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Réponse aux défenseurs de Michel Wieviorka: vos arguments sont consternants

[par Jean-Marie BROHM, Daniel DAYAN, Michel FICHANT, Nathalie HEINICH, Pierre JOURDE, Gérard RABINOVITCH, Pierre-André TAGUIEFF, Pierre-Henri TAVOILLOT, Yves-Charles ZARKA]

La tribune que nous avons publiée dans Marianne le 3 mai à propos de Michel Wieviorka, « pompier pyromane de l’antiracisme » (voir sur notre site l’article en question) a suscité plusieurs réactions, mises en ligne le 15 mai sur le site Histoire coloniale et post-coloniale. On y trouve une tribune collective co-signée par une soixantaine de personnesexpliquant que « le groupe néomaccarthyste intitulé Observatoire du décolonialisme dispense une haine tous azimuts déguisée en défense de la liberté » ; un article publié le 8 mai 2021 sur le site du Bulletin de la société internationale d’histoire de la psychanalyse, « De quoi Michel Wieviorka est-il coupable ? » ; la réponse que nous a faite Michel Wieviorka dans Marianne le 7 mai 2021 ; ainsi qu’une tribune publiée le 13 mai dans Libération (reprise ensuite sur Médiapart) : « Michel Wieviorka : un règlement de comptes qui met la gauche ko ».

Ce tir groupé contre une tribune présentée comme « diffamatoire », mais sans que les faits qui y sont mis au jour soient démentis, mérite une courte analyse des principaux arguments, tant ceux-ci sont typiques des sophismes et des procédés malhonnêtes qui sont souvent opposés à nos positions. Car même si l’on n’adhère pas à notre choix de dénoncer publiquement, comme nous l’avons fait dans notre tribune, les manœuvres d’un collègue qui prétend faire rempart contre des pseudo-chercheurs militants qu’il a lui-même aidés, légitimés et subventionnés, encore faut-il étayer cette position par des arguments qui ne soient pas une insulte à l’honnêteté intellectuelle, voire au bon sens – arguments qui discréditent beaucoup plus sûrement leurs auteurs que leurs cibles. 

Ainsi, nos contradicteurs nous accusent de « travestir indignement » la pensée de nos adversaires, alors même qu’ils font de nous « les défenseurs d’une identité nationale réifiée », sans aucune preuve et au mépris des positions prises par plusieurs d’entre nous. 

Ils nous accusent de recourir à des procédés « indignes du débat intellectuel » ; mais est-ce digne que de transformer nos désaccords argumentés sur la légitimité de la notion de « racisme systémique » en « cris d’orfraie » ? Qui, ici, est indigne du débat intellectuel ? 

Ils nous accusent de nous en prendre à « la liberté de la recherche » : c’est qu’ils confondent l’exigence légitime de contrôle de la qualité scientifique par les pairs avec l’ingérence du pouvoir politique. Il est vrai que venant d’universitaires dont, pour la plupart, les productions ne sont pas précisément remarquables ni remarquées, ils ont tout intérêt à ce que celles-ci ne fassent pas l’objet d’un contrôle trop exigeant. Réduisant nos positions à « la cristallisation d’aigreurs nées d’attentes de reconnaissance académique déçues », ils ne voient pas que la comparaison entre leurs profils académiques et les nôtres inciterait à leur répondre que « C’est celui qui le dit qui l’est », si du moins nous adhérions à la conception sous-jacente à cette accusation, typique de la sociologie critique, qui ne voit dans les  prises de position que l’effet d’intérêts cachés et ne peut pas même envisager que les acteurs aient des convictions et cherchent à les défendre – une conception qui réduit la sociologie à n’être plus qu’une bien pauvre chose.

