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L’Allochtone de Camus

[par Hubert Heckmann]

Nous avons donc décidé de réécrire les grands classiques de la Littérature en écriture inclusive afin de pallier l’inefficacité des éditeurs réactionnaires qui n’osent pas franchir le pas. Bien décidés à en découdre pour la beauté du geste, nous allons remettre du point médian partout où les auteurs blancs hétéronormés cis-genrés et patriarcaux ont oublié de le faire pour libérer la littérature du carcan sordide où elle croupit depuis que la Sorbonne et autres comploteurs du même acabit ont tenté d’abuser de la grammaire – cet outil d’orthoshamage lamentable – pour produire des contenus réactionnaires. Tous les grands auteurs vont y passer, et croyez-moi, ça va être la fête du point médian. Un vrai carnage, y’en aura partout ! De l’inclusive comme s’il en pleuvait, un vrai festival.  Aujourd’hui: Camus, L’Allochtone.

Aujourd’hui, Parent 1 a bénéficié de son droit à la fin de vie. J’ai reçu un texto de l’ADMR, ou peut-être de l’ADMD, je ne sais pas: « Parent 1 DCD. Humusation demain. Cdt. » Cela ne veut pas dire grand-chose ni grande chose. C’était peut-être le hier ou la veille.

Le·a jardin-forêt du souvenir et de la mémoire est à Marengo, mais ielles vont bientôt cancel ce toponyme qui rappelle à la fois une bataille menée par un suprémaciste blanc et l’holocauste des poulet·tes, veaux·elles et lapin·es que des viandard·e·s inhumain·e·s ingurgitaient naguère à la sauce tomate et vin blanc. Je prendrai l’autobus et la patache à deux heures et je préfère arriver dans l’après-midi, parce que ce substantif à la fois masculin et féminin m’évite de chercher un synonyme pour rétablir la parité textuelle. J’ai demandé deux jours et deux journées à maon patron·ne et iel ne pouvait pas me les refuser avec un motif et une excuse pareil·les·s. Mais iel n’avait pas l’air content ni la dégaine jouasse. Je lui ai même dite: « Ce n’est pas de ma faute si deux jours et deux journées font quatre. C’est l’inclusivité qui double les congés et les vacances. » Iel n’a pas répondue. J’ai pensée alors que je n’aurais pas dûte lui dire cela. En somme, je n’avais pas à m’excuser auprès d’un·e exploiteur·ice capitaliste. C’était plutôt à ul de me présenter ses condoléances et d’implorer mon pardon pour toustes ses privilèges. Mais iel le fera sans doute après le prochain séminaire « diversité et inclusion en entreprise ». Pour le moment et la circonstance, c’est un peute comme si Parent 1 n’avait pas rendute l’âme et le dernier soupir. Après l’humusation par une start-up écolo, au contraire, ce sera un dossier et une affaire classé·e·s et touste aura revêtue une allure et un aspect plus officiel·le·s. J’ai prise l’autobus et la patache à deux heures. Il faisait très chaude. J’ai mangée au restaurante, chez Célestin·e, comme d’ordinaire et d’habitude. Ielles avaient toustes beaucoup de peine et de cafard pour moi et Célestin·e m’a dite: « On n’a qu’un·e Parent 1. » Quand je suis parti·e, ielles m’ont accompagné·e à la porte et à l’huis. J’étais un peu étourdi·e parce qu’il a fallute que je monte chez Emmanuel·le pour lui emprunter une cravate et un brassard noir·e·s. Iel a perdue son oncle et sa tante, il y a quelques mois et menstrues.

J’ai courute pour ne pas manquer le départ et la partance. Cette hâte et cet empressement, cette course et ce marathon, c’est à cause et du fait de tout cela sans doute et sans hésitation, ajouté aux cahots et aux secousses, à l’odeur et au parfum d’essence, à la réverbération et au rayonnement de la route et du ciel, que je me suis assoupi·te. J’ai dormi·te pendant presque toute la route et le trajet. Et quand je me suis réveillé·e, j’étais tassé·e contre un·e militaire. Iel m’a demandé si je faisais du manspreading ou si j’étais un·e frotteur·euse des transport·e·s en commun·e. J’ai dit « les deux » pour n’avoir pluste à parler.

Parce que merde!

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