Le « pluralisme » selon France Culture: à propos du colloque « Déconstruire la déconstruction »…

Le « pluralisme » selon France Culture: à propos du colloque « Déconstruire la déconstruction »…

Vendredi 27 janvier, l’émission « Avec philosophie » de Géraldine Muhlmann revenait sur le colloque « Qui a peur de la déconstruction ? » organisé le week-end précédent à Paris I et inauguré par l’incontournable Sandra Laugier. Par son outrance et son sectarisme, tout ce discours invalidait la défense affichée de la déconstruction comme une « mise à plat des textes pour mieux les comprendre », qui n’est en aucun cas une « table rase », mais une « tentative de résister à l’effacement par la lecture rigoureuse des textes ».

Table des matières

Le « pluralisme » selon France Culture: à propos du colloque « Déconstruire la déconstruction »…

Vendredi 27 janvier, l’émission « Avec philosophie » de Géraldine Muhlmann revenait sur le colloque « Qui a peur de la déconstruction ? » organisé le week-end précédent à Paris I et inauguré par l’incontournable Sandra Laugier. Les deux invités étaient Anne-Emmanuelle Berger, « professeure de littérature française et d’études de genre », co-organisatrice de l’événement, et le philosophe Denis Kambouchner, participant au colloque. Belle illustration du pluralisme en vigueur sur France Culture – et sur les chaînes publiques en général.

Et pourtant, à défaut de pluralisme, les propos de l’une et de l’autre révélaient deux positions bien différentes. La première offrait une caricature de la mauvaise foi militante : après avoir remarqué que l’intitulé de l’émission, « Déconstruire la déconstruction », était une locution prononcée par Éric Zemmour – ce qui la rend à jamais inutilisable –, elle a fait étalage de sa finesse et de son sens de la nuance à propos du colloque de janvier 2022 :  manifestation d’extrême droite, menaçant la liberté académique, signe du dogmatisme le plus intolérant, dépourvu de toute éthique intellectuelle, pratiquant tous les amalgames, bref, organisé par un commando à faire pâlir d’envie le Ku Klux Klan. Revenant sur le discours de Jean-Michel Blanquer, qui avait qualifié la French Theory de « virus », elle a brillamment décelé dans cette métaphore la haine du corps étranger, la haine de l’étranger et singulièrement, bien sûr, du juif algérien qu’était Derrida, renouant ainsi avec le prétendu antisémitisme de Ferry et Renaut dans La Pensée 68. Sans rougir de cette ignominie (pour autant que la rougeur se laisse entendre à la radio), elle nous qualifiait implicitement de fascistes antisémites, ce qui ne manque pas de sel quand on connaît l’engagement de nombreux membres de l’Observatoire.

Sur le chapitre de la cancel culture, elle n’a pas été jusqu’à approuver le déboulonnage de statues, mais a remarqué combien c’était peu de chose comparé aux meurtres de Noirs américains par les suprémacistes blancs – car le communautarisme et l’identitarisme vient bien sûr des Blancs, en particulier des apologistes d’une « francité » moisie. Par son outrance et son sectarisme, tout ce discours invalidait la défense affichée de la déconstruction comme une « mise à plat des textes pour mieux les comprendre », qui n’est en aucun cas une « table rase », mais une « tentative de résister à l’effacement par la lecture rigoureuse des textes ». Avec en toile de fond, cet article de foi tacite : on peut – on doit – tout déconstruire, sauf les penseurs de la déconstruction. L’attitude de Denis Kambouchner était bien différente : interrogé sur l’affirmation par Derrida que « toute culture est coloniale », il a admis que Derrida avait tenu là des propos fort imprudents, et a souligné la tendance du philosophe aux hyperboles. Il a insisté sur la variété et la complexité de son œuvre, tout en jugeant quand même insupportable que l’on s’attaque aux « géants de la pensée française » de la fin du XXe siècle.

Le dialogue aurait sans doute été possible avec ce professeur, car sur la valeur des travaux de Derrida et Foucault comme sur la filiation entre leur pensée et les délires actuels, les participants au colloque de la Sorbonne étaient loin d’être unanimes. De même, Monsieur Kambouchner n’a pas applaudi aussi fort que Madame Berger l’affirmation satisfaite de Foucault : avant la formidable libération de Mai 68, le savoir était « squelettique » (sic) dans les universités. Aujourd’hui, grâce à Michel Foucault et à ses épigones, ce savoir a gonflé comme une baudruche : gare à celui qui y plantera une épingle !

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