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Les soutiens internationaux de l’Observatoire de la Laïcité: amis ou fossoyeurs de la laïcité ?

[par XLS]

Quand on aime quelque chose, on ne veut pas le changer. Tout au plus le renforcer – mais pas le détruire. Cet adage simple se décline facilement pour plein de choses dans la vie, comme la pizza – qui supporte difficilement l’ananas – et la laïcité. Les gens qui aiment la laïcité ne veulent pas la changer. Les gens qui aiment l’Observatoire de la laïcité ne veulent pas le changer. Il semblerait pourtant que les deux positions ne soient pas compatibles.

Du coup, parmi les nombreux soutiens à l’Observatoire de la Laïcité dont on ne sait s’il est là pour observer ou pour détricoter la laïcité, on rencontre de nombreux universitaires et notamment des chercheurs internationaux ou qui se revendiquent comme tels, qui ont un avis essentiel sur la façon dont le gouvernement devrait penser à gérer ses espaces publics. Le cachet de la signature internationale, comme ce fut déjà le cas avec l’irruption d’Angela Davis dans de débat français, est essentiel pour donner de la hauteur, de la vista au texte de la tribune française. Des personnalités étrangères, des membres de laboratoire représentant la France à l’étranger: on décentre les enjeux d’une petite polémique nationale pour le transposer sur le plan d’un intérêt supérieur, le bien public international voire mondial. Je dirais même que ça fait chic, et que ça envoie du lourd comme disent les enfants à chaque fois qu’ils veulent exprimer une admiration dont la nuance dépasse la puissance d’expression d’un « ça l’fait ».

Mais à y regarder de plus près, on réalise à quel point la France est depuis longtemps une terre internationalisée qui accueille et promeut les recherches de collègues venus de tous horizons, et une terre de formation pour les élites mondiales. On retrouve en effet parmi ces signataires étrangers des universitaires qui semblent avoir des idées assez arrêtées sur la manière dont la France devrait être gouvernée; et sur la laïcité, une idée qui ne serait que le nom institutionnel du racisme et de « l’islamophobie » selon eux.

L’erreur serait excusable dans un contexte de traduction inter-culturelle: comme l’explique parfaitement Assim Aït Yahya dans la conférence qu’il fit le 16 octobre 2016 sur le campus d’une Université française: la laïcité, ce n’est pas le secularism de l’anglais. Ce n’est même rien de l’anglais, ni d’aucune autre langue des pays libéraux anglo-saxons ni de la common-law. Mais dans un contexte lié à la connaissance excellente du domaine français et du droit continental: les choses vont autrement. Alors, ces soutiens internationaux: amis de la laïcité française ?


Aissa Kadri est Professeur honoraire, ancien directeur de l’Institut Maghreb-Europe de Paris-VIII dont il se réclame pour soutenir l’Observatoire de la laïcité dans la Presse. Il s’agit d’une structure de recherches fondée en 97 qui a travaillé sur les rapports internationaux entre le Maghreb et la France: le régime de l’international joue à fond. Or notre collègue s’est activement illustré dans le combat pour la modernisation forcée de la laïcité. Il est notamment relayé par le site « Islam et laïcité » où il décrit son combat contre la laïcité discriminante:

Aïssa Kadri présentera les résultats de deux enquêtes qu’il a dirigées et qui portent sur le corps enseignant français. La première concerne les discriminations lors des procédures d’orientation vers l’enseignement supérieur et les métiers. La deuxième porte sur les enseignants issus des immigrations dans leur rapport à la laïcité.

https://www.islamlaicite.org/lecole-entre-laicite-et-discriminations/

Ce site, propriété de Philipe Rivière et lié aux activités « d’Islam et Laïcité », au départ une commission de la Ligue de l’Enseignement. La Ligue a cessé d’héberger cette commission qui poursuit alors ses activités sous l’égide de la Ligue des Droits de l’Homme avant de devenir une association autonome (2006). Sa vice-présidente, Louiza Belhamici est active également dans l’association Front de Mères, fondée par Fatima Ouassak qui se fixe pour objectif de « changer le monde de demain (ndlr:comprenez « l’école ») grâce aux mères engagées ». C’est une association au sein de laquelle Jean Baubérot, ardent promoteur de l’Observatoire de la laïcité, est longtemps intervenu (ici). On trouve sur le site de l’association des informations objectives sur la République « contre la stigmatisation des élèves par l’Education nationale » et autres « Islamophobie : pour un libre débat, contre la censure« . On comprend à quel point la laïcité est, pour eux tou.te.s, un idéal à défendre et un engagement quotidien. Ce serait anecdotique si Aïssa Kadri n’avait pas érigé ces problématiques en sujets de recherches fondamentales en dirigeant notamment des thèses sur le sujet (Islam et laïcité : les représentations sociales chez les générations issues de l’immigration en France : le cas de l’immigration maghrébine, 2007) visant à analyser par exemple :

Le cas du statut de la femme en islam, de l’enseignement de la religion à l’école, de l’équipement des lieux de travail en salles de prière, de l’islam des enfants et de celui des parents.

https://www.theses.fr/2007PA082809

Paola Bacchetta, Professeure en études de genre à l’université de Californie Berkeley (Etats-Unis) est également une signature d’envergure internationale. Elle est pourtant en pointe sur tous les sujets français d’analyse politique. C’est elle qu’on retrouve à l’origine d’articles comme « Décoloniser le féminisme: intersectionnalité, assemblages, co-formations, co-productions« . Très active dans le monde éditorial francophone, elle est incontournable dans les ressources bibliographiques de plusieurs revues françaises quand elle ne siège pas dans les comités éditoriaux comme dans Genre, sexe et théorie décoloniale: débats autour du patriarcat et défis contemporains.

