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L’idéologie « Woke » est-elle compatible avec le principe d’égalité de droit ?

[par Bruno Sire, Professeur émérite , Membre de l’Académie de Législation]

Le présent texte a fait l’objet d’une communication lors de  la séance annuelle publique de l’Académie de Législation 1


L’apparition du pronom « iel » dans le Robert et de l’écriture inclusive dans de nombreux documents, alors même que, depuis 2017, une circulaire du premier ministre demande de ne pas l’utiliser dans tous les documents administratifs2 ; Rama Yade qui déclare que « passer devant la statue de Colbert à Paris est une micro-agression »3 ; le projet du Maire de Rouen de déboulonner la statue de Napoléon ; les pensionnaires de la Villa Médicis qui réclament avec force que les tapisseries offertes par Louis XV soient retirées sous prétexte que des esclaves y seraient représentés ; la commissaire européenne à l’égalité, Helena Dalli, qui pond un guide du vocabulaire « politiquement correct » à destination des fonctionnaires européens dans lequel, pour ne pas choquer les minorités, seraient à éviter des mots tel que Noël et citoyen ; qu’ont en commun tous ces événements récents ? Cela tient en un seul mot : le wokisme. 

Être « woke » signifie être « éveillé » (dans le sens « vigilant ») aux injustices que subissent les minorités dans les pays occidentaux4. Pour Armand Laferrère « Est woke celui qui voit, derrière les apparences trompeuses d’une société ouverte et de l’État de droit, des structures systémiques cachées qui perpétuent l’oppression et l’injustice raciales et sexuelles »5.

L’idéologie woke s’est propagée au début des années 2010 dans le monde anglo-saxon à partir de quelques campus universitaires US et de travaux très contestés, comme ceux de la philosophe de l’université de Berkeley : Judith Butler6. Elle a donné naissance à des dérives notoires, comme celle que montre un reportage édifiant réalisé en 2019 sur l’université d’Evergreen dans l’Etat de Washington7. On y voit comment sous la pressions des courants d’extrême gauche radicalisés une administration censée lutter contre les discriminations en arrive à instaurer un ordre moral extrêmement prégnant pour compenser les inégalités que sont : la couleur de peau, le genre et l’origine sociale. Via les universités et le système éducatif, cette idéologie, est en train de gagner le continent européen comme une trainée de poudre, et la France en particulier ainsi que le montre dans son rapport du mois de mai dernier l’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires8

Le wokisme regroupe un ensemble de notions et de concepts élaborés à partir des travaux de philosophes français dans les années 60-70, comme le déconstructionnisme de Jacques Derrida, le poststructuralisme de Michel Foucault et de Gilles Deleuze, ou encore le postmodernisme de Jean Baudrillard. Ces philosophes ont connu un vif succès à partir des années 80 aux USA où ils sont regroupés sous le terme de French Theory. Ce courant a contribué à l’apparition des études postcoloniales, des études culturelles, des études de genre, ainsi qu’à des concepts tel que le « racisme systémique », la « cancel culture », « l’intersectionnalité » et la « discrimination positive ». Il trouve un terreau particulièrement favorable dans les milieux radicaux qu’ils soient politiques, militants ou religieux, car ceux-ci ont conscience de représenter des courants minoritaires. Il explique aussi la mise en avant de la notion de « convergence des luttes » dans laquelle, au nom de l’intersectionalité on retrouve côte à côte dans les revendications communautaristes des défenseurs du mouvement LGBT, sensés défendre les libertés individuelles, des islamistes qui paraissent défendre tout le contraire, des défenseurs des mouvements racialistes et des individus qui se situent clairement à l’extrême gauche de l’échiquier politique. Les retrouver tous bras dessus bras dessous à la tête d’une manifestation n’est pas une incongruité dans la mesure où il existe vraisemblablement une micro-communauté qui présente toute les caractéristiques à la fois. Pour les woke, dans nos démocraties occidentales, ces minorités sont dominées et donc victimes de discriminations systémiques. Notons au passage le glissement sémantique qui leur fait assimiler domination et discrimination.  

