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Cachez ce wokisme que je ne saurais voir ! Quand le déni de la réalité devient un art.

[par Vincent Tournier]

Dans la dernière émission Répliques d’Alain Finkielkraut, le sociologue François Cusset a tenté avec emphase de nier la réalité du phénomène… tout en se cochant lui-même toutes les cases du parfait petit wokiste. Un spécimen intéressant donc, qui incite quand même à se demander à quoi jouent certains universitaires, et surtout vers quoi ils nous amènent. 

Quand on écoute un débat de ce genre, il vaut mieux avoir le cœur bien accroché tant l’énervement gagne vite. Ce samedi 11 juin, Alain Finkielkraut a eu la bonne idée d’aborder le wokisme dans son émission Répliques 1. A côté de la journaliste Anne Toulouse qui vient de publier un livre sur le sujet2, il a invité un universitaire spécialiste de l’histoire des idées et de la civilisation américaine (François Cusset). Autant dire qu’on s’attendait à un débat riche et stimulant. 

Mais il a fallu rapidement déchanter. Dès la première intervention de François Cusset, on a compris qu’on avait affaire à un spécimen intéressant de wokisme contrarié. Alain Finkielkraut en a laissé entrevoir une pointe de plaisir (« j’ai bien fait de vous inviter ») tant il a été surpris de découvrir à quel point son invité se présentait comme un cas chimiquement pur, aussi intéressant qu’horripilant.  

 Reprenons les propos liminaires de François Cusset, qui ont le mérite d’offrir une bonne synthèse de l’argumentaire qu’il va utiliser tout au long de l’émission. 

« Le woke n’existe pas, ce n’est pas parce qu’il est passé dans le dictionnaire qu’il existe. Il n’y a pas d’unité à ce concept. Vous avez remarqué qu’on emploie souvent le « isme », ce qui prouve ce que c’est ; principalement un fantasme de la droite réactionnaire qu’elle a mis sur le marché des fantasmes politiques, ce qui d’ailleurs lui a valu certains succès électoraux ; c’est un courant de mode dans les entreprises pour se refaire une virginité sociale ou de genre, mais ça ne recoupe rien de cohérent et d’unitaire (…). N’a-t-on pas des choses plus sérieuses à discuter (…). La violence est en face. Les minorités en question, dont on peut toujours raconter les excès rhétoriques, quelques anecdotes montées en épingles (…). Evidemment il y a des dérapages. Les minorités en question ce sont d’abord les cibles de la violence, qu’il s’agisse de féminicides, de racisme systémique, qu’il s’agisse de guerres, qu’il s’agisse des rapports nord-sud. Et finalement, leur attribuer, leur imputer cette violence, c’est faire le jeu de la droite ultra-réactionnaire qui a besoin d’imposer ces sujets, et puis des médias, les médias adorent. Vous savez, les médias cherchent à attirer notre attention. Les médias et les algorithmes des réseaux sociaux ». 

L’argumentaire peut donc se résumer en deux points :

  • 1/ le mot woke recouvre une pluralité de phénomènes, donc il n’existe pas ;
  • 2/ c’est une pure invention de la droite réactionnaire pour clore le bec des luttes progressistes. 

Je m’invente, donc j’existe 

Aucun de ces arguments n’est sérieux. Tous les phénomènes sont évidemment complexes et pluriels. Sont-ils pour autant dénués de toute consistance, de toute matérialité ? Le communisme a ainsi regroupé de nombreuses chapelles ; il a donné lieu à des systèmes idéologiques et institutionnels différents, qui se sont opposés entre eux, parfois violemment. Mais peut-on dire qu’il n’a jamais existé dans le monde quelque chose qui corresponde à ce que l’on range sous le terme « communisme », et qui soit doté de propriétés suffisamment fortes pour se distinguer d’autres phénomènes politiques ? Gageons que si on était encore à l’époque de la Guerre froide, un clone de François Cusset utiliserait le même argument de la diversité pour rejeter les critiques du communisme : comment peut-on être anti-communiste puisqu’on vous dit que le communisme correspond à des réalités très différentes ? Aurait-il été jusqu’à prétendre que le mot communisme n’est qu’une invention de la CIA et des impérialistes dans le but de délégitimer les luttes d’émancipation prolétariennes ? Voilà qui eut été difficile, bien sûr, puisque lesdits communistes n’avaient aucun mal à se réclamer de ce mot. Mais François Cusset ignore manifestement que le terme woke a été mis sur le marché par ceux qui se réclament de cet « éveil », par autodésignation 3

Insister sur la pluralité d’un phénomène pour en nier toute réalité relève d’un effet de manche destiné à couper court aux critiques, et même aux débats. Cette attitude peut se comprendre de la part d’un militant qui poursuit des objectifs politiques, mais elle se comprend nettement moins lorsqu’elle émane d’un universitaire dont le but est en principe de comprendre les choses et de les expliquer. 

