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Entrisme islamiste et pratiques sportives traditionnelles

[par Jean-Baptiste Chikhi-Budjeia 1.]

Si la rentrée sportive propose son lot de polémiques et met en lumière, dans les médias, les grands évènements internationaux à venir – coupe du monde de football au Qatar, jeux olympiques à Paris –, elle doit également nous permettre de rappeler que l’essentiel de la pratique sportive est amatrice et de loisir2. Pour autant, elle n’est pas épargnée. Effectivement, le secteur associatif d’une manière générale, celui de l’éducation populaire en particulier, subit de plein fouet et de longue date les offensives des réseaux musulmans intégristes. Le sport semble plus spécifiquement ciblé, notamment les disciplines collectives, de combat et les « arts martiaux » – lesquelles ne seraient pratiquées, selon un rapport de l’Institut National de la Jeunesse et de l’Éducation Populaire – INJEP – en 2020, que par, respectivement, 11 et 4% de la population licenciée dans une APS3. Voilà longtemps que l’on peut et doit se questionner : le sport serait-il un espace de prédilection pour les mouvances intégristes, et si oui pourquoi ? Quels types de manifestations prosélytes constate-t-on ? Mais au fond, la question essentielle demeure la suivante : le sport est-il un vecteur d’émancipation ou d’aliénation ? 

Le sport, un milieu de prédilection pour les mouvances islamiques intégristes?

Convenons que la pratique des activités physiques et sportives (APS) est populaire – entendre au sens quantitatif. La dimension populaire au sens sociologique du terme est plus prégnante dans certaines disciplines que dans d’autres. Le Ministère des Sports a parfaitement conscience de cette double réalité – une pratique large et une dimension sociale – à tel point qu’il reconduit cette année le dispositif « Pass’Sport »4.

Beaucoup d’argent circule dans le sport5, y compris amateur – ce qui ne signifie pas que tous les clubs sont riches. Les cotisations représentent souvent la première source de revenus des associations sportives6. Des politiques publiques, certes de moins en moins généreuses, accompagnent le mouvement sportif français par le biais notamment de subventions. Il est dès lors aisé de comprendre que, toute proportion gardée, le mouvement sportif, même amateur et de loisir, peut représenter une manne financière, mais surtout, ces nombreux évènements, à l’échelle du quartier, de la ville, dans le cadre fédéral – au niveau des comités départementaux, des ligues, ou même des tournois interclubs – offrent une importante visibilité. Par ailleurs, le sport est un moyen d’éducation de masse qui accueille majoritairement un public jeune7, lequel peut être influençable et victime de dérives sectaires, dans les cas – trop nombreux – où on laisserait entrer sur le terrain de foot ou dans le dojo les exigences portées par les frères musulmans et les réseaux salafistes.

Les manifestations prosélytes

Si nous avons pu relever qu’il semble aisé, dans certains médias, de taxer les libres penseurs et plus largement les républicains universalistes de qualificatifs « tartes à la crème » tels « racistes », « islamophobes », en reprenant stricto sensu le vocable des mouvements islamiques fondamentalistes, nous observons en même temps – expression désormais consacrée –  qu’il leur semble bien difficile de qualifier avec les mots qui s’imposent les dites pratiques fondamentalistes : intégristes, rétrogrades, voire fanatiques. Passons… 

