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Sur l’expression « droit des minorités »

[par Charles Coutel]

Beaucoup de mots sont aujourd’hui confus car galvaudés : culture, civilisation, minorité, majorité et droit. Chacun de ces termes mérite d’être redéfini. La lecture de De la démocratie en Amériqued’Alexis de Tocqueville pourrait bien nous aider dans cette tâche1. Ce penseur nous permet de formuler et de problématiser tout ce que ces termes ont actuellement d’imprécis, notamment dans l’expression droit des minorités où se concentre toutes les confusions de la pensée racialiste ou encore communautariste.

Mais, avant d’étudier les analyses de Tocqueville, il nous faut dissiper certains malentendus autour du terme culture.

Partons d’une hypothèse de travail : l’expression minorité glisse trop souvent de son sens électoral initial vers un sens peu clair d’ordre communautariste voire racialiste ou ethniciste, quand les démocraties ne voient plus qu’elles passent de la force à la « tyrannie de la majorité », pour reprendre une expression de Tocqueville.

Quand les démocraties entretiennent cette confusion, le conformisme de la majorité force les minorités à se replier sur elles-mêmes en revendiquant une appartenance identitaire ou culturelle2. En ce sens, la découverte de la diversité des cultures par l’ethnologie moderne fut strictement contemporaine de la prise de conscience des ravages de l’ethnocentrisme, de l’idéologie colonialiste et impérialiste, fondée sur la « tyrannie de la majorité » dénoncée par Tocqueville3. Mais cette confrontation entre l’ethnocentrisme et le repli identitaire des minorités, ne risque-t-elle pas de nous faire perdre de vue le respect que l’on doit aux individus au sein des groupes dits minoritaires respect que le droit pourrait garantir ?

Pour répondre à cette question opérons deux détours philosophiques : rendre compte de la confusion dans les usages du terme « culture » ; lire de près les pages ou Tocqueville éclaire la genèse de la « tyrannie de la majorité ».

La confusion actuelle du terme « culture»

En 1924, l’anthropologue Edward Sapir, dans son recueil Anthropologie (Éd. Points), propose une triple définition du mot culture.

Le premier sens, d’ordre socio-ethnologique, désigne « les éléments de la vie humaine qui sont transmis par la société, qu’ils soient matériels ou spirituels ». Cette première acception, actuellement prédominante, correspond à l’adjectif culturel. Ce sens est privilégié par les ethno-sociologues en réaction aux visions du monde ethnocentristes, pour affirmer l’égale dignité des groupes humains, dont ceux opprimés par les colonisateurs et les impérialistes. Retenons ce fait car il nous aidera à mieux apprécier les analyses de Tocqueville.

La seconde acception du terme culture est d’ordre académique, la culture correspond à un « idéal académique de raffinement individuel élaboré à partir d’un petit nombre de connaissances et d’expériences assimilées, mais fait surtout d’un ensembles de réactions particulières sanctionnées par une classe et une longue tradition » (op.cit.). L’adjectif qui correspond à cette seconde acception est cultivé ; l’homme cultivé juge son groupe culturel, il le remarque et peut s’en démarquer ; c’est une activité critique individuelle. Par la culture ainsi définie, chacun, usant des mots de tous, peut accéder à sa propre liberté singulière.

Enfin, troisième acception, la culture est l’interaction des deux premiers sens ; l’auteur préfère parler ici de civilisation. Une culture devient civilisation quand les individus au sein de leur groupe initial (sens 1) reprennent et redéfinissent librement les éléments de leur héritage culturel collectif (mots, concepts, valeurs, œuvres, institutions, etc.).

Une civilisation peut ainsi faire dialoguer des individus libres de critiquer et de s’exprimer. Dans une civilisation, à travers les individus, plusieurs cultures peuvent dialoguer et s’enrichir, dans la quête de l’universel. Mais il y a confusion quand ces trois sens ne sont ni hiérarchisés, ni pensés ensemble sur un mode dynamique. C’est le cas dans les sociétés qui confondent le multiculturel et le multiculturaliste. Le multiculturaliste identifie, en l’essentialisant, chacun à son groupe d’origine.

