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Anti-Gone, ou le héros-victime

[par Mikhaïl Kostylev]

Dans « Les sept mercenaires » (film merveilleux que tous les Russes de ma génération connaissent, les censeurs soviétiques l’ayant par miracle laissé passer à l’Est), deux cow-boy entrent dans une taverne pour y engager des hommes de main.
 
L’un d’eux s’exclame soudain :
 « – Tu vois cet homme avec toutes ces cicatrices ? C’est lui qu’il nous faut !

Et l’autre répond :
 – Non, c’est celui qui a fait ces cicatrices qu’il nous faut »
 
C’est joliment dit, très drôle et parfaitement logique : pour défendre tout un village face à une horde de pillards, mieux vaut prendre le gagnant que le perdant.
 
Mais c’est aussi, si on y réfléchit un peu, rappeler une erreur trop souvent commise : la souffrance n’est pas une preuve de valeur.

Ça ne veut pas dire qu’il faut refuser d’aider les personnes qui souffrent, les perdants et les déclassés – bien au contraire. L’erreur, c’est de croire que l’expérience du malheur est une qualité en soi, physique ou morale. Le cow-boy balafré peut avoir perdu des dizaines des combats sans n’en avoir rien appris. Et avoir subi n discriminations ne fait pas de vous une personne meilleure.
 
Or, c’est cette limite qui a été franchie en Occident : le perdant et le discriminé ne sont plus des personnes à aider… mais deviennent des modèles, devant lesquels il faut s’incliner.
 
Et on verra que cela relève d’une stratégie d’État parfaitement cynique – et qui finira en eau de boudin, comme à chaque fois qu’elle a été tentée.


La victime, ce nouveau héros.

En 2007, la décision de N. Sarkozy de faire de Guy Môquet, exécuté par les Allemands à 17 ans, un exemple pour tous les lycéens du pays, avait fait couler beaucoup d’encre.
 
Une question n’a pourtant presque jamais été soulevée : Le sacrifice de Guy Môquet mérite évidemment le respect, mais pourquoi avoir choisi, parmi tous les fusillés, précisément celui-là ?

Son action s’est limitée à quelques collages d’affiches. Les exploits de Jean Moulin, Tom Morel… auraient été certainement plus inspirants pour les élèves. Et si on tenait absolument à leur parler de quelqu’un de leur âge, pourquoi pas un combattant des Glières ou du Vercors ? Les noms ne manquaient pas.
 
D’autant plus que l’extrême-gauche a aussitôt crié à la récupération politique (Môquet était militant communiste). l’équipe de N. Sarkozy savait qu’elle s’avançait en terrain miné. Pourquoi donc choisir délibérément Guy Moquet ?
 
Je ne vois qu’une réponse : Guy Môquet a pour lui d’être essentiellement une victime. Il n’a fait de mal à personne : pas abattu d’officiers allemands, pas fait dérailler de train…
 
Et notre époque aime célébrer les victimes. Pas les honorer (ce qui serait normal) : les célébrer, les montrer en exemple aux autres… comme autrefois les héros.
 
C’est un phénomène général. Non seulement ils ont presque disparu des livres d’histoire (sur le prétexte douteux d’« étudier plutôt des civilisations » – comment comprendre le Moyen-Âge sans évoquer Saint-Louis ?), mais le héros semble même être devenu… un contre-modèle.

Un manuel d’éducation civique récent leur consacre un bref chapitre 1 : « Etre un héros, sans préjugés » (sic!). On invite l’enfant, non à les admirer, mais à constater qu’ils sont ennuyeux et à déconstruire leurs « stéréotypes » (re-sic!). Et on leur préfère les anti-héros, valorisés car « plus
complexes » et « permettant de lutter contre les préjugés » !


Voici les exemples vantés ici : « l’enfant fragile, l’ami timide, le prince maladroit ». Comble de l’ironie, le « prince maladroit » est positif (il aide à « lutter contre les préjugés ») … alors que le prince qui combat adroitement à la page d’avant est négatif (porteur de « stéréotype »).
 
