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Un nouveau négationnisme: L’islamogauchisme face à l’islamofascisme

[par Nathalie Heinich, (contribution à Penser Salman Rushdie, éditions de l’Aube, 2022 à praître le 10 novembre)]

Inutile de chercher à convaincre les fanatiques, emblèmes de ce que les religions peuvent produire de pire. Non : ceux qu’il faut convaincre, ce sont ceux de nos compatriotes qui n’ont pas encore compris quelle guerre est faite à la République et à la démocratie – une guerre dont les réseaux sociaux sont le pain quotidien. Et pour mieux la combattre il faut la nommer : cette guerre, c’est celle menée par l’islamofascisme. C’est ainsi que Daniel Cohn-Bendit eut l’intelligence et le courage de qualifier les auteurs de l’attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Et c’est encore un islamofasciste qui vient de tenter d’égorger Salman Rushdie.

Islamofascisme : car vouloir imposer par la violence les formes les plus intolérantes, les plus totalitaires d’une religion, cela ne relève-t-il pas d’une forme de fascisme ? 

Mais pourquoi est-il donc si difficile de poser ce diagnostic ? C’est qu’une partie de la gauche intellectuelle et politique semble demeurer aveugle et sourde à cette réalité. C’est à son propos que Pierre-André Taguieff a forgé avec d’excellents arguments historiques et politiques le terme d’« islamogauchisme ». Or ce phénomène, pourtant bien documenté et largement avéré, fait l’objet de la part de ses représentants d’une dénégation systématique – il n’existerait pas – tandis que le fascisme islamiste fait l’objet, lui, d’un déni tout aussi systématique – on fait comme s’il n’existait pas. Cette dénégation et ce déni s’alimentent l’un l’autre pour former ce qu’il faut bien nommer un nouveau négationnisme.

Ces « escrocs de l’islamophobie », comme Charb les a qualifiés avec force au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo, « font passer la critique d’une religion pour la haine de ses pratiquants », ou « voient dans la défense de la laïcité républicaine un moyen de ʺstigmatiser les musulmansʺ », comme l’a rappelé Raphaël Enthoven après la récente tentative d’assassinat de Rushdie1. Le chantage à l’« islamophobie » (terme, rappelons-le, inventé par les Frères musulmans pour disqualifier toute critique de l’islamisme) constitue l’arme récurrente de ces dénégateurs : c’est qu’ils sont mus non par l’indignation contre les dérives barbares d’une religion mais, avant tout, par la « hantise de l’offense aux minorités », comme l’a relevé Laurent Joffrin après l’attentat de Chautauqua2. On les a retrouvés, plus récemment encore, dans la contestation de la décision d’expulsion au nom des lois de la République de l’imam Hassan Iquioussen, prêcheur de fanatisme, d’antisémitisme et de sexisme : contestation venue de La France Insoumise, à l’encontre des valeurs mêmes de la gauche mais au nom de « la gauche », en un parfait retournement pervers. 

Refus de nommer

Un seul député LFI a employé le mot « islamisme » en réaction à l’agression contre Rushdie : Christophe Bex, député de la 7° circonscription de la Haute-Garonne. Mais l’ellipse de l’expression « fascisme islamiste » ne se limite pas à la gauche radicale. Dans l’édition de Marianne du 18 août 2022, Jack Dion s’interrogeait: « Quel est le point commun entre Emmanuel Macron, ses lieutenants, ses ministres, et les principaux dirigeants de La France insoumise ? Le refus obstiné d’utiliser le mot ʺislamismeʺ à propos de l’agression dont a été victime Salman Rushdie. Tous condamnent le geste criminel, tous crient à la folie obscurantiste, tous défendent la liberté d’expression, mais aucun d’entre eux n’ose mettre les points sur les i, appeler un chat un chat, et condamner l’idéologie sous-jacente au geste de Hadi Matar, le fan de l’ayatollah Khomeyni, ancien guide de la révolution de l’Iran. » 

