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Les Midas de l’idéologie

[par Mikhaïl Kostylev]

« Le wokisme n’existe pas », s’entête Libération 1, 2, 3… après avoir l’avoir pourtant salué comme un « concept repris par Black Live Matters »4
pour « revendiquer une posture combative et intransigeante»5. On y perd son latin !

Libé cultive décidément l’art de la définition à géométrie variable. « Cancel culture » est soigneusement mis entre guillemets quand un conservateur en parle… mais revendiqué sans complexes quand on appelle à « enfin canceller Spotify »6, coupable d’héberger un « droitier ».

Mieux, en 2020, le journal s’indignait qu’on ose appeler « pillage » un… pillage, si c’est un Noir américain qui le commet7. A ce niveau de créativité linguistique, Le Robert même s’incline8.

Mais le plus marquant dans ces petits jeux de langage militants, ce n’est pas leur mauvaise foi outrancière – c’est leur côté répétitif. On voit revenir cent fois la même astuce verbale :

En 2011 : « la « théorie du genre » (pas bien) n’existe pas ! il y a des études de genre (bien) »
En 2021 : « la « cancel culture » (pas bien) n’existe pas ! il y a la culture de la conséquence (bien) »

Les militants recyclent perpétuellement les mêmes recettes. Libé a tort : le mouvement woke existe, la preuve, c’est qu’on le voit tourner en rond.

Idéologie progressiste, méthodes immuables

Le manque d’inventivité des woke est presque choquant, quand on y réfléchit. Prenons l’écriture inclusive : ses partisans rabâchent toujours les mêmes arguments (« De Gaulle l’utilisait déjà », etc), toujours les mêmes attaques envers l’Académie (« incompétente/réactionnaire/trop lente » …) … depuis les premiers débats de 2017.

Personne ne se décide pas à changer une recette qui marche… pourtant de moins en moins bien. L’écriture inclusive vient de connaître deux grands échecs dans le secteur privé9. Sur un plan plus général, le virage woke pris par la gauche semble avoir surtout réussi à amener 8 % de Français supplémentaires… à droite10. Sans qu’on voie aucun responsable se remettre en question…

Dans un autre article11, j’avais essayé de montrer que, par simple effet de champ, le wokisme est condamné à devenir de plus en plus outrancier : mais c’est une outrance qui va toujours dans la même direction.

On se contente de pousser les mêmes rhétoriques plus loin – prendre une habitude masculine anodine et la qualifier de « toxique », par exemple. On a tellement abusé de ce tour que les militants peinent à trouver de nouvelles choses à dénoncer.

Le dernier en date accuse d’être « toxiques » … les groupes d’amis masculins12, avec qui serait urgent « d’en finir » (sic). On sent l’effort – et le ridicule.

Pourquoi donc répéter désespérément les mêmes trucs alors qu’ils ont perdu tout effet ? On va essayer d’en comprendre les raisons.

Journalisme en non mixité-militante


Quiconque a fréquenté une université française ces dix dernières années sait que les militants s’y comportent en pays conquis. En un an, deux ministres ont dénoncé le phénomène… et l’ont payé cher. Le wokisme « n’existe pas », mais il se défend plutôt bien.

On voit moins que cela se double d’une quasi-unanimité de la presse en leur faveur– y compris dans les grands médias nationaux non-militants.
La raison est très simple. A qui confie-t-on, au sein des rédactions, les dossiers sur le militantisme woke ? Quasiment toujours des jeunes journalistes… eux même wokes.

D’abord parce que le « genre », notion militante, était virtuellement inconnu en France avant 201013 – et que qu’à ce moment-là, les seules plumes capables d’en parler étaient… les militants. On était bien forcé de les engager.

Ensuite, à cause des obsessions identitaires actuelles : à l’heure ou une Blanche peut se voir interdire de traduire l’œuvre d’une Noire14, il est devenu assez délicat de confier un sujet LGBTIQ+ à un non-LGBTIQ+, par exemple. Le journal prend le risque de se faire attaquer sur le terrain de la « représentation ».

S’il confie un sujet sur le féministe à une non-féministe, ce sera du « tokénisme15». A un homme, ce sera du « mansplaining » ou du « male gaze ». Rappelons que les associations n’hésitent même plus à attaquer des vedettes homosexuelles pour… « homophobie », quand ils veulent obtenir quelque chose d’elles16

Quel patron de presse osera prendre tant de risques ?

Et donc la presse mainstream préfère laisser les sujets wokes… aux journalistes wokes. Qui professent, rappelons-le, que « la neutralité n’existe pas », et la déontologie non plus. Les rares parmi eux à respecter encore les règles du contradictoire se font de toute manière brutalement rappeler à l’ordre par les lecteurs woke. Dans un article sur la chasse, Slate a osé donner le point de vue d’un… chasseur : une meute (bien humaine) essaie aussitôt de canceller l’article. 

Voilà pourquoi les woke bénéficient d’un soutien médiatique écrasant – et artificiel, car sans rapport avec la popularité de leurs thèses ou le nombre de leurs partisans.

C’est ainsi que des lubies militantes aussi absurdes que l’ « écriture inclusive » se trouvent soutenus dans des journaux d’envergure nationale. Rejetée par la population et par l’Académie Française, basée sur d’assez grossières falsifications historiques17… on s’attendrait ne la retrouver que dans des feuilles de chou d’extrême-gauche.Or, la directrice de 20 Minutes affirme vouloir l’imposer à sa rédaction18. Et Le Monde ouvre largement ses colonnes aux inclusivistes19 presque sans contradictoire. Quand il n’offre pas une double page entière à une illustre inconnue, qui répète un à un tous leurs dogmes avec l’originalité d’un photocopieur20… ce n’est plus du journalisme, c’est du publireportage !