Si jamais sa maison prend feu, on souhaite à l’auteur de cette bouse l’intervention de pompiers tout à fait « stéréotypés » : gros bras, dévouement et efficacité.
Déconstruire le vilain « préjugé » de l’héroïsme lui semblera alors beaucoup moins urgent…

On comprend mieux pourquoi, au moment de donner un exemple de résistant aux lycéens, on leur choisit un gamin courageux… mais qui n’a fait aucun mal à l’ennemi. Au point que les juges de Vichy l’acquittent, et veulent le renvoyer chez ses parents. Et s’il finit par être fusillé, ce n’est pas pour ses actes, mais comme otage pour un attentat commis par d’autres.
 

Le héros-victime et l’État post-moderne

Le nouveau héros idéal, c’est donc désormais la victime : celui qui a subi, non celui qui a fait


Le « héros-victime » moderne ne cherche pas ni à pardonner (doctrine chrétienne), ni à s’en sortir par elle-même (doctrine libérale) ni à renverser la société pour créer un monde plus juste (doctrine révolutionnaire)
 
Non, sa méthode est la « revendication » : c’est à dire d’utiliser l’appareil (toujours plus étendu) de l’État post-moderne pour obtenir une compensation.
 
Cette revendication exige d’avoir une étiquette. Dans un monde obsédé par la certification et la garantie, quoi de plus normal ?
 
On est donc trans/bi//racisé/sexisé… à chaque étiquette s’attache un traitement de faveur sans cesse renégocié. Si les militants ont l’obsession du « privilège », ce n’est pas un hasard : ils trahissent une vision de la société où chaque petit groupe lutte pour s’approprier des richesses qu’il n’a pas créé.

Cette myriade de groupes minoritaires vit en symbiose avec l’État post-moderne. Tantôt l’État donne à l’un, tantôt à l’autre selon la stratégie du moment. Cette machine de division politique est extrêmement efficace : elle lui permet de consolider continûment son pouvoir en jouant sur les rivalités entre minorités.
 
Cette situation est un non-sens économique (des régions entières vivent de subventions)… mais une réussite politique totale pour l’État. Il permet de justifier le maintien d’une bureaucratie tentaculaire, par des impôts délirants : en France, les 2/3 des revenus sont confisqués par l’administration !
 
Elle lui permet aussi de tenir la « société » (en fait l’ethnie majoritaire) sous contrôle : elle est systématiquement dévalorisée (honteux « Blancs cisgenres hétérosexuels »), accusée de tous les maux (racisme, colonialisme) et en leur nom, obligée de financer les minorités et de renoncer à ses anciens repères culturels jugés mauvais car « dominants ».
 
Quand avoir lui aussi des « revendications », qu’il n’y pense même pas : à une époque où la plus improbable minorité exige et obtient son traitement de faveur, la simple mention d’un « racisme anti-Blanc » a fait hurler nos héros-victimes sur toutes les chaînes. Que l’Occidental reste dans son rôle, payer pour nous ! Et se laisser dévaloriser, lui et sa culture.
 
Le « héros-victime » a donc deux fonctions : porter les revendications des minorités, et encourager la majorité à se soumettre et à « s’éduquer » pour abandonner ses anciennes valeurs.
 

Pavel Morozov et autres héros-victimes

Quelles sont les caractéristiques des héros-victimes ?
 

  • On l’a déjà vu, ils sont loués non pour ce qu’ils ont fait, mais qu’ils ont subi.  

    Rockhaya Diallo est une icône médiatique moins que pour ses combats militants (qu’a-t-elle réalisé ?) que comme victime du « racisme structurel », comme Daria Marx pour la « grossophobie » ou Alice Coffin pour la « lesbophobie ».
     
  • Sans surprise, ces héros « négatifs » prônent des valeurs « négatives » : basées sur le non-faire. Il ne faut plus entreprendre : la prise de risque, la violence créatrice sont tabous.
     
