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Communautés postcoloniales

par François Rastier

Le thème de la Communauté est central dans les études postcoloniales. Tillotama Rajan, dans un article de Postcolonial Text raconte ainsi sa découverte enchanterresse de la traduction de La Communauté désœuvrée de Jean-Luc Nancy et de La Communauté qui vient de Giorgio Agamben.

Pour Homi Bhabha, reconnu comme l’une des trois figures principales des études postcoloniales, avec Edward Saïd et Gayatri Spivak (traductrice de Derrida), la littérature postcoloniale se caractérise par une « inquiétude incessante sur qui l’on est – en tant qu’individu ou groupe ou communauté – et la complexité d’une perspective globale» (Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, 2012, p.18. Caroline Kalandji en conclut : « Cette réalité convoque le sujet postcolonial, qu’il soit individu ou communauté, à un exercice de reconstruction de son identité », avant d’ajouter : « L’angoisse dont parle Bhabha résulte de l’hybridité qui caractérise le monde postcolonial» (« La théorie postcoloniale et la prospective de l’identité », Pensées vives, 1, 2005, p. 83).

Or définir l’identité du sujet par son rapport à une « communauté » est une position définitoire des mouvements identitaires – et même si Bhabha et bien d’autres à sa suite théorisent le « métissage » comme douleur d’une identité impossible, ils supposent et semblent regretter par là même des communautés raciales ou racialisées distinctes.

Du nazisme à l’islamisme

Le thème de la Communauté peut être rapporté à la constante référence commune d’Agamben et de Nancy, Heidegger, qui, dès Sein und Zeit (1927), évoque « die Gemeinschaft, des Volkes » alors même que l’expression de « Gemeinschaft des Volkes » (communauté du peuple) était déjà d’usage quotidien dans la presse nazie. À la question anthropologique de Kant, Qu’est-ce que l’homme ?, Heidegger substituait dès lors la question identitaire, la « Werfrage », Qui sommes-nous ? Jacques Derrida la reprit et la radicalisa par la question Combien sommes-nous ? Comme il ne s’agit évidemment pas d’un recensement de population, ce « nous » suppose quelque chose de commun, fondement de la communauté, mais aussi exclut de fait ceux qui échappent au dénombrement. Jean-Luc Nancy écrit ainsi, dans son Banalité de Heidegger : « Nous n’aimons ni les Juifs, ni la technique, ni l’argent, ni le commerce, ni la rationalité – du moins ne manquons-nous jamais de les mettre à distance » (p. 59), en omettant toutefois, malgré cette figure de participation, de préciser qui désigne ce « nous » : une communauté antisémite, anticapitaliste et irrationnaliste.

Pour les nazis, la communauté (Gemeinschaft) s’opposait, c’était un topos de l’époque, à la société (Gesellschaft). L’enjeu reste l’identification du pouvoir politique à un peuple purifié ayant retrouvé son identité et non à une population qui mêle dans tous les États modernes plusieurs langues, religions, origines ethniques, etc. Or la démocratie, dans sa forme contemporaine depuis le droit de vote des femmes, réunit les citoyens qui n’ont précisément en commun que leur droit de vote : cette égalité temporaire mais radicale épouvante toutes les pensées tyranniques. On comprend que l’état d’exception permanent du Reich ait mis fin à cela.

Dans la France de la Révolution nationale, le maréchal Pétain promulgua en 1941, en même temps que la nouvelle constitution de l’Ordre nouveau, les Principes de la Communauté qui se substituaient aux droits de l’homme et du citoyen issus de la Révolution française (La France nouvelle. Principes de la communauté suivi des Appels et messages, 17 juin 1940-17 juin 1941, Paris, Fasquelle, 1941). Dans son étude « Vers la révolution communautaire. Rencontres de la troisième voie au temps de l’ordre nouveau », Revue d’histoire moderne et contemporaine, n° 51 (2), 2004, p. 141-161, Antonin Cohen relève parmi « les produits idéologiques issus des mobilisations multisectorielles qui, de 1940 à 1943, ont voulu donner à la Révolution nationale sa Gemeinschaft » (p. 153), ces attendus : « 1. L’expérience montre que les Juifs constituent, dans chaque nation, un bloc de sang et d’esprit réfractaire à l’assimilation ; 2. Les Juifs résidant en France doivent donc être considérés comme des étrangers non assimilables » (p. 154 ; Journées du Mont-Dore, deuxième session, 1943). Il est clair que l’antisémitisme est ici au fondement de la pensée communautaire.

