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Quand « le Robert » trahit Alain Rey: « Iel » et « féminicide »

[par Guillaume PRONESTI 1]


L’affaire du « iel », tombée en plein milieu des débats sur l’entrisme des militants à l’école, a fait quelques remous.

La perplexité a été générale chez les linguistes… de tous bords, même chez le très progressiste  Bernard Cerquiglini du Larousse : pourquoi le Robert intègre-t-il un mot militant que presque personne n’utilise ?

Les éditions du Robert se défendent de tout militantisme : ils n’auraient ajouté « iel » à leur dictionnaire pour des raisons purement techniques : « l’usage est faible, mais croissant depuis quelques mois2»

Ils insistent ! Ils ont fait appel à l’« analyse statistique de vastes corpus de textes, issus de sources variées », discuté l’affaire en comité de rédaction, etc. Naturellement, ils se veulent neutre : l’ajout du mot « iel » « ne vaut évidemment pas assentiment ou adhésion au sens véhiculé  »3.

Au Figaro, la directrice Marie-Hélène Drivaud tient le même discours «On a constaté que ce mot prenait de l’ampleur et nous l’avons intégré. »

« Iel »… et bientôt « ellui » et « celleux »

Extrait


Mais elle ajoute que « le dictionnaire ne doit stigmatiser personne » et « doit être inclusif » (sic). Mot très vague, à une époque où tout est « inclusif ». Que veut-elle dire par là ?

Il faut lire l’interview – passée inaperçue – que madame Drivaud a donné au magasine militant LGBT+ Têtu4. Après « iel », elle envisage sérieusement l’intégration d’autres pronoms militants, comme « celleux »… qui sont encore plus inusités !

Quand à « ellui », il n’est pas d’un « usage encore très bien stabilisé » il est d’un usage quasi-nul !
On commence alors à soupçonner d’autres raisons à l’ajout de ces mots militants…

D’autant plus que ce n’est pas la première fois qu’on surprend madame Drivaud en train d’inventer un « usage »… quitte à bafouer ouvertement les règles de la lexicographie.

Tricher sur l’usage : « féminicide »


En février 2020, madame Drivaud intervient dans un podcast sur le dictionnaire aux côtés de Bernard Cerquiglini, son homologue au Larousse5.

B. Cerquiglini décrit les longues et rigoureuses étapes qui mènent à l’ajout d’un mot dans le dictionnaire : il doit être noté par un lexicographe, sa fréquence d’usage évaluée, faire l’objet d’un débat final, etc…

Madame Drivaud nous apprend que « féminicide », lui… a bénéficié d’un coupe file. Elle s’en justifie :


Mme Drivaux Ce mot ne faisait pas partie de la sélection […] c’est lors de la mise à jour qu’on a décidé de l’ajouter, notamment parce qu’il avait une existence juridique dans certains pays d’Amérique du Sud

V – Donc, sa présence dans l’actualité a court-circuité sa présence dans le protocole de sélection habituel des mots ?

Mme Drivaux – Oui, il est arrivé très fort, un peu après les votes

V – Et il s’est imposé

Mme Drivaux – … voilà.


« Usage juridique », « présence dans l’actualité » … les deux explications sont totalement absurdes

La première est carrément loufoque : en quoi la présence d’un mot espagnol dans un quelconque code pénal sud-américain relève d’un… un usage en français courant ?

La seconde est plus sournoise. Vrai, le mot « féminicide » s’est brutalement imposé dans les médias à l’été 2019. On pourrait comprendre qu’une commission, prise de court, l’ait ajouté sans trop se soucier des formalités.

Mais « féminicide » a été intégré au Robert non en 2019, mais en… 2014 ! A une époque où il était totalement inconnu en dehors des milieux militants… comme « iel » aujourd’hui.

Les féministes elles-mêmes le disent ! « Il y a six mois personne ne l’utilisait à part le milieu militant », admet la journaliste militante Titiou Lecoq en septembre 2019.