Hans Joas, professeur à l’université Humboldt, vice-président de l’Association internationale de sociologie est très connu pour ses positions tendant à mettre sur le même plan les théocraties et ce qu’il appelle les « dictatures laïques »:

Il s’agit aussi d’un livre engagé en faveur d’un universalisme des droits de la personne qui se traduirait, au plan théologico-politique, par le double rejet des théocraties et des dictatures laïques, et par une mise en garde contre la tentation d’une « auto-sacralisation de l’Europe » contre l’islam.

Les Pouvoirs du sacré, Une alternative au récit du désenchantement, Hans Joas, Traduit par : Jean-Marc Tétaz

On comprend bien que de toutes les dictatures du monde, la dictature laïque est une dictature comme une autre et que parmi toutes les fameuses « dictatures laïques »: la France occupe une place prépondérante.

Mohammed Mouaqit professeur marocain en retraite quant à lui de l’Université Hassan II est connu sur Internet pour défendre l’idée que « la Charia est une source plus qu’une norme » au Maroc, programme passionnant qui à coup sûr lui donne toute autorité pour développer son point de vue sur la laïcité radicale en France. Jean-Louis Schlegel, lui aussi signataire, à la direction de la revue Esprit est sur ces mêmes positions. En tant qu’éditeur au Seuil, il a beaucoup fait pour diffuser cette littérature savante anti-laïque: les cinq piliers de la laïcité (cinq piliers, cins piliers: où ai-je déjà lu ça ?); la laïcité vue de gauche; le travail de la laïcité.

Micheline Milot, signature canadienne (Uqam- Québec) est co-auteur de Jean Baubérot (2011) , puis de Ph. Portier (2016) ici, ici et encore entre autres – ce qui sans doute lui permet d’avoir un certain point de vue documenté et forcément objectif sur la définition de la sécularisation laïque. Murat Akan est incontestablement maître de conférences en sciences politiques de l’Université de Bogazici, Istambul (Turquie) mais est surtout visible sur les très très français sites de l’IEA où il est résident, de l’Express ou de la FMSH. Il travaille depuis Paris à la question de la laïcité turque. Alexis Artaud de la Ferrière, signature internationale anglaise de l’Observatoire de la laïcité selon Libération, est surtout chercheur au CNRS. Il a récemment publié un article d’actualité sur le débat sur la laïcité dans les Archives de sciences sociales reprenant les thèmes de Gérard Lévesque auteur de La laïcité en harmonie avec la liberté religieuse à Montréal.

Le grand penseur Souleymane Bachir Diagne se définit lui-même dans La Croix comme « Musulman initié à la mystique par son père au Sénégal et philosophe formé par Althusser et Derrida à Paris » ce qui, malgré la signature New Yorkaise, le rattache drôlement au débat franco-français.

Edward Berenson, signature new-yorkaise, n’est pourtant pas si étranger que ça au débat interne qui agite l’Université, et le monde. Certes Professeur, il est aussi directeur de  l’Institut d’études françaises depuis une quinzaine d’année. Or son Institut défend un projet 100% décolonial comme il l’explique très bien lui-même :

Nous avons voulu replacer la France dans un contexte plus large, franco-américain, impérial et colonial, européen. C’est une évolution interne qui a à voir avec l’évolution du champ d’étude et celle des intérêts des étudiants.

https://www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2017-1-page-233.htm

Roberto Blancarte est Professeur au Mexique. Interrogé par le Monde ici, il se revendique sociologue des religions, de la laïcité et de la sécularisation. Cette pluridsciplinarité polyvalente et intersectionnelle l’amène à rayonner dans le Groupe Interuniversitaire Lyonnais (GIS Religions – Textes, Pratiques, Pouvoirs). Malgré tout, on se rappelera qu’avant d’être un soutien international de l’Observatoire de la Laïcité, il est surtout un doctorant français qui a soutenu sa thèse en 1988 sur la question : « Histoire de l’Église catholique au Mexique de 1938 à 1982 : la doctrine catholique face aux questions sociales et politiques » sous la direction de Ruggiero Romano à l’EHESS. Mouloud Boukala, rattaché à l’UQAM, est un doctorant français qui a rédigé et soutenu sa thèse sur « D’une anthropologie partagée à une anthropologie partageable : documentaires halieutiques et pêche artisanale au lac Atitlán (Guatemala) » sous la direction de François Laplantine. Pauline Capdevielle (Université autonome du Mexique) est une étudiante française qui a soutenu sa thèse sur La liberté religieuse au Mexique : progrès et insuffisances du régime en vigueur avec Richard Ghevontian à Marseille. Louis Léon Christian, qui se rattache à Louvain, occupe une chaire à l’EHESS. Kiyonobu Daté a soutenu sa thèse en 2007 à Lille 3 sur L’histoire religieuse au miroir de la morale laïque au XIXe siècle en France.

