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Marxisme-léninisme et Gender Studies (3) : une différence

Par Mikhail Kostylev

Marxisme-léninisme et théories gender fonctionnent donc de la même manière : sous prétexte d’analyser un « système de domination », on se désigne en fait un bouc émissaire (le bourgeois, le mâle), un Ennemi tout-puissant et dont l’influence pernicieuse s’exerce partout, même dans les sciences et les arts.

Cette rhétorique complotiste permet de mobiliser facilement des grandes masses de sympathisants sans culture politique sous la direction de quelques militants professionnels, comme le préconise Lénine dès 1902. Elle donnera l’avantage aux bolcheviks en 1917 : au lieu de perdre du temps dans des controverses entre intellectuels, ils se focaliseront sur une propagande simpliste mais efficace, dénonçant l’avide Capitaliste au chapeau haut-de-forme, ou le cruel Empereur « buveur de sang ».

Après la Révolution, l’Ennemi changera régulièrement : impérialistes, trotskistes, espions japonais, médecins juifs… mais avec toujours le même mythe du Complot à combattre.

Et cette technique de mobilisation sera reprise par le nouveau féminisme gender des années 70. Cette fois, c’est l’« homme cisgenre hétérosexuel » qui est sur la sellette : en dépit des prétextes « structurels », c’est encore des personnes bien réelles qu’on attaque, et des idéologies qu’on essaie de faire passer pour des sciences.

Marxisme-léninisme et Gender studies diffèrent pourtant sur un point fondamental : nous allons voir lequel.

(In)disciplines militantes

Les marxistes-léninistes s’organisaient, on l’a vu 1, en une structure rigide et quasi-militaire : professionnels du Parti en haut, masses militante mobilisées par une propagande grossière en bas.

Ce modèle repose sur l’obéissance : et les communistes vantaient leur discipline aveugle, qu’ils considéraient comme leur principale qualité. On connaît la boutade de Hô-Chi Minh, qui affirmait que s’asseoir sur un hérisson est impossible, « sauf si le Parti l’exige ».

La discipline du Parti était avant tout idéologique. Le militant reçoit de sa hiérarchie les notions politiques auxquelles il doit croire. Il n’a pas le droit de les discuter, ou très peu. Si le désaccord est trop grand, sa cellule le signale à la direction qui l’expulse du Parti.

Après 1960, des désaccords finiront bien par surgir, et le bloc marxiste-léniniste par se diviser, mais chaque « morceau » (maoïsme, titisme) conservera la même rigueur interne.

Au contraire, les militants du gender ont reçu leur héritage au travers du filtre de la contre-culture des années 1970 : s’ils ont gardé la rhétorique du Complot de l’Ennemi dont ils se servent volontiers, ils ont rejeté hiérarchie stricte et soumission à l’autorité.

Les conséquences sont importantes. D’abord, le mouvement gender est tout le contraire d’un Parti monolithique : il s’organise sur un modèle anarchique de petits groupes d’individus (souvent des associations) formant un réseau très lâche. Son expansion date surtout d’après 2000, avec le développement de l’Internet grand public et des réseaux sociaux.

Et la structure interne de ses groupes aussi est anarchique. Contrairement aux communistes, la discipline n’y est pas une valeur mais un repoussoir. Soit elle est absente, soit elle est spontanée : en tout cas, on ne peut pas l’exiger ouvertement des membres.
                                                                    
Le militantisme gender garde donc la rhétorique de l’Ennemi de Lénine… mais rejette les principes d’organisation qui vont avec. Et c’est un désastre : le délire du Complot, devenu incontrôlable, pousse peu à peu les militants à la psychose.

Des Complots et des Ennemis partout

Les militants communistes vivaient dans l’obsession du Complot de l’Ennemi, mais la discipline du Parti rendait la chose psychologiquement supportable. Le Parti vous expliquait qui étaient les Ennemis, quoi en penser et quelle attitude adopter face à eux. Intellectuellement parlant, il suffisait de suivre la « ligne » prescrite, clairement enseignée dans de petits manuels semblables à des catéchismes.

Prenons maintenant les militants du gender. Pour « faire leur éducation politique » (c’est à dire leur désigner un Ennemi), ils n’ont pas de Parti, mais une coalition très lâche d’intellectuels militants (journalistes, chercheurs en gender studies…).         

Ces intellectuels sont des dizaines à essayer d’exister médiatiquement dans le même champ politique : la concurrence est rude. Ils cherchent tous à mobiliser les mêmes masses (jeunesse universitaire, LGBTQI+) en dénonçant le même Ennemi (l’Homme hétérosexuel cisgenre).

