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Extrait du livre de J.P. Lledo « Le monde arabe face à ses démons »: Critique d’Edward Saïd par Fouad Zakariya

Jean Pierre Lledo (Ed Colin, Paris 2013, pages 157 à 161)

Premier texte des trois à être publiés sur le site d’Observatoire. Contribution à l’analyse du discours décolonial et ses ressorts.

Pas étonnant que leur coqueluche à ces démocrates musulmans « en exil » ait été et, après sa mort, reste encore Edward Saïd. Saïd était bien le prototype de l’intellectuel démocrate arabe moderne, et aujourd’hui qu’il est décédé, sa pensée en reste le symbole. Critique vis-à-vis de soi, et donc du monde arabe, mais à la seule condition de ne pas trop écorcher l’islam. En plus dans son cas, d’origine chrétienne, ça pouvait être mal compris. Et bien sûr, si on s’interdit d’aller voir du côté de la cause interne du mal-être arabe, il ne reste plus qu’à s’en prendre à l’Autre.

On l’a vu précédemment, un des principaux traits de l’unanimisme nationaliste est la bouc-émissairisation. Ce n’est pas moi, c’est lui. Rentrer dans le chou de l’oppresseur étranger, de l’impérialisme, du colonialisme, et du néocolonialisme, vous le savez déjà, c’est notre spécialité. Là on est imbattable. Dommage qu’il n’y ait pas un prix Nobel pour ça. Mais dans le cas d’Edward Saïd, un homme trop raffiné et plein de culture pour s’abaisser à ce niveau, sa critique de l’Autre ne pouvait que prendre la forme d’une critique de l’orientalisme, qui serait donc un peu la forme culturelle de l’intrusionisme impérialiste.

Le philosophe égyptien Fouad Zakariya a, depuis longtemps, démonté la mécanique saïdienne[1]. N’empêche, nos démocrates arabes ne laisseront pas tomber si facilement l’emblème qui leur permet de continuer à être des-démocrates-arabes-non-conformistes-bénéficiant-des-faveurs-de-la-démocratie-euro-américaine correct, sans se décrocher des wagons-correct de l’unanimisme national, unanimisme qui n’est même plus à l’ordre du jour actuellement, après la victoire islamiste dans le monde arabe ! Certains de mes amis démocrates s’en sont-ils seulement aperçus ?

Pour atténuer sa critique du monde arabe, la rendre acceptable, la technique saïdienne consiste donc à culpabiliser l’Occident, lequel, encore plus habilement que son bras armé, coloniserait le mental arabe en le rendant prisonnier de l’image qu’il lui renvoie, l’orientalisme. Subtil ! Les Arabes ne seraient donc que des victimes de l’Autre. Et ceux qui disent le contraire, qu’ils seraient d’abord des victimes d’eux-mêmes, ceux-là ne sont que des « essentialistes ». Et, s’il vous plaît, prononcez ce mot, « essentialiste », avec une bonne dose de suffisance si vous êtes un agressif, ou de commisération, si vous êtes bonne pâte. Mais en quoi la « découverte » saïdienne ferait-elle preuve d’originalité ? Qui dans cette affaire est essentialiste ? Laissons à Fouad Zakariya, le soin de cette déconstruction, cela en vaut plus que la peine, tellement ça touche au cœur de la pensée unanimiste arabe, de la gauche démocrate en particulier qui tient à rester assise le cul entre les deux chaises des unanimismes nationaliste et islamique, tellement aussi c’est rare et tonifiant d’entendre le simple bon sens réclamer ses droits puis en user sans modération. À vous Fouad !

Première objection à la critique saïdienne de l’orientalisme.

« E. Saïd s’étonne de cette division géographique du monde par laquelle l’Orient est constitué en bloc homogène… (mais) cette division binaire du monde entre ‘‘nous’’ et ‘‘les autres’’ est un trait universel… et l’islam n’est pas en reste, qui divise le monde, de manière encore plus antagonique, en dar islam (territoire de l’islam), et dar el harb (territoire de la guerre)…. L’Orient s’est à son tour constitué l’image stéréotypée d’un Occident plongé dans le sexe et toutes les jouissances matérielles… »

Deuxième objection à E. Saïd quand il s’en prend à Renan constatant « le développement arrêté » de l’Orient :

« …Cet immobilisme que prêtent les Occidentaux à l’histoire islamique n’est peut-être pas le fruit de leur seule imagination. Et comment leur reprocher des conceptions qui sont au centre de la prédication de tous les maîtres penseurs de l’islamisme ? …L’islam du viisiècle n’est-il pas leur idéal à tous ? »

Troisième objection :

« Comment l’orientalisme pourrait-il parvenir à cette parfaite connaissance de son objet qui lui est nécessaire, si les orientalistes s’abusaient eux-mêmes et abusaient leur audience ? S’il est l’instrument culturel de la domination coloniale, il faut bien que l’orientalisme ait, pour l’essentiel, visé juste. »

Quatrième objection :

« Aucune société n’a intérêt à se tromper elle-même, et surtout pas celle qui veut comprendre l’autre pour mieux la dominer… »

Cinquième objection :

« Rien ne nous oblige à accepter l’image que l’orientalisme donne de nous-mêmes… Tous comme les Occidentaux ignorent généralement les jugements erronés que nous portons sur eux. »

Sixième objection :

« L’orientalisme ne serait pas devenu ce qu’il est sans le vide scientifique existant en Orient. L’Occident se serait épargné bien des efforts s’il avait pu connaître l’Orient à travers les résultats de son auto-objectivation… Le jour où les Occidentaux devront traduire nos études… parce qu’elles seront devenues les meilleures références, nous pourront commencer à creuser la tombe de l’orientalisme. Et ce jour n’est sûrement pas pour demain. »

Septième objection :

« La sagesse voudrait pourtant que, rassasiés de notre regard sur nous-mêmes, nous cherchions à tirer profit de celui des autres, même avec leur subjectivité. »

Huitième objection :

« Au nom de quelle méthode peut-on d’un côté applaudir l’influence de la culture arabe sur l’Occident, et condamner de l’autre celle des idées occidentales sur les recherches des Arabes d’aujourd’hui ? »

Neuvième objection :

« Si nous rejetons le regard orientaliste, c’est d’abord parce qu’il lève ce voile protecteur… Ces vérités, quel que soit le mobile de ceux qui mettent le doigt dessus, ont beau nous faire mal, nous ne nous relèverons pas tant que nous refuserons de les voir… L’orientalisme désenchante l’histoire des sociétés musulmanes et orientales en général. Il fait de l’histoire islamique une histoire profane produite par de simples mortels… »

Dixième objection :

« L’apologiste de l’islam classe les orientalistes en fonction de leur degré de proximité avec la foi musulmane. Les critiques laïques, en fonction de leur plus ou moins grande sympathie avec la cause arabe… »

Onzième objection :

« La vision qu’a E. Saïd du monde islamique est lacunaire et, dans une large mesure, extérieure… S’il lui était donné de séjourner assez longuement dans sa société d’origine, il pourrait méditer l’idéologie propagée par les groupes religieux qui exercent une influence sur de larges secteurs de la jeunesse arabe, et constater qu’ils prônent un islam figé… Tout se passe comme si, par le double excès de sa charge antioccidentale et de son apologie de sa culture d’origine, il cherchait à s’acquitter de sa dette envers cette dernière. »


[1]. Laïcité ou Islamisme. Les Arabes à l’heure du choix, Éditions Bouchène, 1991.

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