En poussant le raisonnement à son extrême, on comprend comment les partisans de cette idéologie considèrent que la civilisation humaniste occidentale, qui a donné naissance à nos démocraties universalistes, puisse être considérée comme étant à « déconstruire » pour en expurger la domination de « l’homme blanc hétérosexuel » considéré comme l’archétype du concepteur de ce système de domination9.

Comme le souligne l’académicien français Jean-Marie Rouart, « l’invasion du mouvement « woke » risque de porter un coup fatal à notre langue et plus largement à notre nation. Nous allons assister à des querelles de chapelle, à des guerres religieuses, à des oppositions théologiques qui vont accroître nos divisions et rendre encore plus fragile l’archipel français »10.

Et en effet, s’il est vrai qu’une nation n’existe que dans la mesure où elle se fonde sur un socle de valeurs partagé, alors il est légitime de s’interroger sur le risque que fait courir l’idéologie woke aux valeurs de notre république telles qu’elles sont posées dans l’article 2 de notre constitution, et écrites sur le fronton de toutes nos mairies. Qu’il soit permis ici, en particulier, de nous pencher sur la compatibilité de l’idéologie woke avec le principe d’égalité de droit tel qu’il est défini dans l’article premier de la constitution : « La France assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». 

L’analyse de ce rapport entre idéologie woke et égalité de droit sera menée au moyen de deux interrogations : L’approche communautariste peut-elle coexister avec le fait de tous avoir les mêmes droits ? Le principe de discrimination comme moyen réparateur des injustices systémiques est-il compatible avec le principe d’égalité devant les lois ? 

1/ L’approche communautariste peut-elle coexister avec le fait de tous avoir les mêmes droits ?

Sur le site du « Ministère chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes, de la diversité et de l’égalité des chances », on trouve ce qui pourrait s’apparenter à un véritable éloge du communautarisme. On y fait la promotion des « observatoires de la haine anti-LGBT », déjà créés dans certaines académies,  ainsi que d’une éducation inclusive qui rende visible les communautés censées être sous représentées11. Sur le site du ministère, on trouve, par exemple, à la rubrique « Former le personnel éducatif » : « Développer la formation initiale et continue des personnels d’enseignement sur la prévention et la lutte contre les LGBT-phobies et l’inclusion des élèves LGBT+.  Poursuivre et renforcer la production de données sur les LGBT-phobies en milieu scolaire : créer un site dédié « Eduquer contre les LGBT-phobies » sur le modèle du site « Eduquer contre le racisme et l’antisémitisme » ; publier un guide actualisé de lutte contre les LGBT-phobies à l’usage des établissements d’enseignement supérieur, etc… ». A la lecture de ce programme on se demande à quand des observatoires de la « haine des « racisés », des musulmans, des chrétiens, etc. ».  On s’arrête où ?  

Bref, nous allons finir par croire, avec ces docteurs Knock de l’éducation, que « tout homme blanc est un homophobe-raciste qui s’ignore », car produire des données de façon systématique, n’est-ce pas le meilleur moyen de faire apparaître des problèmes là où il n’y en a pas ? Tout cela pourrait prêter à sourire si cette « bien-pensance » n’avait pas pour résultat de renforcer la victimisation de sous-ensembles de notre tissu social et d’accroître les tensions dans « l’archipel français », pour reprendre le terme de Jean-Marie Rouart. 

Or comme l’explique madame Delphine Girard, Pr. De Lettre dans un lycée de la banlieue parisienne, pour que les classes où il y a de la mixité sociale remplissent leur mission éducative correctement, c’est tout le contraire dont on a besoin :  « C’est cette culture commune qui profondément manque à notre jeunesse, et qui est la condition sine qua non pour développer le sentiment, que doit susciter l’école, d’appartenance de tous à une communauté de principes et d’héritage, ce sentiment de fraternité citoyenne qui, dépassant les identités particulières, nous rend profondément égaux, et nous permet de faire société »12.  Faut-il vraiment rabâcher à des jeunes qu’ils sont victimes de discriminations et qu’il faut donc trouver des voies d’accès particulières pour accéder à certains postes, ainsi que l’a proposé la ministre Elisabeth Moreno début 2021 ? Cela ne revient-il pas à les persuader que le pays les rejette au lieu d’assurer les conditions d’une égalité des chances, comme l’a écrit dans une tribune du monde l’essayiste Tarik Yildiz13. 