Ils nous accusent:

d’amalgamer sous la catégorie fantasmatique d’ʺislamo-gauchismeʺ des choses disparates qui n’ont pas grand-chose à voir avec les islamo-conservatismes, comme les études de genre, l’écriture inclusive, des études postcoloniales anglophones variées, une pensée décoloniale venue d’Amérique latine dont les Indigènes de la République n’expriment qu’un usage dégradé et sectaire en France, les stimulants travaux sur l’intersectionnalité, etc.

Voilà qui ne fait que manifester leur aveuglement au point commun entre toutes ces tendances, à savoir l’identitarisme, pourtant explicitement ciblé dans le titre de notre observatoire (« Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires »). Comment peuvent-ils ne pas se rendre compte qu’ils ne font que trahir ainsi la médiocrité de leur intelligence politique ? 

Tout en nous accusant d’amalgames, ils prétendent que notre républicanisme ne serait qu’un « communautarisme national », et que notre opposition au décolonialisme ne serait qu’une façon de « fermer les yeux » sur les conséquences du colonialisme : qui donc ici pratique l’amalgame entre notre refus de l’idéologie décoloniale et une complaisance envers le racisme dont aucun de nous n’a jamais donné le moindre signe ?

Pire : selon eux, « un terrain d’entente cimente leur union : l’islam, les musulmans. Leur vocabulaire le dit bien, c’est l’islam tout entier qui les obsède » ; or nous avons toujours pris soin de bien distinguer dans toutes nos prises de position entre l’islam et l’islamisme, et entre la grande majorité des musulmans et les islamistes, contre l’amalgame entre les uns et les autres que pratique systématiquement l’islamogauchisme pour mieux stigmatiser toute critique de l’islamisme comme une forme d’ « islamophobie » raciste. Qui donc ici, une fois de plus, pratique l’amalgame, avec un culot sidérant ? Nous accuser d’être des « défenseurs du colonialisme et du racisme », n’est-ce pas allier la diffamation à la stupidité ?

Ils nous accusent de confondre l’intérêt pour un domaine d’étude avec l’adhésion aux positions des acteurs étudiés (selon eux, nous considèrerions que « s’intéresser au décolonialisme vaut approbation de ses principes théoriques »), au mépris tant de nos propos que de nos travaux. Ces accusations sont grotesques : qui aurait la naïveté de nous imputer l’idée qu’étudier le courant décolonial, comme nous le faisons, équivaudrait à l’approuver ? Ou que Pierre-André Taguieff aurait adhéré à l’antisémitisme qu’il a longuement étudié et combattu, au point d’être dénoncé par certains milieux antisémites comme un « enjuivé » après avoir été dénoncé comme un « intellectuel juif » par Tariq Ramadan ? Ce que nous dénonçons n’est évidemment pas le fait d’étudier un phénomène, mais de lui accorder subventions, postes et accréditations académiques, comme l’a fait Michel Wieviorka. On ne gagne jamais à prendre ses adversaires pour des imbéciles, au risque de l’effet-boomerang.  

Ils nous accusent de recourir à des procédés « complotistes » et, pour cela, travestissent sciemment nos propos : « Ces procureurs intellectuels livrent en pâture médiatique le nom de multiples ʺcomploteursʺ qui s’en prendraient à ʺl’universalisme républicainʺ au profit de l’enfer du ʺmulticulturalismeʺ. Et derrière ces noms, il y aurait un ennemi de l’intérieur massif : ʺles musulmansʺ ! ». Mais en utilisant des guillemets pour marquer indifféremment des termes que nous utilisons positivement (« universalisme républicain »), des termes que nous utilisons pour préciser qu’ils ne sont pas notre cible (« les musulmans »), et des termes que nous n’utilisons pas (« comploteurs »), cette assertion commet une forfaiture intellectuelle, par amalgame entre nos propres positions et des positions (complotistes, racistes) qui sont au plus loin des nôtres, et en utilisant ce même « schéma complotiste de la contagion par proximités successives et anachroniques » qu’ils nous reprochent. Cette accusation de complotisme est d’ailleurs particulièrement comique venant d’universitaires militants dont les travaux sur la question sont quasi inexistants, à la différence de certains d’entre nous. À ces manipulations cognitives honteusement malhonnêtes, que répondre d’autre, là encore, que « C’est celui qui le dit qui l’est ? »

