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Être historien au temps du wokisme

[par Pierre Vermeren, Historien, Professeur à Paris 1]

L’histoire est la mère des sciences humaines. D’une part car elle fut la matrice des autres sciences humaines. L’anthropologie, la sociologie et la science politique, nées de ses entrailles, ont conquis leur autonomie. D’autre part parce que tout s’achève en histoire, les matériaux des sciences du temps présent revenant inexorablement dans la besace de l’historien : tout est archive et matériau pour l’histoire.

A l’inverse des sciences humaines, les historiens ne croient pas aux modèles ni aux lois reproductibles. Ils savent que tout évènement ou configuration historique, tout acte, résultent d’une complexion unique. Le passé ne se répète pas à l’identique. Ils ne sont pas hostiles aux concepts (les élites, la réaction, le modernisme etc.) ni aux modèles (la transition, la révolution, la contre-révolution…), mais ils préfèrent les catégories employées par les acteurs, pour ne pas les trahir et rester fidèles à l’esprit du temps qu’ils interrogent.

Ils savent que les civilisations s’effondrent, et qu’une révolution dévore ses enfants, mais selon une infinité de modalités, de sorte qu’une loi générale serait absurde, et nécessairement infirmée. La modélisation éprouve très vite ses limites en histoire. Ainsi en est-il du fascisme, né de la guerre de 1914, de la menace bolchévique et de la ruine des classes moyennes d’Europe de l’ouest, configuration unique dans l’histoire. Selon Pierre Milza, le fascisme est irréductible à l’entre-deux-guerres. Il n’y a plus de fascistes au XXIe siècle au sens historique. Il y a des radicaux, des terroristes, des révolutionnaires, des intellectuels en manque de révolution, des déclassés haineux, des frustrés, des revanchards, des oppresseurs, des cyniques etc., mais des fascistes historiques, non. Il existe certes des néo-nazis, notamment aux États-Unis où tout est permis : certains mouvements se réclament de cette idéologie et de Hitler, mimant la symbolique nazie.

L’historien traque la rupture, l’héritage, ce qui advient, et ce qui surgit toujours s’entremêle à ce qui demeure. Les illusions perdues montrent à merveille comment l’Ancien Régime persiste dans le monde post-révolutionnaire des années 1820, mais aussi comment ces temps sont radicalement nouveaux. Balzac est (aussi) un merveilleux historien.

La subtilité des analyses, des études pondérées et des comparaisons -dont on extrait le même, le similaire, le neuf, l’inédit, qui cohabitent-, le travail sur un contexte, sur des sources -qui sont les témoignages subsistants du passé des sociétés humaines-, la volonté de coller à la parole et aux mots des acteurs, constituent le travail de l’historien. Puis il compose un récit marqué par son temps, son idéologie et sa psychologie. Il l’assume et accepte pour cela le regard de ses pairs. L’histoire est une polyphonie que chantent les historiens.

Dans ce paysage subtil, le wokisme et la pensée décoloniale arrivent comme des brutes. La culture de l’annulation est négation et refus de l’histoire. Cette idéologie en acte entend réécrire le passé des sociétés, et comme feu le stalinisme, effacer les témoins gênants. Le wokisme anéantit le récit historique et interdit la pratique de l’histoire. Il casse les statues, brûle des livres, efface des personnages, et met dans des films historiques des figures qui n’y sont pas (l’Europe aurait ainsi toujours été peuplée de non-Européens). Il généralise l’exception et refuse dans le passé ce qui gêne son présent. Il introduit sa morale dans l’histoire, et corrige l’histoire selon sa vertu. L’éveillé est un purificateur.

De même, la pensée décoloniale plaque ses obsessions sur le passé. Elle aimerait tant que les Européens aient mis des hommes de couleur dans des zoos, comme des animaux. Elle part d’un cas aux Pays-Bas -dont il faudrait discuter la nature- pour généraliser l’exception. Le zoo humain devient une catégorie désirable, et donc existante. Et elle va plus loin. Elle éternise le passé, refusant les ruptures historiques. Ainsi la décolonisation n’aurait pas eu lieu. Objets plus que sujets, les Hommes du sud ne feraient jamais l’histoire, la subissant indéfiniment, du moins tant que l’Europe n’est pas désactivée. La colonisation aurait migré en Europe, elle y persisterait hors de toute réalité. Que l’esclavage subsiste en bonne et due forme dans les sociétés du Golfe, en Inde, en Afrique sahélienne ou dans l’industrie pornographique d’Hollywood, ne l’intéresse absolument pas. Seule l’Europe a colonisé, et colonisera tant qu’elle existe.

Ces attitudes sont anti-historiennes. Est-ce pour partie la revanche de sciences humaines coupées de leur tronc, soucieuses d’en finir avec la gênante tutelle ? Wokisme et études décoloniales ne déconsidèrent pas l’histoire, elles la nient en tant que récit, et la réfutent en tant que pensée rationnelle et pratique appliquée au passé. C’est pourquoi l’histoire-discipline, plus que d’autres, est à l’abri d’idéologies qui seraient pour elle suicidaires. Il n’en est que plus urgent de l’enseigner à nos futures élites, livrées pour certaines sans défense à des idéologies mortifères.

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