Dans un autre ordre d’idée, John Bowen – anthropologue américain – a une idée très informée de la vision de la laïcité française comme le montre son interview dans La Croix :

Mais que savent les Français de l’islam ? Personne ne se demande comment vivent au quotidien les musulmans en France dans leur famille.

https://www.la-croix.com/Religion/Actualite/John-Bowen-Les-musulmans-sont-comme-les-autres-ils-s-adaptent-!-2014-03-13-1119944

Et lui ? Qu’en sait-il ? Ah pardon, c’est un expert. Très présent dans Le Monde, sur France 24 ce soutien international mobilisé a d’ailleurs oeuvré à faire comprendre le concept de laïcité aux USA (on plaisante) avec des articles comme « Understanding Laïcité: Why french don’t like Headscarves, (Pourquoi les français n’aiment pas les foulards) ». On se doute ainsi que sa promotion des valeurs défendues par l’Observatoire de la Laïcité le pousse à défendre l’esprit de la laïcité telle qu’imaginée en 1905. Dans un entretien accordé à la Clé des Langues et publié sur le site de l’ENS, le chercheur décrit d’ailleurs – tranquille – la collusion des médias et du politique pour attiser la haine de l’Islam aux USA … et en France. Et non, ce n’est pas un site complotiste, pas du tout. C’est l’École Normale Supérieure :

The media and politicians are together to blame for this recrudescence of anti-Islamic sentiment. They work together. The media want to sell newspapers or encourage people to watch their television stations. Politicians want people to vote for them and now a lot of that vote getting is to be had in the far right. You see leaders of a number of countries in Europe, not in the United States, coming up with more and more right wing, anti-minority policies and discourses. The media feeds on this. This week’s L’Express had a cover story on Islam in Europe which was an entirely negative thing. It was the same old clichés recycled: terrorists at home, Jihadism on the rise, this sort of things that we’ve seen for decades now. That’s a very bad thing. I really think that they should reconsider the way they portray Islam, given the sensitivity of these subjects in Europe.

http://cle.ens-lyon.fr/anglais/civilisation/domaine-americain/problematiques-contemporaines/an-interview-with-john-bowen

Zana Citak, chercheuse turque, est citée par Jean Baubérot lui-même (ici par exemple) pour illustrer la thèse de l’influence de la laïcité radicale (la mauvaise laïcité) sur la construction turque (thèse également développée par Yahya dans sa conférence). Chris Doude van Troostwijk, professeur néerlandais, publie régulièrement sur le site de l’Université protestante de Strasbourg (ici) sur des sujets liés à l’activisme religieux. Il se définit parmi la liste des signataires comme Professeur à l’Université libre d’Amsterdam, où il est effectivement visiting professor, et la page de son curriculum rappelle qu’il est théologien à la Luxembourgh School of Religion & Society (une université liée au centre de recherches Jean XXIII). 

Restent dans cette liste des collègues objectivement actifs à l’international, comme Ahmet T. Kuru très actif sur le site OpenDemocracy – un site de référence pour la compréhension de la laïcité !; ou Helena Vilaça – chercheuse en Histoire des Religions à Porto. Benjamin Claude Brower, professeur associé, université du Texas, Austin (Etats-Unis) ou Marcelo Camurça, directeur d’études à l’université fédérale de Juiz de Fora et chercheur au Centre national de développement scientifique et technologique (Brésil).


De manière générale, la notion de soutiens internationaux se mobilisant pour une cause aussi spécifique que la question de la définition française de la laïcité ne saurait passer inaperçue, ni être prise sans précaution. C’est en effet un sujet qu’il est souvent difficile d’expliquer aux collègues anglophones et qui ne trouve pas beaucoup d’exemples d’applications dans le monde. Le modèle révolutionnaire français, son exploitation par les prêtres insurgés du nivernais dès 1793, sont des sujets qu’il est difficile d’aborder notamment avec des chercheurs impliqués en Histoire des religions dans des départements d’universités en partie liées à des cultes. Beaucoup des chercheurs signataires sont donc fort logiquement liés à la France par leur histoire personnelle, leur formation ou leur destin, ce qui est bien naturel. Mais leur soutien à l’Observatoire ne doit donc pas être confondu avec une orientation politique de la recherche internationale se mobilisant pour la politique française: il s’agit de la mobilisation d’un réseau de formation ou de recherche qui a partie liée avec les intérêts de l’institution qu’ils défendent. Qu’on trouve dans ces soutiens un nombre remarquable de théologiens ou de gens ouvertement investis dans la promotion de la pensée confessionnelle, spécialistes de la question religieuse doit être un signal fort.

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