Ils vont même jusqu’à nous accuser, plus ou moins explicitement, d’antisémitisme, sous-entendant qu’en dévoilant le double jeu de Michel Wieviorka nous nous en prendrions aux chercheurs ayant travaillé sur l’antisémitisme, voire que nous recyclerions les vieux clichés antisémites :

« Croyant lutter contre l’antisémitisme, ils réactivent contre Wieviorka, comme cela a été fait contre Mayer, une vieille figure de la narration antisémite : un individu torve, ʺdouble jeuʺ, cumulant des ʺpostes de pouvoirʺ avec des visées douteuses, en manipulant dans l’ombre ʺd’importantes subventionsʺ publiques ».

Voilà une accusation diffamatoire qui montre que, au moins, nos contradicteurs n’ont pas le sens du ridicule, s’agissant d’une tribune signée par l’un des meilleurs chercheurs sur la question de l’antisémitisme (Taguieff) ainsi que par quelques noms qui devraient rendre, au minimum, peu plausible une telle accusation, sauf à considérer que notre tribune aurait réussi à recruter une proportion conséquente de cette catégorie somme toute assez rare que sont les Juifs antisémites. Face à un argument aussi honteux, vaut-il mieux parler de « canaillerie » ou, plus simplement, d’imbécillité ? 

Le comble du ridicule est atteint avec l’argument selon lequel Michel Wieviorka devrait être soustrait à la critique au nom du fait que « ses grands-parents d’origine polonaise ont été exterminés à Auschwitz » : outre que c’est aussi le cas de plusieurs signataires de notre tribune, cela signifie-t-il qu’être un descendant de victimes de la Shoah devrait valoir exonération de toute faute, alors que cela devrait inciter au contraire à une vigilance accrue envers les idéologies identitaires ? Ici le mystère est à son comble : comment des intellectuels peuvent-ils publier de tels arguments sans réaliser le ridicule auquel ils s’exposent ? 

Enfin, ils nous accusent de « maccarthysme » mais, ce faisant, ils ne font que démontrer leur manque de culture politique et de réflexion, en confondant une chasse aux sorcières anti-communiste dans l’Amérique de la guerre froide avec une mise en garde contre des dérives communautaristes et identitaristes dans une Europe devenue la cible d’un projet politique islamiste. Et ils ne font ainsi que réactiver le vieux réflexe stalinien consistant à caricaturer les propos de l’adversaire pour mieux l’accuser de « faire le jeu de… » (le grand capital, l’extrême droite, le racisme ou le fascisme, au choix) : « un tropisme directement tourné du côté de l’extrême droite, et éventuellement de ses intellectuels organiques, du genre Alain de Benoist » (qui donc pratique ici l’amalgame ?) ; « ils font le lit de l’extrême droite » ; ils contribuent à une « extrême droitisation des espaces publics ». Mais comment des universitaires chargés d’enseigner la sociologie ou la science politique peuvent-ils ignorer à ce point cette ancienne tradition de la gauche française qu’est l’universalisme laïque et républicain ? Et comment peuvent-ils ne pas voir que les excès de la gauche radicale sont une cause majeure du glissement à droite de l’électorat traditionnel de la gauche ?

Entre mauvaise foi, malhonnêteté intellectuelle et indigence politique, leurs arguments sont consternants. Et le pire est qu’ils ne semblent même pas s’en apercevoir. 

Merci donc à nos contradicteurs : leur médiocrité devrait persuader tout lecteur honnête que ce n’est pas de leur côté que réside l’intelligence des dérives qui sont en train de miner l’université et qui menacent, plus généralement, notre monde commun.

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