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« Les fanatiques parviennent à l’objectif qu’ils se sont fixé »

On devait parler du « genre » à l’Université Humboldt de Berlin, ce qui a suscité un vif mécontentement. L’historien Jörg Baberowski explique ce qui se cache réellement derrière cette protestation.

Jörg Baberowski, né en 1961, enseigne l'histoire de l'Europe de l'Est à l'université Humboldt de Berlin. Ses domaines de recherche sont entre autres le stalinisme et l'histoire de la violence. En 2012, Baberowski a reçu le prix de la Foire du livre de Leipzig pour son ouvrage de référence La terre brûlée. Le règne de la violence de Staline. En 2021, il a publié son livre Le Leviathan menacé. État et révolution en Russie.

« Geschlecht ist nicht gleich (Ge)schlecht » (« Le sexe n’est pas égal au mal »), tel était le titre de la conférence que la biologiste Marie-Luise Vollbrecht devait donner dimanche 3 juillet 2022 à l’Université Humboldt de Berlin. Plus précisément, il devait s’agir de « Sexe, genre et pourquoi il n’y a que deux sexes en biologie ». La manifestation organisée dans le cadre de la « Longue nuit de la science » n’a toutefois pas eu lieu – parce que le « groupe de travail des juristes critiques » a protesté pour cause de « queerophobie ».

L’Université a annulé l’événement en invoquant des problèmes de sécurité. Entre-temps, l’Université Humboldt a annoncé que la conférence annulée serait rattrapée le 14 juillet sous la forme d’une table ronde sur le concept binaire du genre en biologie sous différentes perspectives. La protestation contre la chercheuse en sciences Marie-Luise Vollbrecht n’est cependant pas le premier incident de ce genre. L’historien Jörg Baberowski est diffamé par des extrémistes de gauche. Dans un entretien avec t-online, le chercheur explique comment la situation a pu dégénérer à ce point à l’université Humboldt:

Conférence annulée sur le sexe et le genre
« Les fanatiques parviennent à l’objectif qu’ils se sont fixé »

t-online : Professeur Baberowski, comment est-il possible qu’aucune conférence sur les sexes biologiques ne puisse plus être donnée à l’université Humboldt ? La liberté de la recherche et de l’enseignement garantie par la Loi fondamentale devrait pourtant s’y appliquer également.
Jörg Baberowski : La liberté de recherche et d’enseignement est un bien précieux. Dans la science, il s’agit d’échanger des arguments et de les valider. Ce n’est qu’à partir de positions opposées que l’on peut aiguiser sa propre vision d’un objet. Mais certains sont manifestement convaincus que la science est une opinion et une croyance et qu’elle doit donc se plier à des considérations non scientifiques. De telles communautés de conviction n’admettent que ce qui peut s’intégrer dans leur vision du monde.

La ministre fédérale de l’Education, Bettina Stark-Watzinger, a également critiqué l’annulation de la conférence de la doctorante Marie-Luise Vollbrecht. Comment garantir à nouveau une discussion libre sur des sujets scientifiques?

Ces mouvements wokes reçoivent trop d’attention. Il serait plus sage que les médias ignorent tout simplement de telles actions, car ce qui importe à ces activistes, ce n’est pas de chercher la discussion, mais d’être dans la discussion. Ils obtiennent toujours l’attention dont ils ont besoin pour obtenir un gain de pouvoir et de reconnaissance. Ce n’est pas une faveur qu’il faut leur accorder.

Qui sont donc ces activistes?

Ce sont en fait toujours les mêmes six ou sept personnes qui mettent en scène ces débats totalement inutiles, parce que la recherche d’attention est leur seule raison de vivre, et qui tentent de donner au public l’impression d’être les représentants d’un mouvement puissant. En réalité, ils sont totalement insignifiants.

Alors pourquoi ont-ils une telle influence?

Le sociologue Heinrich Popitz a appelé ce phénomène « la perte de la réalité dans les groupes ». Les groupes fermés sur le plan idéologique gagnent leur cohésion en refusant la réalité, en faisant la distinction entre amis et ennemis. Les plus incorrigibles deviennent aveugles, mais ils gagnent en force par rapport aux nombreuses personnes qui ne sont pas organisées. Et comme de telles actions ne rencontrent que peu de résistance, du moins à Berlin, les fanatiques pensent que ce qu’ils font est non seulement permis, mais aussi obligatoire.

Ne siègent-ils pas également dans certains comités?

Dans certains comités de l’université Humboldt, ces groupes ont un siège et une voix qu’ils utilisent pour se faire entendre partout. L’année dernière, 1,23% des étudiants ont participé aux élections du Sénat académique. Ils n’étaient guère plus nombreux à s’intéresser aux élections du parlement étudiant. Les électeurs et les élus sont en fait les mêmes personnes. C’est le dilemme dans lequel se trouve toute direction d’université que de devoir composer avec cette réalité.

Pourquoi la présidence de l’université Humboldt ne veille-t-elle pas à ce que les thèmes considérés comme critiques par une partie des étudiants puissent être débattus publiquement?

La présidence de l’université Humboldt se trouve dans une situation difficile, que je comprends parfaitement. Il s’agit bien sûr pour elle de protéger les scientifiques contre les agressions. Mais dans ce cas, il aurait peut-être été préférable de ne pas annuler la conférence. Qu’est-ce qui aurait pu se passer ? Cela se déroule toujours selon le même schéma, et à chaque fois, les fanatiques parviennent à l’objectif qu’ils se sont fixé. Les conférences sont annulées, les scientifiques diffamés, et on finit par leur coller des étiquettes qui sont ensuite brandies dans le public.

Comment rétablir une culture du débat raisonnable?

Nous ne devons pas laisser de tels modèles de mise en scène et de gestion des conflits s’imposer. C’est aussi dans l’intérêt de tous les jeunes scientifiques qui sont encore au début de leur carrière. L’université doit être un lieu de libre échange d’arguments et d’hypothèses. Et elle doit également être un lieu où chaque culture spécialisée peut être ce qu’elle est. Les biologistes regardent le monde avec d’autres yeux que les historiens ou les spécialistes de la culture.

Ce n’est pas un défaut auquel il faudrait remédier, mais un atout qui enrichit notre vie. Une discussion n’est fructueuse que si elle est guidée par l’idée que l’autre pourrait aussi avoir raison. Si ce principe herméneutique se faisait à nouveau sentir dans les universités, tout serait déjà presque gagné.

Professeur Baberowski, merci beaucoup de cet entretien.

Sur le même sujet, lire Débat sur le genre : point de vue d’un biologiste

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