On touche là au débat de fond entre universalisme versus communautarisme. L’universalisme des lumières ne constitue-t-il pas une réponse aux phénomènes qui fracturent notre société ? Dans son ouvrage récent sur l’opposition entre ces deux notions, la sociologue Nathalie Heinich14 répond de façon très claire à cette question :

« Réduire les citoyens à leur appartenance à des communautés de race, de sexe, de religion, etc. ; ramener les hommes ou les femmes, en toutes circonstances, à une catégorie sexuée synonyme soit de position « dominante » soit de position « dominée » ; et opposer comme des ennemis plutôt que comme de simples adversaires idéologiques les tenants de positions antagoniques, qu’il s’agit dès lors non de convaincre mais de réduire au silence : tout cela relève d’une conception du monde social propice à l’absolutisation des frontières entre groupes d’appartenance ou de pensée plutôt qu’à l’attention aux contextes, à la pluralité, et à la quête de ce qui rassemble par-delà ce qui divise. Ce pourquoi l’identitarisme, le néo-féminisme et les nouvelles censures expriment une conception foncièrement communautariste du monde social, à l’opposé de l’idéal universaliste dont la France demeure encore, grâce aux acquis des Lumières et de la Révolution, un emblème mondial. »

Ainsi, notre société est confrontée à un paradoxe : c’est au moment où, s’appuyant sur la notion d’universalité, elle a donné à chacun des droits identiques sans distinction de race, de genre et de religion, comme aucune autre société ne le fait dans le monde, qu’une partie de sa population essaie d’imposer la notion de race au nom de la lutte antiraciste15, la notion de genre au non d’une prétendue discrimination sexiste et le soutien à certaines religions au nom de la laïcité.  Elle dénonce pêle-mêle le « privilège blanc » et le « racisme systémique », la « LGBT-phobie » et « l’islamophobie ». Elle victimise, se faisant, les minorités et leur désigne le « mâle blanc hétérosexuel » comme bouc émissaire. Le tout, comme le note David Lisnard et Christophe de Voogd, « dans un méli-mélo conceptuel où l’on glisse, sans crier gare, des différences aux inégalités, et des inégalités aux discriminations. »16 

Car au fond, et c’est bien le cœur du problème, à force de vouloir respecter les différences, louable et fort humaniste objectif, on finit, de glissements sémantiques en glissement conceptuel, par créer des antagonismes porteurs de conflits. 

Comme si cette victimisation ne suffisait pas, la culture de l’effacement, chère aux wokes, apparaît comme son corolaire dans la monté du communautarisme. Comment interpréter autrement les déboulonnages et les autodafés auxquels on assiste ici où là dans le monde occidental ? Par exemple, la destruction de 5000 ouvrages jugés « néfastes aux autochtones » par le conseil scolaire de l’Ontario au Canada. Parmi les ouvrages brulés se trouvent des albums de Tintin, d’Astérix et de Babar ! Dans une vidéo destinée aux élèves, les responsables de ces destructions expliquent la démarche : « Nous enterrons les cendres de racisme, de discrimination et de stéréotypes dans l’espoir que nous grandirons dans un pays inclusif où tous pourront vivre en prospérité et en sécurité »17. Mis à part le côté « bisounours » désarmant de naïveté de la démarche, il faut aussi y voir une véritable démission face à la nécessaire pédagogie qui doit être faite de notre histoire commune et des conflits que nous avons collectivement surmontés. C’est en cela que la culture de l’effacement est une régression dangereuse car on peut, avec Winston Churchill, considérer « quun peuple qui oublie son histoire, se condamne à la revivre ».