    On nous prônera donc la non-violence (évidemment), en éducation, la non-intervention pédagogique (l’élève doit « construire ses savoirs tous seuls », sinon vous lui « imposez vos valeurs »). L’absence d’engagement également : négliger « ses responsabilités traditionnelles d’enfant, de parent et d’époux » est vu comme une « évolution » positive2. La sexualité est louée quand elle est fluide, tout préférence affirmée est qualifiée de « rigide » et « sclérosée » : en bref, tout ce qui est dur, assumé et déterminé est à bannir.
     
    Une bonne partie de cela est prôné au nom de la « tolérance » (valeur essentiellement passive, « tolérer », ce n’est pas « faire société »). Le reste l’est au nom de la défense de l’environnement 3 :  écologie profonde (ne pas modifier la Nature) antispécisme (ne pas toucher aux animaux), child-free (ne pas faire d’enfants)…

    Et oui, la société occidentale est la première de toute l’Histoire à considérer les naissances comme une mauvaise chose… par principe. Et alors même qu’elle se dépeuple ! On culpabilise les gens avec des petits diagrammes (faux d’ailleurs)4 , montrant que chaque bébé est une catastrophe environnementale à lui tout seul :


La « repentance » tant décriée est d’ailleurs elle aussi une valeur négative. Une société plus entreprenante essaierait de nouer un projet commun avec ses anciennes colonies pour construire quelque chose ensemble : tout ce qui est demandé à l’Occidental, c’est de s’allonger en pleurant et de se laisser vider les poches.

  • Quand ils affirment vouloir « l’égalité » – ce n’est pas l’égalité de droits (atteinte depuis longtemps d’ailleurs) c’est rabaisser tout le monde à un niveau minimum.

    Les féministes reprochent aux hommes d’être sûr d’eux et dominateurs, alors qu’elles n’en auraient pas le droit. La chose logique à faire serait de s’entraîner à l’être aussi. Non ! C’est l’homme qui doit renoncer à sa virilité jugée « toxique » et devenir une femme comme les autres ».
     
    Le baccalauréat est un marqueur social ? Les pauvres et les minorités ont moins de chance de l’avoir que les « bourgeois » ? N’aidons pas les premiers à l’avoir en leur permettant de travailler plus (par des internats spécialisés ou des classes dédoublés par exemple)

    A la place, baissons drastiquement le niveau du bac ! Et de l’école en général. Ce n’est pas une question de moyens (ces décisions ubuesques coûtent très cher), mais bien une volonté politique.

    Mieux, interdisons aux réfractaires d’essayer d’instruire leurs enfants quand même, en supprimant instruction à domicile et école privée 5 – et réclamons-nous du pédagogiste fou de saint-Fargeau, qui voyait les enfants comme une « matière première » à enfermer de force dans des casernes pour « produire en masse » des citoyens égaux et soumis à l’Etat6.

Enfin, le héros-victime est une anti-Antigone (« Anti-Gone », pourrait-on dire): il ne défend plus la société face à l’État, mais le pouvoir de l’État post-moderne à modeler la société à sa guise
 
On louera par exemple le « courage » du trans qui « ose » changer de sexe – parce que la société trouve cette pratique repoussante et mutilante, alors que l’État la subventionne.

L’idée que certains secteurs de la société échappent à la toute-puissance de l’État devient même incongrue. L’État étant source de tout progrès social, qu’il ne puisse pas mettre son nez partout est ressenti comme la volonté de perpétuer une injustice. On se met à casser secret médical (2019), secret de la confession (2021) et bientôt secret professionnel des avocats … le tout au nom de causes inattaquables, bien entendu.

L’archétype du héros-victime est d’ailleurs Pavel Morozov, le héros-mouchard soviétique. Pavel Morozov n’a aucune qualité propre, rien qui le distingue : sa seule « gloire » est d’avoir dénoncé ses propres parents et de l’avoir payé de sa vie. Sa légende a été créée (presque de toute pièce pouréduquer les enfants russes à rejeter toute solidarité familiale, jugée « réactionnaire ».
 