Ainsi, quand les individus n’exercent pas leur esprit critique au sein de leur culture (au sens 1), ils n’ont plus les moyens de contester leur héritage ; dans ce cas l’auteur déplore une « interaction des médiocrités » (ib. p. 349). La culture devient simple folklore (on « vit ensemble », mais on ne sait pas bien où l’on va4).

Ainsi, une civilisation où règnerait une seule vision conformiste et réductrice au détriment de la richesse des individus se ferait ethnocentriste et se nuirait à elle-même. Ainsi encore des individus, refusant tout cadre culturel commun et hérité, seraient sans repères, coupés de tout processus civilisationnel.

Il convient donc d’équilibrer et d’harmoniser ces trois niveaux pour éviter d’entretenir la confusion, sinon le culturel deviendrait une machine de guerre contre la civilisation5 et la construction de l’universel. Pour conjurer ce risque la lecture de Tocqueville pourrait s’avérer indispensable.

Les leçons de Tocqueville : la notion de « tyrannie de la majorité »

Tocqueville part d’un constat initial et paradoxal : le vœu majoritaire est à respecter dans le jeu démocratique mais il a des effets pervers redoutables qui se retournent contre la démocratie elle-même. Il parle même de « tyrannie de la majorité » (éd. cit., p. 348 à 351). On ne peut que respecter l’avis majoritaire, car il exprime l’intérêt général, Tocqueville commente : « L’empire moral de la majorité se fonde encore sur ce principe que les intérêts du plus grand nombre doivent être préférés à ceux du petit. » (éd. cit., p. 345)

Mais en même temps cette force peut se retourner contre elle-même : « Il est de l’essence même des gouvernements démocratiques que l’empire de la majorité y soit absolu. » (éd. cit., p. 343) « L’omnipotence de la démocratie » peut devenir « tyrannie de la majorité », du fait de la dérive conformiste qui menace les membres de la majorité. Mais les membres qui appartiennent à la minorité, au sens électoral, se sentiront vite évincés.

Cette contradiction produit deux effets négatifs : le conformisme au sein de la majorité ; le marginalisation des minoritaires au sein de la nation, voire de la société.

Ces deux dangers se résument dans ces lignes de 1835 tirées du chapitre VII, 2ème partie, premier tome (éd. cit., p. 353-355), De la Démocratie en Amérique : 

« En Amérique, la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée […] le plus léger reproche la blesse […] et il faut qu’on loue depuis les formes de son langage jusqu’à ses plus solides vertus […] la majorité vit dans une perpétuelle adoration d’elle- même6. »

Quand cette majorité de puissante devient tyrannique, les minoritairesseront tentés par lerecours à la violence : « Si jamais la liberté se perd en Amérique, il faudra s’en prendre à l’omnipotence de la majorité qui aura porté les minorités au désespoir et les aura forcés de faire appel à la force matérielle. ». (éd. cit., p. 359)

Songeons aux sort des Indiens ou encore des esclaves noirs dans l’Amérique, décrite par Tocqueville. 

Dès lors, deux nouvelles questions surgissent : comment respecter la force légitime de la majorité et prévenir sa dérive en « tyrannie de la majorité » ? Comment préserver la richesse, voire l’existence, des minoritaires au sein du conformisme majoritaire ?

En effet, ne faut-il pas considérer que la revendication culturelle et communautariste des minorités est l’effet du passage subreptice de « l’omnipotence » à la « tyrannie de la majorité » ? Mais comment empêcher la minorité de verser dans le communautarisme ou encore dans les idéologies racialistes, décoloniales ou intersectionnelles ?

En effet, un risque nouveau surgit puisqu’au sein de son groupe minoritaire, lui même victime de la majorité hégémonique, un individu pourrait fort bien se retrouver doublement opprimé :

  1. par la majorité de son groupe minoritaire, au sein d’une société démocratique.
  2. par la majorité qui opprime son groupe minoritaire7 : comment éviter ces contradictions liées à la « tyrannie de la majorité », dans les sociétés multiculturelles ?