À cela s’ajoute la notion de « violence symbolique », héritage de Bourdieu, qui est au cœur de la rhétorique woke. Elle désigne l’intériorisation du « discours dominant » par les dominés eux-mêmes. Or, comme le notent David Lisnard et Christophe de Voogd, dans la Revue Politique et Parlementaire, par une sorte de retournement, ce sont les sociétés occidentales qui sont en train d’intérioriser les consignes woke, devenues dans l’appareil éducatif et médiatique le véritable « discours dominant » de notre époque.

« On le mesure au refus de désigner violeurs et assassins, dès lors qu’il ne s’agit pas de blancs ; on le mesure à la psychiatrisation des terroristes islamistes, commodément rangés dans la catégorie des « déséquilibrés » ; on le voit encore au woke washing de grandes entreprises, multipliant les gages au nouveau politiquement correct : code des « conduites appropriées » et autres formations sur le « genre » ; marketing à grand renfort de couples de couleur ou mixtes très surreprésentés par rapport à leur poids réel dans la population générale, et où il est de plus en plus rare que l’homme soit blanc. Il ne s’agit donc pas ici d’une reconnaissance légitime et souhaitable de la diversité de nos sociétés, mais de l’acceptation voire de la prescription de nouvelles normes, allant jusqu’à l’image « innocente » de fillettes voilées dans des messages publicitaires. » 

 David Lisnard et Christophe de Voogd, Le wokisme ou le grand retournement de la violence symbolique, Revue Politique et Parlementaire, 14 octobre 2021

Ainsi, si nous n’y prenons garde, la victimisation sur laquelle s’appuie l’idéologie woke, et le communautarisme que ce prisme de lecture de notre histoire engendre, pourrait venir en opposition frontale avec la culture humaniste qui s’exprime dans l’article premier de notre constitution et en particulier la réalité du principe d’égalité sur lequel tout notre édifice juridique est fondé. 

2/ Le principe de discrimination comme moyen réparateur des injustices systémiques est-il compatible avec le principe d’égalité devant les lois ? 

Face aux discriminations perçues (à distinguer des discriminations objectives), il existe deux voies : l’une est d’améliorer l’appareil législatif ; l’autre est de contourner le principe d’égalité en faisant ce que l’on nomme astucieusement de la discrimination positive ; et en se gardant bien de préciser que ce qui est positif pour certains et négatif pour d’autres. Le courant woke conteste la première, la voie parlementaire, car elle est par définition l’expression des dominants. Il milite donc pour de la discrimination positive, c’est-à-dire pour une application inégalitaire des lois et règlements en fonction des communautés auxquelles elles s’appliquent. 

Il faut, cependant, rendre justice à ces idéologues woke, l’idée de faire de la discrimination positive ne les a pas attendus. Déjà dans les années 70, dans sa fameuse « harangue », Oswald Baudot, membre influent du syndicat de la magistrature, écrivait à l’intention d’une promotion de jeunes juges à leur sortie de l’école de la magistrature : « Soyez partiaux (…) examinez toujours où sont le fort et le faible qui ne se confondent pas nécessairement avec le délinquant et sa victime… ». En quelque sorte, il proposait, ni plus ni moins, que deretirer le bandeau sur les yeux de nos statuts dans les prétoires !

Il en a été de même sur le sujet de la parité homme-femme. En effet, le Conseil Constitutionnel, se référant à l’article premier de la constitution, a dû par deux fois, en 1982 et en 1999, invalider les quotas par sexe et la parité dans le cadre d’élections. Face à l’impossibilité d’introduire une logique paritaire, qui est, de fait, communautariste, les mouvements féministes ont obtenu de contourner le problème au moyen d’une révision constitutionnelle. C’est ainsi que la loi constitutionnelle du 8 juillet 1999, relative à l’égalité entre les hommes et les femmes, a permis d’introduire dans l’article 3 de la Constitution le principe selon lequel la loi « favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives. » 