L’échec programmé des héros-victimes
 

Et cette ressemblance n’est pas un hasard : quand il crée la légende de Pavel Morozov (1932), l’État soviétique est lancé dans la même politique que les élites occidentales aujourd’hui.
 
L’État soviétique voulait casser la cohésion de la vieille société russe, qui formait l’armature du pays, pour rendre la population malléable. On a dévalorisé l’ensemble de la culture russe (religion, architecture…), et la défendre était qualifié de « chauvinisme de grande puissance » (великодержавный шовинизм) … comme de « suprémacisme blanc » aujourd’hui. En contre-coup, les minorités étaient systématiquement avantagées.
 
Évidemment, une fois la société majoritaire matée, l’État soviétique s’est retourné contre les minorités… mais c’est une autre histoire – qui devrait faire réfléchir nos amis militants, d’ailleurs.
 
Et ce petit jeu a repris après l’avènement de Khrouchtchev. Au point qu’en 1989, les Russes « dominants » étaient l’ethnie la plus pauvre de toute l’URSS… et routinièrement méprisée par les Géorgiens, Arméniens et Tchétchènes qui s’en sortaient beaucoup mieux.
 
On sait à quel point la société russe était malade : alcoolisme, fainéantise généralisée, etc… A la chute du Mur, elle s’est relevée bien moins vite que les anciennes minorités nationales. Soixante-dix ans de répression destinée à faire naître un « homme nouveau » avaient brisé les ressorts moraux de la population.
 
Si les États occidentaux s’engagent à leur tour dans la rééducation permanente, c’est en connaissance de cause : ils pensent n’avoir rien à craindre. Les infrastructures sont en place, les richesses accumulées colossales, les ennemis lointains.

Et si tout dégringole, ce n’est pas grave : on pare les problèmes économiques en faisant marcher la planche à billet, et les problèmes démographiques en ouvrant les portes à l’immigration.

Mais les élites occidentales se trompent : ce sont des solutions à court-terme qui ne font qu’aggraver la situation. Gonfler les chiffres n’est pas de la croissance, et on ne transplante pas des populations entières sans effets secondaires. Sans compter que les deux reviennent à exporter la crise dans les pays plus pauvres – qui ne supporteront pas longtemps d’être les dindons de la farce.
 
Nos élites oublient qu’une civilisation n’est jamais achevée : elle est le résultat d’un effort continu d’héroïsme quotidien. Elle repose sur le travail de gens (forces de l’ordres, pompiers, militaires, enseignants) qui font des efforts sans rapport avec le contenu de leur fiche de paie : peut-être pas forcément par idéal (c’est un bien grand mot), mais au moins par principe. Si on les dénigre, la société finira par s’effondrer – comme s’est effondrée l’URSS, quand le peuple russe, qui supportaient le gros des efforts sociaux, du bilan des guerres et des répressions, n’a plus tenu.
 
Pour l’instant, elles en sont encore au stade du déni… et du ressentiment envers ceux qui refusent cette voie.
 
Enfants, « Les Septs Mercenaires » nous séduisait aussi comme image de l’Occident : un endroit où l’homme, par ses qualités positives, par son courage et son adresse, peut lutter contre des forces injustes et défendre la communauté qu’il a construit.

Image idéalisée sans doute, mais qui tranchait sur l’hypocrisie et à la lâcheté que l’État soviétique faisait régner dans la société russe. Aujourd’hui, c’est en Occident qu’on essaie de faire condamner l’héroïsme comme un « préjugé » contraire aux « valeurs des sociétés démocratiques » (le manuel d’éducation civique l’avoue sans honte). Et c’est le même genre de « héros-victimes », d’« Anti-Gones » au service de l’État que l’on charge de ce travail.
 

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