Les pressions exercées par les hijabeuses auront révélées au grand public les tensions extrêmes qui pouvaient reposer sur les fédérations8 autant qu’elles ont rappelé que pour les musulmans intégristes – soutenus dans leurs revendications par une certaine presse et bon nombre d’élus de la République – qu’une femme supposée musulmane, ou qui se revendiquerait comme telle, avait tout à fait le droit de faire du sport, pourvu qu’elle le fît avec son boulet au pied, pardon, « sa tenue couvrante ». Nous ne reviendrons pas ici sur les habituels sophismes qui feignent d’ignorer tout à la fois un militantisme, un prosélytisme condamnable, fût-il prétendument choisi, que les ressors de la servitude volontaire si brillamment mis en évidence par Etienne de La Boétie. Il nous paraît plus utile aujourd’hui de souligner l’aisance avec laquelle, dans une indifférence quasi générale, on est passé du sophisme à l’exhortation faite aux femmes de se couvrir : ainsi, Adidas lançait à la rentrée 2022 une campagne pour son hijab de bain où l’on pouvait lire « Couvre-toi »9 ! Au nom d’une tolérance dévoyée et d’un puritanisme importé des États-Unis, il ne faudrait pas mettre en exergue la répugnance et la dimension farouchement rétrograde et phallocrate – sans que cela ne gênât, semble-t-il, les mouvements néo-féministes pourtant si prompts à dénoncer le « patriarcat blanc hétéronormé » – d’une telle campagne. La femme serait-elle donc un organe sexuel ambulant qu’il conviendrait de couvrir jusque dans la pratique sportive ? Ici comme ailleurs, le capitalisme fournit la marchandise, la religion la clientèle. L’on aurait tort de considérer que les exigences des mouvances que nous qualifierons ici, certes un peu à la hâte, de « fréro-salafistes », ne se joueraient qu’à grand renfort de communication, sans jamais atteindre la base de la pratique, le terrain de sport amateur. Ainsi, le responsable d’un Comité départemental de basket me signifiait il y a peu qu’à l’occasion d’une compétition, des adolescentes d’une équipe avaient mis, avec leur maillot, un hijab. Il ne s’agissait pas de « seulement » se couvrir la tête, mais également les bras… Le comité tint bon, il ne recula pas. Ma « source » m’indiqua que le règlement allait être retravaillé pour expliciter clairement que les tenues à caractère  confessionnel n’avaient pas leur place sur le terrain.

J’ai moi-même pu constater, en tant qu’éducateur sportif professionnel, professeur de Karaté-Do, des refus de la mixité, des rejets des filles par les garçons, en invoquant la religion d’Allah, et parfois même avant… 8 ans ! Par ailleurs, les pressions prosélytes et intégristes ne se limitent pas à une forme d’ « apartheid sexuel ». Ainsi, à l’issue d’une de mes interventions sur un stage multisports, une mère de famille salafiste me signifia que le salut rituel japonais est « un très grand pêché [pour nous] » car il remettrait en cause « l’unicité d’Allah ». Prétextant la présence de photos de chiens dans la salle – l’intervention se faisait dans un groupe scolaire –, elle ajouta « il est hors de question que mes enfants se prosternent devant des chiens » – voilà qui devait lui permettre de faire d’une pierre deux coups, mais c’est bien entendu l’électeur du RN que les grands médias nous présenteront comme foncièrement raciste. Face à mon intransigeance et mon refus de la négociation, elle menaça de retirer ses enfants de l’activité, je lui répondis : « aucun problème ». Cette intégriste qui tint un discours fanatique fut interloquée, tenta de nouveau une « négociation » et mon refus fut conclu par « c’est vous qui excluez vos enfants de l’activité ». 

Un collègue professeur d’une autre discipline martiale m’expliqua qu’il connut cette situation. L’un de ses élèves lui indiqua : « Mon imam m’a interdit de te saluer » désormais. Le collègue ne se soumettant heureusement pas à l’exhortation de l’imam, l’élève concerné, un adulte, quitta le club… avec ses enfants. Des cas qui sont loin d’être marginaux, à tel point qu’un expert français de karaté, Lionel Froidure, bien éloigné du militantisme politique, publia en 2017 un article intitulé « Salut et religion »10. Notons immédiatement que ces problèmes, ces intimidations et menaces, ces exhortations intégristes islamiques, ne sont pas circonscrites à la France. Ainsi, Feu Hirokazu Kanazawa, maitre de Karaté-Do à la réputation internationale, auteur émérite et Président fondateur de la Shotokan Karate-do International Federation (SKIF), écrivait en 2006 dans l’un de ses ouvrages de référence : « Une chose que j’aimerais que mes lecteurs mettent en pratique est le premier des Vingt préceptes directeur du karaté, de maître Gichin Funakoshi : « N’oubliez pas que le karaté commence avec un salut et finit avec un salut. »