Pour autant, la révision de 1999 ne concernait que les élections à des mandats et fonctions politiques. Le législateur n’avait pas souhaité que cette discrimination sur le sexe sorte du cadre de la représentation dans la sphère publique. Mais cette barrière a vite été franchie. En juillet 2008, la présidente de la délégation aux droits des femmes de l’Assemblée nationale, a fait adopter, à l’occasion de la révision constitutionnelle du 23 juillet, l’alinéa suivant à l’article 1er : « La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales. » 

Depuis lors, il n’est plus un domaine de la vie sociale qui échappe aux normes paritaristes. Ainsi va le principe de discrimination positive. Et, comme le note Anne-Marie Le Pourhiet : « Nul ne s’interroge plus sur le point de savoir en quoi une proportion de 50% de femmes dans toutes les responsabilités serait souhaitable, ni en quoi la parité peut améliorer le bien commun et l’intérêt général… Il « doit » être désormais unanimement admis que la féminisation de toute institution est un « bien » absolu et que l’objectif de 50% de femmes dans une assemblée ou tout autre organisme constitue une finalité désirable et l’horizon indépassable de la démocratie »18.

Qu’il soit quand même permis de s’interroger sur la cohérence de cet alinéa avec celui qui le précède, dans le même article, qui stipule que « La République assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction… ». 

D’ailleurs comment résister au petit plaisir de rappeler la phrase de notre collègue historien du droit, Georges Frêche, toujours prompt à relever les incohérences, qui avait déclaré pendant son mandat de maire de Montpellier : « Dans cette équipe, il y a neuf Blacks sur onze. La normalité serait qu’il y en ait trois ou quatre. Ce serait le reflet de la société ». Et pourquoi ne pas s’étonner, comme lui, qu’il n’y ait pas assez d’hommes dans la magistrature ou pas assez de femmes derrière les camions-poubelles. Toutes ces outrances, permettent d’aborder la question du mérite face aux revendications communautaristes. 

Car s’il est un domaine dans lequel la discrimination positive a particulièrement prospéré, c’est bien celui de la remise en cause du seul mérite comme critère d’accès à certaines fonctions, à certains titres et à certains cursus de formations. 

Deux exemples le montrent clairement. Tout d’abord, celui des réformes mises en place par Richard Décoing lorsqu’il dirigeait Sciences Po Paris (1996-2012) : en réservant, par le biais de quotas, des places pour des étudiants issus des ZEP, il a instauré un système dual d’accès qui est une vraie forme de discrimination positive. Très contestée par certains, il n’en demeure pas moins que ce mode de recrutement a prospéré au fil des années. Le plus marquant et révélateur dans cette évolution est que Sciences Po est peu à peu passé d’une discrimination à l’entrée fondée sur un désir de « compensation d’un capital culturel » jugé insuffisant dans certains quartiers, à une discrimination fondée sur le genre et la race. On en arrive au paradoxe que le « mâle blanc hétérosexuel » fut-il issu de ZEP, a moins de chances d’intégrer Sciences Po que le « transgenre racisé » fut-il issu de milieux bourgeois.  Poursuivant la logique de discrimination, on en est aujourd’hui, avec une énième réforme du concours d’entrée, à supprimer les épreuves écrites de culture générales considérées comme des « freins à la diversité » ; exit les quartiers bourgeois19 ! Pour certains des enseignants de l’institution, sciences po est en train de devenir une chambre d’écho des délires progressistes américains, un « mini-Evergreen »20. Or, Sciences Po a un effet d’entrainement dans la mesure où de nombreux établissements d’enseignement supérieurs, et non des moindres, prennent cette école comme modèle. 