D’ailleurs, dans les colonnes du Monde6 madame Drivaud, à moitié honnête, admet l’avoir ajouté par militantisme… mais garde quand même l’absurde prétexte sud-américain pour ne pas avouer être totalement partiale.

Personne ne parle [alors] de « féminicide ». A l’automne [2013], Marie-Hélène Drivaud se demande soudain s’il ne faudrait pas l’ajouter. « J’en parle à quelques collègues, se rappelle-t-elle, et je tranche. Ce qui emporte ma décision, c’est que le mot figure dans le droit de plusieurs pays d’Amérique latine. » Sans avoir fait l’objet d’aucun vote, « féminicide » entre donc dans le dictionnaire : « N. m. Meurtre d’une femme, d’une fille en raison de son sexe. » Le nom vient du latin femina, femme, et caedere, tuer.
La directrice éditoriale assume son ajout de dernière minute : « J’ai été formée par Josette Rey-Debove (décédée en 2005), la première femme lexicographe en France. Elle n’avait pas froid aux yeux et avait à cœur que Le Petit Robert soit généreux et humaniste, et le féminisme est un humanisme. »

Le Monde, 22 novembre 2019


L’« humanisme » de madame Drivaud consiste à tricher avec la lexicographie, en inventant des usages qui n’existent pas… et à s’en vanter. Érasme apprécierait, je pense.

C’est un manquement délibéré à la déontologie de la profession de lexicographe, soit en bon français… une faute professionnelle. Un ouvrier serait aussitôt mis à la porte : mais une directrice éditoriale d’un dictionnaire de référence peut le clamer dans la presse sans crainte.

La bataille pour imposer « féminicide »

Imposer l’usage du terme « féminicide » est une vieille obsession féministe radicale. Le but est de remplacer « crime passionnel », terme qui servirait à excuser les meurtres de conjointes.

Cela se justifie… mais pourquoi ne pas militer alors pour « homicide conjugal », correct, plus précis et déjà utilisé par une partie de la presse ?

C’est que « féminicide », terme inventé par la féministe ultra Diana E. H. Russell en 19767, évoque le meurtre d’une femme en tant que femme, selon le fantasme militant du « continuum des violences » : quand un cinglé tue sa femme, ce ne serait pas un simple assassinat, mais un épisode de la guerre que l’ensemble des hommes livre aux femmes depuis la nuit des temps pour assurer leur « domination patriarcale »8.

C’est le fameux « les hommes doivent cesser de violer/tuer », porté par la journaliste féministe Victoire Tuaillon… d’ailleurs à l’origine de la campagne de presse pour imposer « féminicide » dans la presse et le droit français.

Elle a lieu à l’été 2019 à l’occasion d’un colloque sur les violences faites aux femmes, et est rapidement relayée par la ministre Schiappa et les associations féministes. Le mot est martelé dans tous les journaux – on passe de 400 occurrences en 2018 à… 3000 en un mois !

Cette campagne attire beaucoup de critiques, même à gauche9 : des avocats démontrent rapidement même que la notion de « féminicide » n’a aucun sens en droit10, on parle ouvertement de « sémantique militante »

Ce à quoi les militants répondent que ce mot est légitime car il est … déjà dans le Robert depuis 2015. C’est même un de leurs arguments principaux :

Résumons : en 2015, on introduit un mot militant inusité dans le Robert, au mépris de toutes les règles de lexicographie. Cet ajout sert à légitimer en 2019 une campagne pour l’imposer auprès du grand public.

Si vous ne voyez aucun parallèle avec le iel

Et fin 2019, la campagne ayant réussi, la boucle est bouclée : Le Robert élit comme « mot de l’année »… « féminicide », et madame Drivaud se félicite de son entrée dans l’usage comme si c’était un phénomène naturel : il « témoigne des préoccupations de la population »11 (sic) !