De même, dans AOC du 29 août, l’article de Marc Porée, professeur de littérature à la Sorbonne, intitulé « Salman Rushdie, le fabuliste », évoque une « tentative d’assassinat » de « celui qu’on avait cherché à faire taire à tout jamais », l’« assassinat » de son traducteur japonais, un « attentat », un « incendie d’origine criminelle », des « agissements d’un autre âge », le « ressentiment et l’esprit de vengeance »… Mais les causes idéologico-religieuses de l’attentat ne sont jamais mentionnées : l’article ne comporte nulle part les mots « islam », « islamisme », « islamiste ». Voilà qui nous rappelle de désolants précédents, avec l’évitement systématique du mot « islamiste » dans maintes déclarations politiques et syndicales après l’assassinat de Samuel Paty. Si « mal nommer les choses ajoute au malheur du monde », selon le mot si souvent cité de Camus, ne pas nommer le mal ne fait-il pas le bonheur de ceux qui le commettent ?

Euphémisations

Une forme atténuée de ce négationnisme consiste à désigner mais avec des mots si imprécis, et avec des précautions telles qu’il faut déjà être bien au courant de ce dont il s’agit pour pouvoir comprendre : « attaque à l’arme blanche » pour égorgement, « fanatique » ou « déséquilibré » pour islamiste, « obscurantisme religieux » pour intégrisme islamiste.  

Ainsi, en 2021, le mémorial installé devant le Bataclan comportait, accrochées sur les grilles du terre-plein central, une plaque portant les noms des victimes ainsi qu’une exposition de photographies commentées par leurs auteurs. Or nulle part – ni dans les textes des artistes ni dans ceux qui présentaient le dispositif – n’était employé le mot « islamistes » : il était seulement question d’« attentats », de « folie meurtrière »… Comme s’il ne s’était agi que d’un malheureux dérapage, non programmé, un coup de folie sans ressort idéologique. Étrange façon de transmettre la mémoire d’un crime de masse, dont on recouvre pudiquement les motivations du geste même où l’on feint de le déplorer. 

Confusionnisme volontaire

L’une des causes de ce négationnisme est à chercher dans le manichéisme d’une partie de la gauche, qui prend systématiquement le parti des dominés (les « exploités ») contre les dominants (les « exploiteurs »), quels que soient les agissements et les circonstances. Et s’il arrive aux premiers de mal se comporter, ce serait soit par la faute des seconds (« la société », « l’État », les « conséquences de la colonisation »…), soit en raison d’un complot – par exemple des « islamophobes », ou des « sionistes », fabriquant des attentats pour mieux stigmatiser les musulmans. Ainsi Jean-Luc Mélenchon déclarait le 6 juin 2021 sur France Inter : « Vous verrez que dans la dernière semaine de la campagne présidentielle, nous aurons un grave incident ou un meurtre. Cela a été Merah en 2012. Cela a été l’attentat la dernière semaine sur les Champs-Elysées. (…) Tout ça c’est écrit d’avance. » 3Conspirationnisme d’extrême gauche et conspirationnisme d’extrême droite se rejoignent alors dans les antiennes populistes : « Le pouvoir nous ment », « Les élites ont trahi »…  Sans voir ou sans vouloir admettre que, en France, ce dont sont avant tout victimes les musulmans, c’est la folie meurtrière de leurs coreligionnaires fanatisés.

Autre exemple, récent là encore, parmi bien d’autres : le 27 avril 2022 le site AOC a publié un texte de Philippe Corcuff intitulé « En plein confusionnisme, au bord du précipice politique », dont on se demande si l’auteur a mesuré à quel point ce titre s’applique à son propre texte. Car il y associe mon nom, via ma participation à l’« Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires », à une « focalisation sur « les musulmans ». J’ai immédiatement écrit à la rédaction du site pour demander un droit de réponse à cette affirmation diffamatoire, car c’est exclusivement sur l’islamisme que moi-même et mes collègues de l’Observatoire avons dirigé – parmi d’autres sujets – nos analyses. Cette confusion entre musulmans et islamistes, étonnante chez un sociologue et politiste, tend à interdire toute critique de l’islamisme en l’assimilant à un rejet global des musulmans – rejet communément qualifié d’« islamophobie ». À ce titre la confusion qu’il commet au motif de dénoncer le « confusionnisme » relève typiquement de cet « islamogauchisme » que, dans le même paragraphe, il considère comme « fantomatique », alors même que son affirmation en constitue un exemple flagrant4