Le deuxième exemple est celui des « bourses genrées » que vient de mettre en place le ministère de l’Education Nationale. Le Délégué ministériel à l’égalité fille-garçons, Claude Boiron, explique :

« De façon générale, nous avons réussi à mettre en place des outils qui s’attaquent aux inégalités sociales, nous devons nous occuper aujourd’hui des inégalités de genre.  Parmi les pistes sur lesquelles nous avons travaillé et qui sont aujourd’hui actées, il y a la création d’une bourse minoritaire de genre. Ces « bourses de l’égalité » vont être créées dès la prochaine rentrée scolaire. Nous allons proposer aux élèves boursiers de seconde une sorte de bonification de leur allocation qui pourrait aller jusqu’à plusieurs dizaines d’euros par mois s’ils choisissent un enseignement de spécialité en première où ils sont minoritaires en genre. Exemple, la philosophie et la littérature pour les garçons, les sciences de l’ingénieur ou le numérique pour les filles. Cette bonification pourrait être doublée en classe de terminale si l’enseignement est conservé ».

L’ironie de la chose est que ces bourses d’Etat qui seront différentes en fonction du sexe du récipiendaire sont qualifié de « bourses de l’égalité » par leur promoteur ! Comprenne qui pourra ! Nous serons curieux de voir ce qu’en pense le conseil constitutionnel.  Il n’en demeure pas moins que ce bon monsieur à l’air très satisfait d’avoir trouvé la formule pour, comme disait ma grand-mère, « faire boire un âne qui n’a pas soif ». Ne semble-t-il pas plus raisonnable de considérer que « l’éducation « non genrée » n’effacera jamais les différences anthropologiques entre les hommes et les femmes »21. C’est en tout cas ce que montre le bilan très mitigé que font les pays scandinaves qui sont à la pointe dans le domaine de la discrimination genrée dans le système éducatif. 

Tous ces exemples nous renvoient, finalement, aux difficultés de l’exercice de la démocratie qu’avait déjà identifié Tocqueville dans De la démocratie en Amérique, en 1835. Pour Charles Coutel : « En insistant sur les contradictions du vœu majoritaire au sein des démocraties, Tocqueville indique un programme d’action. Il nous assigne une triple tâche : veiller à respecter à la fois l’avis majoritaire sans céder au conformisme, veiller à respecter l’avis minoritaire tout en prévenant la dérive communautariste et, enfin, veiller à respecter chaque individu, dépositaire de la dignité de toute l’humanité, récapitulant ainsi la richesse du mot culture, au-delà des très confus droits des minorités »22.

Près de 200 ans après son essai sur la démocratie, il faut admettre que les évolutions actuelles donnent une singulière actualité aux mises en garde de Tocqueville. Les démocraties représentatives ont à faire face à une contestation nouvelle qui remet en cause le principe majoritaire.  En effet, les mobilisations contre les injustices auxquelles nous assistons sur nos places et nos ronds-points, s’inscrivent en continuité avec une revendication centrale des mouvements woke, à savoir la dénonciation des limites d’une démocratie portant les intérêts des dominants et non l’intérêt d’un grand nombre de dominés.  On voit émerger une aspiration démocratique qui se méfie des médiations et qui prend la forme d’une contestation générale des gouvernants au nom d’intérêts catégoriels et communautaires. Comme le montrent les travaux de Réjane Sénac, on assiste à la création d’une « communauté de colère et de résistance » face à des injustices subies individuellement, mais dénoncées collectivement. « A travers le rapport au principe d’égalité, se lisent les déceptions et trahisons vis-à-vis d’idéaux dévoyés »23.

Conclusion :

Il ne convient ni de surestimer, ni de sous-estimer la puissance de cette idéologie woke, importée pour une bonne part des Etats-Unis. Il suffit de constater qu’elle monte aujourd’hui en puissance dans tous les secteurs de la société, y compris dans le monde éducatif, et d’avoir présent à l’esprit que ce sont les valeurs d’égalité de droit et de fraternité qui restent les piliers de notre vivre ensemble.

Alors, à ceux qui sont attachés aux valeurs humanistes de rester vigilants pour contrer les activistes « vigilants-woke ». Et parions sur le fait que les approximations conceptuelles et historiques qui fédèrent une galaxie de minorités finiront par faire écrouler la construction idéologique woke « façon tour de Babel ».

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