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Où peut-on placer la culture woke dans l’histoire de l’Occident ?

[par Chantal Delsol]

Où peut-on placer la culture woke dans l’histoire de l’Occident et de quelles exigences est-elle la fille ? Je voudrais proposer ici une réponse à cette question. Aucun courant de pensée ne surgit de nulle part. Toujours il hérite en partie d’un autre, qu’il enrichit d’éléments nouveaux et contemporains.

Le XIXe siècle a été pour l’Occident la première période sans Dieu. Le talentueux Théodore Jouffroy a décrit le scepticisme qui s’était emparé des esprits, résultat d’un long déclin du christianisme entamé dès la Renaissance. La religion chrétienne qui avait forgé ce continent, nourrissait sa propre morale. Et une société peut bien se passer de religion, vivre dans l’agnosticisme et produire exclusivement des sagesses (voyez la Chine). Mais elle ne peut pas se passer de morale, et il s’en crée aussitôt qu’il s’en perd.

La doctrine de Marx est une idéologie, certains diront une religion, en tout cas une eschatologie et une prophétie, mais elle traduit surtout, et avec une candeur inconsciente, une tentative de remplacement éthique en un siècle tétanisé par l’effondrement de la religion fondatrice et millénaire, porteuse de morale. Le marxisme, nonobstant son affichage matérialiste, est bien une morale. Marx ne se contente pas de décrire une situation économique et sociale. Il propose une action à venir, dictée par une idée du mieux-être, qui est la libération, la liberté entière de l’homme, sa réconciliation avec lui-même, l’avènement de sa pleine humanité. Il désigne un mal (le capitalisme, le règne de l’argent, l’oppression, etc.) et un bien (la liberté, l’accomplissement humain). Le marxisme est bien une morale, une désignation du bien et du mal et des moyens de parvenir au bien, même s’il s’agit d’une morale sociale et collective plutôt qu’individuelle.

Aucune création morale n’est rigoureusement ex nihilo, et l’on voit bien de quelle manière la doctrine marxiste décrit un péché originel, principiel, qui se traduit dans l’exploitation de l’homme par l’homme. Comment elle reprend, bien sûr les vertus universelles que sont la compassion pour le faible ou l’amour du prochain, mais surtout les vertus chrétiennes que sont l’égalité et la reconnaissance de la dignité égale. Ainsi la morale chrétienne infiltre-t-elle le siècle socialiste, parce qu’on met toujours du vin nouveau dans de vieilles outres, et ce faisant elle se sécularise, se débarrasse de la transcendance tout en restant millénariste et prophétique – ce qui va rendre possible le totalitarisme communiste et le terrorisme afférent.

La culture woke, et cela a été souvent dit et se repère chez ses précurseurs (E.P. Thompson, Raymond Williams, C. Mouffe et E. Laclau) prend la suite du marxisme comme messianisme sécularisé, forgé autour de la valeur éthique d’égalité. L’exigence d’égalité se déploie dans notre partie du monde pour des raisons historiques bien précises. En Occident il n’y a pour justifier les inégalités aucun dogme — comme en islam, sourate 4 du Coran, où la femme est décrite comme ontologiquement inférieure à l’homme puisque Dieu préfère les hommes —, ni aucun mythe reconnu — comme en Inde, où dans les mythes cosmogoniques Dieu engendre un monde déjà divisé en castes —, ni aucune tradition respectée — comme en Chine, où les strictes hiérarchies familiales sont de tradition. Au contraire, la culture évangélique est fondée sur « il n’y a ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre » de Paul, et plus tard l’égalitarisme de la grande Révolution en reprend l’idée. En islam ou en Inde c’est l’inégalité qui obéit aux dogmes, et l’égalité qui les transgresse. Dans l’Occident biblico-révolutionnaire, c’est l’égalité qui est le dogme, et les inégalités, des disgrâces. Quand Marx défend la condition économique de la classe ouvrière, il apparait comme l’héritier de cette culture, même si le communisme en est un héritier stérile parce que dénaturé. De la même façon, quand se développent les courants anti-impérialistes du subalternisme, ils s’inscrivent dans la promesse de l’égalité en dignité, en autonomie, en conscience de soi. C’est pourquoi ils n’apparaissent pas au départ comme des rébellions anti-occidentales, mais plutôt comme des disciples déçus.

C’est en étudiant l’histoire de la révolution culturelle chinoise (par exemple Jisheng Yang, Renverser le ciel et la terre) que l’on comprend mieux l’apparition de la culture woke. A partir d’un certain moment (le début des années 60), Mao décrète qu’il faut déplacer les luttes égalitaires du domaine social au domaine culturel. Et c’est ce qu’il fait, en montant savamment une partie culturelle de la population contre l’autre. Aujourd’hui en Occident, les combats woke remplacent les combats sociaux du marxisme. La question est : a-t-on abandonné les combats sociaux du marxisme parce qu’ils ont été gagnés, avec la disparition du prolétaire remplacé par le petit bourgeois ? ou bien parce qu’ils ont été perdus, et relèvent désormais de la cause désespérée – il est bien plus facile de mettre en œuvre les réformes sociétales que de faire disparaitre la pauvreté – ? En tout cas, les menées actuelles de la culture woke ressemblent furieusement au déroulement immuable des guerres chez les anciens Gardes Rouges : facile désignation des coupables dans un paysage manichéen et coupé au couteau, mise en place du mécanisme d’injures et d’humiliations, ostracisme social par interdiction de parole et séparation des pairs, enfin, et c’est le dernier stade qui n’est pas encore concrétisé aujourd’hui en Occident : violences physiques et assassinats. Cette ultime étape (forcément il n’y en a pas d’autre) est très intéressante, et quand je vois tel ou tel conférencier injurié et empêché d’entrer dans la salle, je me demande toujours (avec curiosité et inquiétude) à partir de quel jour, de quel moment insaisissable, les meutes vont finir par utiliser la violence physique, par le battre, le jeter à terre, enfin l’achever. Il est vrai que dans l’Occident d’après la seconde guerre mondiale, la violence a été fortement bannie, et remplacée par la raillerie, l’injure et l’ostracisme – on inflige la mort sociale à la place de la mort physique. Mais je ne suis pas sûre que ce remplacement soit bien durable – si tant est qu’il soit vraiment satisfaisant. Nous n’avons pas vu la fin de l’histoire, et il se pourrait qu’elle soit assez sanglante.

Quoi qu’il en soit, la culture woke représente une deuxième tentative, après le marxisme, pour réaliser enfin dans l’histoire la vertu d’égalité que notre culture nous a transmise. Détachée de son contexte premier marqué par la transcendance, l’idéal d’égalité veut se réaliser entièrement, ici même et tout de suite, ce qui engendre de lourdes sottises et des violences en séries – car l’égalité, notre marque de fabrique, est un idéal, non pas un but inscrit dans un programme.

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