Confusionnisme volontaire, mauvaise foi et mensonge : qui peut se reconnaître dans cette gauche-là ? 

Ça ne date pas d’hier

Le phénomène remonte hélas bien avant ce mois d’août 2022. Souvenons-nous : en 2014, après un premier attentat contre Charlie, Edwy Plenel publiait à La Découverte un pamphlet intitulé Pour les musulmans, où il affirmait qu’il n’y a pas plus de « problème de l’islam en France » qu’il n’y eut dans l’entre-deux guerres de « problème juif ». Voilà occultées en un habile tour de passe-passe deux réalités : premièrement, il y a bel et bien un problème de l’islamisme en France ; et deuxièmement, les antisémites qui s’inquiétaient jadis d’un « problème juif » visaient une catégorie essentialisée en tant que telle (c’est le fondement même du racisme) et non pas, comme ceux qui aujourd’hui s’inquiètent de l’islamisme, des individus coupables d’actes contraires aux lois et à la dignité humaine. 

Souvenons-nous encore : le 8 janvier 2015, juste après l’attentat contre Charlie, Edgar Morin écrivait dans une tribune au Monde que « les islamophobes réduisent l’Arabe à sa supposée croyance, l’islam, réduisent l’islamique en islamiste, l’islamiste en intégriste, l’intégriste en terroriste»5. Autant dire qu’il faudrait bannir de notre vocabulaire les mots « terroriste », « intégriste » et « islamiste » sous peine de risquer une stigmatisation des « Arabes » et de leur « supposée croyance » (relevons au passage la confusion volontairement entretenue entre appartenance ethnique et religion) : il faudrait donc se taire plutôt que de nommer ? Et il poursuivait : « Cet anti-islamisme devient de plus en plus radical et obsessionnel et tend à stigmatiser toute une population encore plus importante en nombre que la population juive qui fut stigmatisée par l’antisémitisme d’avant-guerre et de Vichy ». Ainsi nommer l’islamisme reviendrait à commettre envers les musulmans les mêmes exactions qui furent commises contre les Juifs sous l’Occupation… Étrange déformation de la mémoire chez celui qui fut un Juif résistant dès 1942, mais qui ne semble pas aujourd’hui faire la différence entre le racisme plus ou moins explicite d’une partie de la population et une politique d’État qui s’est rendue sciemment complice de l’extermination de millions d’innocents.

Plus près de nous, en 2021, François Héran, professeur de démographie au Collège de France, réagissait à l’assassinat de Samuel Paty par une Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression (La Découverte), à l’occasion de laquelle il donna le 9 avril un entretien au Monde. Il y déclarait notamment : « La liberté d’expression tend aujourd’hui à étouffer ou absorber la liberté de croyance ». Ainsi Salman Rushdie, en exerçant sa liberté d’expression en tant que romancier, « étoufferait » la liberté de croyance des musulmans ? Mais en quoi ses écrits empêchent-ils qui que ce soit de croire en quoi que ce soit ? En revanche ceux qui assimilent la liberté de croyance avec l’interdiction de critiquer cette croyance étouffent bien, eux, la liberté d’expression, par la menace qui bâillonne ou par les armes qui tuent. Par un renversement sans scrupule, le défenseur des croyances présente celles-ci en victimes de la liberté d’expression là même où c’est en leur nom qu’on égorge et qu’on décapite. Et c’est lui encore qui dénonce, à propos de la critique du mot « islamophobie », « une police des mots au service du déni » : on retrouve ici ce même retournement pervers qui fait des dénonciateurs de l’islamisme les fauteurs d’une « police des mots » et d’un « déni », alors même que les nouveaux négationnistes multiplient euphémisations et non-dits. 