Les woke sont donc les rois Midas de l’idéologie : la moindre ineptie, si elle sort de leur bouche, est présentée par la presse comme de l’or.
Et on s’étonne que la confiance des Français envers les médias s’effondre21

Le revers de la médaille



Mais comme celle du roi Midas, l’histoire des woke risque de très mal se terminer. Cet écrasant soutien médiatique met les militants woke à l’abri de la vérité. Habitués à des victoires faciles, ils commencent à se relâcher. Et en voici les conséquences :

Les mouvement woke perd l’habitude de se battre sur le plan des idées.

Les controverses deviennent molles ou répétitives. D’abord parce que les militants n’ont plus l’habitude des joutes intellectuelles avec leurs adversaires : ils pensent tout pouvoir régler en criant en meute « homophobes ! » et « réacs ! » dans cinq journaux à la fois.

Ensuite, parce que ces adversaires… ils ne les voient presque plus ! Les woke ont occupé tellement d’espace médiatique, si bien repoussé leurs opposants à la marge, qu’ils n’ont presque jamais l’occasion de se confronter à eux. Le contact stimulant avec l’ennemi leur manque.

Il est caractéristique que la plupart des « nouveaux » concepts woke (intersectionnalité, genre…) datent en fait des années 70 – époque où le mouvement, minoritaire, devait constamment affûter ses arguments face d’autres factions de gauche sur les campus américains. Devenir hégémonique semble lui avoir coupé toute capacité d’invention.

– Les militants se coupent du réel et se croient tout-puissants.

Les militants vivent dans une bulle médiatique favorable, où tout le monde est de leur avis. Cela n’aide pas vraiment à garder les pieds sur terre, et certains commencent à croire que toute « revendication », même la plus outrancière, sera satisfaite.

On voit donc se multiplier les stratégies militantes incohérentes, voire suicidaires : comme ces deux homosexuels qui après une GPA à l’étranger, exigent sérieusement de la CAF… une prime pour une grossesse qui n’ont pas vécue22(sic !).

D’autant plus que le montant de la prime est ridicule par rapport au coût d’une GPA : la location de ventres des femmes pauvres est un sport de riches. Riches qui exigent maintenant que cette forme de trafic d’être humain, illégale en France, leur donne droit à une allocation….

Mesquinerie, cynisme et sentiment d’être au-dessus des lois : tout est réuni pour les rendre rapidement impopulaires.

Les incompétents se multiplient

Autre effet de cette hégémonie dans les médias : elle favorise l’incompétence. Autrefois, les militants un peu limités se gardaient bien d’intervenir dans des controverses où ils se seraient fait ridiculiser dans la minute.

Maintenant que leurs adversaires sont privés de parole, plus rien ne les empêche d’investir le champ médiatique, où le plus inepte des woke est assuré d’une tribune… pour son grand malheur de son propre camp.

En général, ils ont une connaissance très limitée de leur propre « theory » et une admiration immense pour des auteurs… qu’ils n’ont pas lus ou pas compris. Ils pensent vaguement que faire de la politique consiste à les imiter, c’est à dire taper à coup redoublés sur les mâles, les Blancs et les hétérosexuels cisgenres.

Rien n’est plus faux : taper a l’air simple, mais tout l’art est de savoir . Les papes du wokisme (Ignatiev, Butler…) accusaient les Blancs et les mâles de choses énormes et absurdes, mais très savamment calculées pour provoquer une réaction politique maximale : sinon, elles n’auraient jamais eu autant de succès. Ignatiev, avant d’inventer le « privilège blanc », avait été dix ans agitateur marxiste en usine – il savait quoi dire pour remuer les foules.

Le militant inepte ressemble donc au petit garçon qui voit son père réparer un meuble, se décide à « faire pareil » (c’est à dire attraper le marteau et donner des grands coups aux hasards) … et le démolit.

On donc voit apparaître des théories loufoques sur la musique de Beethoven qui serait anti-LGBT, les cours d’écoles primaires « favorisant la masculinité toxique » … outrancières et sans efficacité politique – la planète entière en rit !

Je plains les quelques militants sérieux qui peinent à surnager dans ce flot de bêtises. C’est sincère… et intéressé, car je dois consulter souvent la presse woke : et j’ai nettement plus de plaisir à lire, disons, Bérengère Viennot que certaines blogueurs hâtivement promus journalistes, ânonnant des concepts qu’ils comprennent à peine.

Et qu’ils croient maîtriser, avec des conséquences désastreuses : comme cette plumitive de Slate partie récemment se colleter avec un anthropologue de renom, armée seulement de sa syntaxe approximative et de quelques idées préconçues. Ça mériterait une amende, comme pour ceux qui tentent l’Everest en sandales.

Quand ils ne se tirent pas une balle dans le pied. Scène comique sur France Inter : dans une tentative désespérée de faire croire que « iel » était arrivé naturellement dans le dictionnaire, la linguiste woke de service répète que « la langue n’est pas un objet qu’on peut triturer »… contredisant sans s’en rendre compte ses propres thèses sur la « masculinisation » du langage.

Stérilité théorique, stratégies suicidaires, multiplication des militants ineptes et gaffeurs : le soutien inconditionnel des médias, qui a fait le succès du mouvement woke, est maintenant en train de l’étouffer. Midas croit avoir accédé au succès sans effort, mais le regrette très vite. Et finit par ne plus pouvoir cacher… ses oreilles d’âne.

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