Le salut traditionnel japonais, en position assise, les jambes repliées sous soi, est un moyen d’exprimer sa gratitude et son respect, malheureusement certaines personnes en raison de leurs croyances religieuses, considèrent inacceptables de courber la tête de cette façon. Je voudrais leur faire remarquer que le karaté est issu de la culture japonaise et qu’il est important de l’accepter comme tel. Avoir un dojo nous permet de pratiquer avec des partenaires. Nous devons en avoir de la gratitude et pour le montrer, il faut s’agenouiller et courber la tête à la japonaise, au début et à la fin de l’entraînement »11. –  il me faut préciser ici qu’un ami professeur de self defense fut confronté à cette revendication venant d’un pasteur, qui refusait « l’idolâtrie » ; le professeur lui indiqua la porte de sortie du dojo. Restons du reste sur la dimension internationale avec l’importation minable sur les tatami de problématiques qui n’y ont pas leur place ; un professeur de krav maga me confiait qu’une famille qui pratiquait la religion musulmane, adhérente de son club, avait découvert – fait étonnant – que la discipline qu’il enseignait était d’origine israélienne et que de fait, il était hors de question que l’enfant inscrit au cours, et qui s’y épanouissait pleinement, la poursuive. Souvenons-nous du judoka égyptien Islam El-Shehaby qui refusait en 2016 de serrer la main de son adversaire israélien, Or Sasson12.

Les évènements festifs sont parfois également soumis aux pressions des mouvances intégristes. Ainsi, dans un club de banlieue où j’enseignais, une mère de famille salafiste prétexta, à l’approche de la fête de fin d’année de l’association, de prétendus états d’ébriété et de soi-disant incidents l’année précédente, pour tenter d’imposer… l’interdiction d’alcool ! Évidemment, le club ne plia pas – je dois bien admettre que moi qui ne bois pas d’alcool, pour des raison qui me regardent, avais bien pris soin de ramener un pack de bière pour l’occasion… Lors de la fête, alors que le fils de cette dame, qui ne devait pas avoir 8 ans, ou tout juste, s’approcha de la viande qui grillait sur le barbecue – une pratique dont une députée de la Nation, issue du monde de la recherche, nous a expliqué récemment qu’elle était « viriliste »13, tandis qu’une historienne y voit quant à elle une perpétuation de pratiques esclavagistes14 –, elle le tira par l’épaule, le visage déformé par le fanatisme, lui disant : «  Vas pas là-bas, c’est pas halal, c’est pas halal ! » On imagine la situation inverse, ou une mère catholique dirait à son enfant volontiers qualifié d’apprenti fasciste islamophobe : « Vas pas là-bas, c’est halal, c’est halal ! »

Les arts martiaux d’Extrême-Orient ne sont pas uniquement des pratiques physiques, ils sont également un phénomène d’acculturation. Cette acculturation est menacée, mais au-delà d’elle, au-delà des disciplines de combat venues de la lointaine Asie, nous remarquons depuis plusieurs années le refus de pratiquants, de plus en plus nombreux, qui au nom de l’islam et d’une pratique rigoriste de la religion, refusent dans le domaine de tous ce qui relève du commun. Les exigences intégristes, antichambre du fanatisme, entendent balayer les principes et les valeurs du sport et assimilés, tout en s’y substituant. L’individu devrait tuer qui il est pour se soumettre à ce qu’il serait. Heureusement, des éducateurs sportifs et des  cadres fédéraux, parfois – souvent ? – esseulés, mènent un combat qui est historiquement celui de la libre pensée, appliqué au terrain des activités physiques et sportives, contre l’obscurantisme et le prosélytisme des mouvements salafistes et des frères musulmans. Le pseudo droit à la différence est celui qui entraîne mécaniquement la différence des droits et prépare à la guerre de tous contre tous, ici en imposant un modèle tribal, où les règles qui s’imposeraient à tous et dans le cadre commun seraient établies sur des bases ethnico-religieuses. Au fond, ce qui est ici ouvertement menacé, au nom d’une tolérance dévoyée, ce qui est ici sacrifié sur l’autel des conceptions multiculturelles anglo-saxonnes – d’ailleurs foncièrement religieuses – c’est bien entendu l’universalisme, mais aussi et donc la possibilité laissée à l’individu de se libérer des dogmes et des croyances, des déterminismes sociaux ; c’est son émancipation que l’on assassine, parfois même avant qu’elle n’advienne ! Il est indispensable que ce combat des Lumières, qui embrasse tous les champs de l’éducation et de l’instruction, soit mené dans les activités physiques et sportives. Les éducateurs sportifs doivent réaliser ce que le Ministre de l’Éducation Nationale et des Beaux-Arts du Front populaire, Jean Zay, demandait pour l’École de la République française : « L’enseignement public est laïque. Aucune forme de prosélytisme ne saurait être admise dans les établissements. » Mais il est vrai qu’à l’époque, la gauche était laïque…

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