La seule chose qu’il leur reste pour se distinguer, c’est donc de surenchérir sur le Complot. Devant les médias, on déclare que la main de l’Ennemi partout : la grammaire a été « masculinisée » (Eliane Viennot) 2, les manuels d’histoire sont un « grand complot contre les femmes » (Titiou Lecoq) 3

Et de surenchère en surenchère la rhétorique contre l’Ennemi enfle jusqu’au ridicule. Le comble de l’oppression patriarcale est maintenant… de prononcer le mot « femme » (dites « personnes sexisées ») 4. Ou de refuser de coucher avec un transgenre (sic).

« La tolérance, il y a des lits pour ça »

Mais pendant que les intellectuels gender luttent à qui évoquera le Complot le plus sournois pour attirer l’attention sur eux, les militants de base paient les pots cassés : en effet, il n’y a plus un seul domaine de la vie courante où l’Ennemi ne se tapit pas, et où une vigilance idéologique constante n’est pas nécessaire : langage, fréquentations, lectures…

Les militants du gender appellent que cette auto-Inquisition permanente « éducation ». Ils reconnaissent volontiers qu’elle est difficile, mais l’affirment nécessaire : toutes nos mauvaises « représentations » doivent être purgées pour qu’advienne enfin l’« égalité », nouvel Âge d’Or… mais en attendant, quelle torture mentale !

Ajoutons que les militants gender se limitent rarement à un seul Ennemi : au patriarcat s’ajoute souvent le racisme structurel, l’aphrodisme, le capacitisme… le Mâle Hétéro Cisgenre ne suffit pas, il faut aussi surveiller son inconscient contre l’emprise du Blanc, du Beau et du Valide.

On plaisantait sur les délires idéologiques du marxisme-léninisme en disant qu’il consistait à « chercher dans une pièce sombre un chat noir… qui n’existe pas ». Mais nos militants se retrouvent à chercher non un« chat qui n’existe pas » (discrimination structurelle), mais plusieurs chats (intersectionnalité), sans consignes claires (pas de « ligne » officielle) etselon des concepts de plus en plus fumeux (surenchère rhétorique) … c’est psychologiquement insoutenable !

Les marxistes-léninistes devaient parfois croire à des fumisteries – mais le Parti leur précisait clairement lesquelles. Le militant du gender, lui, ne sait même pas à quelles fumisteries croire – et ça le rend fou.

D’ailleurs, si la discipline du Parti permettait de lancer des campagnes très violentes contre les Complots imaginaires de l’Ennemi, elle permettait aussi de les arrêter au besoin. En 1950, Staline met un terme5 à la pseudo-linguistique « prolétarienne » du professeur Marr… qu’il avait pourtant encouragée au départ, mais qui menace maintenant la réputation scientifique de l’URSS à l’étranger. Et il interdit les attaques contre la « physique bourgeoise » d’Einstein, qui risquaient de nuire au programme nucléaire soviétique.

Leur sens de l’État retenait les marxistes-léninistes de trop verser dans le déni du réel : mais les militants du gender, ce frein n’existe pas. On voit de l’oppression partout, en s’aidant des théories les plus folles : une militante veut faire interdire Beethoven, car elle croit entendre un viol dans la 9ème symphonie6 ; un complot de grammairiens machos tâche depuis 700 ans « d’exclure les femmes du français », et la lettre « é » serait un hommage au pénis dressé7; les mathématiques sont construites sur « subjectivité masculine normative » donc sexistes… 8

Vivre assiégés par la réalité

À ce jeu-là, l’équilibre intérieur des militants ne fait pas long feu – pas plus que le mien, si je devais me persuader de vivre dans un monde où tout veut m’« oppresser », même la grammaire, la musique classique et les mathématiques.

Bien sûr, ça ne concerne ni les (nombreux) opportunistes, ni les étudiants en état de contestation passagère : mais chez les militants sérieux et investis, c’est parfois terrible. J’en ai vu une se rendre littéralement malade en découvrant avoir fréquenté un homme non « déconstruit ». D’autres passent leur vie sur Twitter à réclamer (ou indiquer) des « trigger warning », parce que la moindre discours « réactionnaire » peut choquer.

De fait, tous ceux que j’ai connus étaient émotionnellement instables. Au mieux, ils cumulaient périodes d’abattement et burn-out, au pire les franches psychoses et les conduites à risque. C’est le prix à payer à vouloir s’autocensurer en permanence contre des dangers idéologiques illusoires.

Mais les militants s’y accrochent, pour la même raison que les communistes occidentaux refusaient de voir en l’URSS une dictature, même trente ans après les révélations de Khrouchtchov. Comme me l’avouait une lesbienne militante : « Je ne supporterais pas que la domination masculine n’existe pas, j’ai bâti toute ma vie là-dessus. »

De là leur agressivité permanente, et leur intolérance sans bornes. La cancel culture n’est pas qu’une tentative de museler leurs opposants – certains ne supportent vraiment pas la présence de ceux qui ne pensent pas comme eux. Il leur rappelle que le monde malsain dans lequel ils se sont enfermés n’existe pas. Et il leur faut des efforts terribles pour se retenir d’en sortir.

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