Sacrés réacs…

L’attitude de François Cusset est d’autant plus problématique que celui-ci n’a aucun scrupule à manier des concepts comme « réactionnaires » ou « médias » sans envisager un instant de leur faire subir la même critique. Il en va de même pour l’appel au jeunisme, ce réflexe immuable et incontournable de toute pensée progressiste, que François Cusset n’hésite pas à lancer lorsqu’il vante « l’intelligence critique de la jeune génération ». Car c’est bien connu, les vieux ne sont ni intelligents, ni critiques.

Mais passons. Passons aussi sur la remarque selon laquelle l’usage des mots en « isme » est le signe d’une pensée réactionnaire : à ce niveau-là d’analyse, on reste sans voix. 

En principe, lorsqu’on avance une thèse, surtout s’il s’agit d’une thèse radicale, il est d’usage d’apporter quelques éléments probants qui la soutiennent et, accessoirement, de vérifier qu’elle ne soit pas invalidée par des données fâcheusement élémentaires. 

Cusset ne fait ni l’un ni l’autre. Soutenir que les réactionnaires sont la cause du problème, ce qui fleure déjà en soi le complotisme, appellerait un minimum de confirmation empirique. Cusset pourrait donc expliquer comment il évalue le poids desdits réactionnaires ? Quels sont les lieux ou les instances qu’ils contrôlent ? Pense-t-il vraiment que ceux-ci sont majoritaires dans les médias, le système éducatif, l’université, les associations ? Accessoirement, lui a-t-on signalé que le wokisme gagne aussi les milieux islamistes, lesquels ont bien compris que le vocabulaire woke ouvre les portes du monde militant et médiatique4 ?

Autocontradiction

Mais il y a plus gênant : François Cusset se contredit lui-même en avançant des éléments qui attestent que le phénomène woke correspond bel et bien à une réalité. 

D’abord, il concède qu’il y a parfois des « excès » ou des « dérapages » de la part de quelques wokes-qui-n’en-sont-pas-réellement-puisque-le-wokisme-n’existe-pas. Pourtant, on voit mal comment ces excès (surtout s’ils sont répétés) pourraient advenir s’il n’y avait pas un terreau propice. C’est là un principe élémentaire de la sociologie. Les wokistes sont d’ailleurs mal placés pour contester ce point puisqu’ils sont des experts dans l’art de tirer conclusions radicales à partir de presque rien (le racisme systémique, le patriarcat). 

Ensuite, François Cusset utilise tous les termes qui caractérisent le wokisme (féminicides, racisme systémique, minorités, discrimination, écriture inclusive, etc.). Pire : il fait sienne sans hésiter la thèse principale de cette mouvance, à savoir que la société est structurellement hostile aux femmes et aux minorités. C’est donc à un véritable tour de magie qu’il se livre : le wokisme n’existe pas, mais attention, hop le voilà qui sort du chapeau. C’est presque trop beau : il est rare de voir un individu mettre autant d’énergie à nier la réalité d’un phénomène dont il est lui-même la plus fidèle incarnation. 

Enfin et surtout, il évoque l’attitude étonnante des entreprises qui basculent les unes après les autres dans le wokisme, mais balaie cet argument d’un revers de main. Elles ne cherchent qu’à se refaire une « virginité », dit-il. Certes, mais on voit mal comment des entreprises oseraient se lancer dans un tel créneau si elles n’étaient pas assurées d’y trouver leur intérêt et leurs profits. Loin d’être anecdotique ou dysfonctionnelle, l’attitude des entreprises est donc un élément lourd, central même : elle démontre qu’il existe une réelle demande, notamment dans les jeunes générations. A l’heure où des médias comme Netflix ou Disney + rivalisent de wokisme appliqué, il faut s’enterrer la tête à une sacrée profondeur pour oser prétendre qu’il ne se passe rien. Evidemment, ce volet économique est bien embarrassant pour les wokistes dont la fibre anti-capitaliste n’a probablement pas totalement disparu derrière le fatras du genre et de la race. On se doute bien qu’ils se sentent mal à l’aise de se retrouver du côté du grand capital, mais ce n’est pas parce que le réel est déplaisant qu’il faut le nier.  

On a certes le droit d’être sensible à la cause woke, même s’il s’agit d’une idéologie aussi saugrenue que dangereuse puisqu’elle ne peut déboucher que sur la destruction de la société actuelle, jugée viciée jusqu’à la moelle. Mais il faut au moins avoir le courage de l’assumer, et non chercher à dénier la réalité pour fuir ou empêcher le débat. 

Finalement, en terminant l’écoute de l’émission de ce samedi, on hésite sur l’attitude à adopter : faut-il remercier ou blâmer Alain Finkielkraut de nous faire prendre conscience de l’étendue des dégâts que la nouvelle idéologie émancipatrice a d’ores et déjà produits dans le monde universitaire ? Si des gens comme François Cusset, qui ne compte sans doute pas parmi les plus engagés dans la cause woke, ont déjà perdu tout esprit critique, à quoi doit-on s’attendre dans les années qui viennent ?

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