Dans les sociétés démocratiques modernes mondialisées, comme nous l’avons vu, le sens du mot culture peut se perdre : on va folkloriser l’Indien ou le Noir (La Case de l’Oncle Tom) ; ou encore le « Beur ». Comment avancer ?

Trois réponses

En un premier temps, il s’agira de rendre possible à la fois le respect des traditions héritées par chaque groupe et l’expression libre de chaque individu. Cette première perspective confirme l’importance du principe constitutionnel de laïcité : ce principe protège les individus contre l’emprise des religions, notamment au sein de l’espace public et des institutions8.

Autre réponse possible : chaque groupe, organisé autour de ses codes symboliques propres, cherchera à mieux se traduire dans les codes des autres groupes proches ou lointains. C’est tout l’intérêt du concept de « civilisation », proposé par E. Sapir.

C’est tout le rôle de la culture générale au sein des institutions de formation et d’enseignement, notamment les Universités : promouvoir l’aspiration à l’universel par la connaissance des œuvres et des chefs-d’œuvre, en suivant rigoureusement les exigences du rationalisme critique et des règles de la langue française9. C’est ce travail de reconquête universaliste qu’il nous faut mener.

Enfin, pour que les « droits des minorités » ne deviennent pas, paradoxalement, un moyen d’opprimer la majorité, il faut sans doute tenir compte de l’apport d’Avishai Margalit, notamment dans son livre La Société décente (2007, Champs essais). L’auteur en appelle à compléter la distinction classique des trois citoyennetés de Thomas Humphrey Marshall10. Aux citoyennetés légale, politique et sociale, A. Margalit propose d’ajouter une citoyenneté symbolique11.

Cette citoyenneté symbolique construit une société décente où les institutions veilleraient à ne jamais permettre l’humiliation des individus. Cette citoyenneté symbolique ne permettra-elle pas de profiter de la force de la démocratie, sans pour autant pousser les minorités à revendiquer un « droit des minorités », puisque la société toute entière respecterait chaque individu dans sa singularité ? Dans une société décente fondée, chaque individu et chaque groupe pourrait échapper à l’oppression de la majorité. Se trouverait évitée la dérive communautariste au sein des démocraties. N’est-ce pas le modèle régulateur de l’intégration républicaine à la française ? Dans ce cas l’expression minoritaire, sur le plan électoral, ne serait pas, pour autant, victime du conformisme majoritaire dénoncé par Tocqueville. De plus, l’aspiration à réaliser cette citoyenneté symbolique prévient la possible instrumentalisation du concept de culture et sa réduction au seul culturel. Le conformisme culturel n’est-il pas souvent revendiqué pour étouffer la créativité artistique ? Pour cela, bien évidemment, il faudrait accepter l’idée que la quête de l’universel et le respect de la dignité humaine inspirent tout homme de bonne volonté, comme le prônent les Lumières.

Mais on échapperait ainsi au prétendu et fort confus droit à la différence, redoutable quand il ne s’accompagne pas d’un devoir à se rassembler dans une même humanité.

Ce jeu de l’altérité et de l’unité au sein de la citoyenneté symbolique ne permet-il pas cependant à la fois de protéger la richesse artistique d’une société tout en respectant les libertés individuelles ? Dans ces cas, l’humiliation des minoritaires et l’arrogance des majoritaires peuvent être évitées.

Conclusion

Tocqueville, en insistant sur les contradictions du vœu majoritaire au sein des démocraties, indique un programme d’action. Il nous assigne une triple tâche : veiller à respecter à la fois l’avis majoritaire sans céder au conformisme ; respecter l’avis minoritaire tout en prévenant la dérive communautariste et, enfin, respecter chaque individu, dépositaire de la dignité de toute l’humanité, récapitulant ainsi la richesse du mot culture, au-delà des très confus droits des minorités.

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