  Face à l’assassinat bien réel de centaines d’innocents, le premier réflexe des protecteurs des nouveaux « damnés de la terre » que seraient les musulmans consiste à déplorer le risque d’intensification des discriminations islamophobes ; face à la réalité du sang, ils ne voient que la virtualité de l’injustice ; face aux atteintes effectives à la liberté d’expression, ils ne voient que des atteintes imaginaires à la liberté de croyance (qu’ils rebaptisent d’ailleurs, comme le fait Héran, « liberté de conscience », comme si celle-ci n’incluait pas la liberté de ne pas avoir de religion et la liberté de critiquer les religions). Confrontés à ce qui ne cadre pas avec leurs idées, non seulement ils choisissent de regarder ailleurs mais encore ils s’emploient à empêcher les autres de penser, et de parler.

La force des mots

Or, face aux armes, il n’existe pas d’autres parades que la loi, et les mots. La loi et son application relèvent des responsables politiques et des juges ; les mots, eux, sont ce qui fait la compétence des intellectuels. Ils sont de notre responsabilité.

Cessons donc de nous laisser fasciner et paralyser par le mot « islamophobie », ce chiffon rouge brandi pour faire taire toute mise en garde contre l’islamofascisme. C’est ce levier idéologique qu’utilisa le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) pour entraîner les partis de gauche dans la « manifestation contre l’islamophobie » de novembre 2019, où se sont fait prendre les plus naïfs – ou les plus roués, car il y avait là quelques profits électoraux à glaner. Le CCIF a heureusement été dissous après l’assassinat de Samuel Paty, par un gouvernement qui a enfin pris conscience de la nature de cette organisation au service de l’entrisme des Frères musulmans. 

Il faut le répéter : on a le droit fondamental de ne pas aimer les religions, ou une religion en particulier, et d’en dire tout le mal qu’on en pense. Une religion n’est ni une race ni une orientation sexuelle, de sorte que sa critique ne relève en rien d’un appel à la discrimination envers ses pratiquants. En outre, on peut légitimement être phobique non tant de l’islam que de l’islamisme et de son projet politique totalitaire. Et qu’on ne nous parle pas du « respect des religions » : les religions peuvent être respectées lorsqu’elles se montrent respectables, capables d’éradiquer dans l’œuf le poison du fanatisme. Faute de quoi il faut les traiter pour ce qu’elles sont : des calamités.

Armons-nous donc, nous aussi, de mots, et parlons d’islamofascisme et non pas seulement de « djihad » ou de « charia ». Parlons de barbarie et non pas de « combat », d’assassinats et non pas seulement d’« actes terroristes ». Ayons le courage de prononcer le mot islamisme, autant contre le confusionnisme de droite – qui ne voit pas sa différence avec « islam » – que contre le confusionnisme de gauche – qui pratique sciemment l’amalgame sous couvert de le rejeter. Sortons du silence complice qu’entraîne la crainte de stigmatiser les musulmans en dénonçant les islamofascistes. Et insistons : ce sont des démocrates qui s’élèvent contre l’islamofascisme, et non pas des « racistes » ou des « islamophobes », voire des « fascistes », comme les idéologues adeptes du déni de réalité voudraient le faire croire. 

Sortir du silence : on aimerait que tous les islamogauchistes qui ont été ces dernières années les idiots utiles de l’islamofascisme reconnaissent qu’ils se sont trompés, et fassent amende honorable, au lieu de regarder ailleurs ou de feindre l’indignation face à des actes qu’ils n’ont jamais eu le courage de dénoncer clairement. L’on peut avoir été un négationniste de l’islamofascisme par défaut de lucidité, de vigilance, de courage politique. Mais arrive un moment où il faut sortir du déni, en acceptant de se dédire. 

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