose d’autant plus difficile que comme tu l’as remarqué, celle-ci peut varier selon le bon plaisir d’Hélios, qui le colore de ses rayons. Nous pouvons, ô Poikilos, étendre ce raisonnement à d’autres essences symbolisées par des schémas, tels les petits bonshommes verts et rouges à nos carrefours. Plût au Ciel qu’Œdipe en eût croisé un sur la route de Delphes à Thèbes, il n’eût pas grillé la politesse à son papa et n’eût pas commis son affreux parricide ! Dommage pour Freud. Or, selon ton argument mimétique, seuls les Martiens et les peaux-rouges auraient respectivement le droit et l’interdiction de traverser les rues de la cité. 

Poïkilos — En effet, les autres le feront au péril de leur vie – ou de leur identité, ce qui est pire. Ces feux rouges et verts devraient être tous détruits en vertu de l’article 32635 du Catéchisme de la Diversité, ou Poïkilodogma. Chacune et chacun devrait pouvoir traverser au feu correspondant à la couleur de sa peau sans subir aucune assignation culturelle, ni devoir le lever pour faire de l’auto-stop.

Philodèmos — Eh bien, tous ces feux prendraient de la place ! Heureusement pour nous, ils ne seront inventés que dans deux mille ans. Mais il me semble entrevoir un autre danger, ô Poïkilos : ce pouce levé ne te semble-t-il pas constituer un paradigme de la démagogie tant redoutée par notre maître ? En effet, il suffit qu’un troupeau d’internautes (nom donné aux navigateurs de la Mer Sophistique) lève ou baisse unanimement le pouce, et des imposteurs parviendront au faîte des honneurs, tandis que d’honnêtes gens verront leur carrière ruinée. Cela te semble-t-il juste, mon ami ?

Poïkilos — Et comment ! Préfères-tu qu’un tyran mâle et blanc, j’ai nommé un empereur romain, décide seul de la grâce des gladiateures et des gladiateurs par son seul pouce renversé (pollice verso) ? N’est-ce pas un ignoble signe de domination impérialiste sur ces pauvres victimes issues des minorités racisées et colonisées ?

Philodèmos — Je te l’accorde, c’est même un homicide. Mais ne peut-on imaginer un régime éclairé, qui éviterait également les écueils de la démagogie et de la tyrannie ? Il me semble, ô camarade, que tu ne fais pas dans la nuance !

Poïkilos  — Au contraire, je ne me déplace jamais sans mon nuancier : admire ses cent mille couleurs chatoyantes. À chaque individue et individu correspond une nuance et une identité différente et irréductible. N’est-ce pas ça, le progrès ?

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