Prochaine étape (#nextstep) : l’écriture inclusive

Mais d’après l’interview de Têtu, le plus outrancier reste à venir : après avoir introduit de force « iel » et « fémicide » en trichant sur l’usage, madame Drivaud annonce maintenant être favorable à l’écriture inclusive … point médian compris.


On s’étonne beaucoup… parce qu’Alain Rey, fondateur et patron du petit Robert jusqu’à sa mort l’année dernière, avait pris une position extrêmement ferme et claire sur l’absurdité de l’écriture inclusive.

Dans une interview donné au Figaro, il avait même soutenu son interdiction par la directive Philippe ! Sans avoir d’opposition de principe (il écrit « idéologique ») à une réforme de la langue, ni à l’égalité H/F, il trouve les principes de l’écriture inclusive ineptes: confusion entre «les signes et les choses », entre genre grammatical et sexe, et méconnaissance de « l’arbitraire de la langue » : « Ce n’est pas, dit-il, en ajoutant des points et des terminaisons féminines à tous les masculins que l’on va arranger les choses ».

Mieux ! Sur France Info, en novembre 2017, il critique… ceux qui veulent imposer le pronom iel12 !

On oublie par exemple que dans les pronoms « je, tu, vous »… c’est inclusif ! Il y a juste une troisième personne où il faut moduler : c’est « il » ou « elle ». Et là, il y a un problème ! Même si on le fait avec des points…
Qu’est-ce qu’on va dire, si on veut à la fois inclure les hommes et les femmes dans la troisième personne ?  C’est un sacré problème ! On ne change pas une langue comme ça !

Emission 22heures-Minuit, 22 novembre 2017, France Info


Aujourd’hui, ses propres collaborateurs le renient totalement, non seulement  sur le « iel », mais sur le reste de l’écriture inclusive aussi.

Non seulement madame Drivaud (responsable du dictionnaire)  veut son adoption mais aussi Bérengère Baucher (responsable du reste des publication) qui s’y est déclarée ouvertement favorable et l’utilise couramment13.

Quelques mois à peine après la mort d’Alain Rey, elle fait d’ailleurs paraître « Le cerveau pense-t-il au masculin »14, signé notamment par Pascal Gygax, le M.Ecriture Inclusive suisse, qui vient d’obtenir qu’elle soit imposé dans les écoles romandes par une commission… non-élue15.
Là encore, on tort le bras à l’usage. Madame Drivaud sait s’entourer de gens qui lui ressemblent…

Suit, en septembre « Parler comme jamais »16 des militantes pro-langage inclusif Maria Candea et Laélia Véron… celle-là même qui, sur l’écriture inclusive, accusait Alain Rey de « relayer des intox »17 et d’« ignorer de l’histoire de la langue » (sic)….



Le plus saugrenu, dans tout cela, ce sont les livres18 ou émissions19 qu’ils ont osé consacrer à l’anniversaire de sa mort, en octobre dernier20.

Que Le Petit Robert change totalement sa ligne éditoriale, soit. Qu’elle se mette à l’écriture inclusive, passe encore : on a le droit, tout comme de soutenir que la Terre est plate.

Mais qu’ils renient entièrement les opinions de leur fondateur, tout en continuant s’en revendiquer dans de longs et ostensibles hommages… ça a quelque chose d’assez moralement désagréable.

Tout comme voir une jeune lexicographe woke du Robert soutenir sur Twitter un article de l’inclusiviste Julia Neveux, où elle prétend qu’Alain Rey « se réjouirait de l’introduction de iel dans son dictionnaire » (sic)… au mépris de tous les faits21.

Le principal point qui indignait Alain Rey dans l’écriture inclusive, était qu’elle était « la décision arbitraire d’une minorité »22 : on l’entend le répéter à plusieurs reprise, dans les colonnes du Figaro et sur France TV.

Hélas !Quand il fustigeait le « saccage de 1000 ans d’histoire par un usage imposé par une toute petite minorité »23, il ne pensait pas qu’il s’agirait de… son propre comité de rédaction ! Et qui pousserait l’hypocrisie jusqu’à le faire en son nom.


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