De nos jours, c’est la « gauche radicale » inspirée par l’idéologue nazi Carl Schmitt qui privilégie le thème de la Communauté pour définir un populisme de gauche : ainsi la philosophe schmittienne Chantal Mouffe devint-elle une inspiratrice pour Podemos en Espagne et La France Insoumise.

 Or c’est là aussi un point de convergence avec les islamistes. Alors porte-parole du Parti des indigènes de la République, qui compte Tariq Ramadan parmi ses premiers membres et dans lequel les Frères musulmans ne sont pas sans influence, Houria Bouteldja déclarait : « La perspective décoloniale, c’est s’autoriser à se marier avec quelqu’un de sa communauté. Rompre la fascination du mariage avec quelqu’un de la communauté blanche. […] L’idéologie selon laquelle les couples mixtes, la rencontre entre deux cultures, c’est beau, est vraiment pourrie. » Elle ajoute, comme pour préciser l’arrière-plan : « Je suis choquée qu’on envoie des gamins de banlieue à Auschwitz… » (« Revendiquer un monde décolonial. Entretien avec Houria Bouteldja », Vacarme, n° 71, printemps 2015). On comprend mieux le sens de ces points de suspension quand Bouteldja se fait photographier devant une pancarte « Sionistes au Goulag », calque transparent de « Juifs au Lager ». L’identité est alors définie par l’appartenance, non par l’individualité. Bouteldja proclame ainsi : « J’appartiens à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l’Algérie, à l’Islam » (Les Blancs, les Juifs et nous, 2016, p. 72). Bernard Antony, grande figure du catholicisme intégriste, la complimenta charitablement pour ce propos : « Houria Bouteldja, c’est du Barrès » (Radio-Courtoisie, 13 avril 2016).

La communauté comme machine de guerre

De fait, chaque communauté, qu’elle soit définie par une appartenance de « genre » comme en témoigne le sigle LGBTI, de religion ou de race, peut ouvrir son propre front de revendications, motivées ou non, indépendamment de l’égalité prescrite par les droits de l’homme et du citoyen : ce sera par exemple l’« islamophobie » (voir le CCIF), la « négrophobie » (cf. la Brigade antinégrophobie), la « transphobie » ou cisgenrisme, etc.

Le slogan de Rosenberg, « chaque race a son âme, chaque âme sa race », rivait la personne à sa race. C’est d’une part une essentialisation : le juif sera toujours un juif, le fameux juif éternel ; d’autre part, une négation de sa liberté : quoi qu’il fasse, il ne saurait se défaire de son âme raciale. La même sorte d’assignation identitaire se retrouve dans divers projets politiques radicaux. C’est, par exemple, l’argument de certaines féministes postcoloniales pour récuser le « féminisme blanc », qui ose par exemple permettre l’avortement ou critiquer l’excision recommandée par Al Qaradawi, prédicateur majeur des Frères musulmans, comme la polygamie vantée par Assa Traoré.

Il suffira dès lors de décliner les choix identitaires pour multiplier les « âmes ». La correspondance entre une culture, une âme, un esprit, une vision du monde, un genre, et un sexe, une race, une ethnie ou toute autre catégorie (milieu social, tradition familiale) se trouve ainsi fonder un nombre croissant d’identités définitoires qui s’affirmeront en multipliant les séparations, au nom bien entendu d’une lutte contre les discriminations — d’où par exemple la revendication militante de toilettes séparées pour les transgenres.

Jadis, de manière cryptée, Heidegger définissait l’Être par la patrie. Depuis sa question Qui sommes-nous ?, la Werfrage, les réponses se sont multipliées : le Nous ne correspond pas nécessairement à un peuple, mais peut s’étendre à une communauté sexuelle, religieuse, etc. Les essais sur la notion de communauté se sont multipliés, depuis La Communauté inavouable de Blanchot, La Communauté désœuvrée de Nancy, La Communauté qui vient d’Agamben.

De la communauté on passe au « communisme », qu’il soit « existentiel » chez Nancy ou néo-maoïste chez Alain Badiou. Ce communisme est celui des liens internes à un groupe soudé contre la ploutocratie occidentale ; d’où, par exemple, les éloges adressés par Agamben et Nancy au groupe radical-messianique connu sous le nom de Comité invisible.

La Communauté contre les droits personnels

En tant que personne, un arabe ou un persan peut être athée, mais en tant que membre de la communauté religieuse qui prétend l’inclure par sa naissance, il peut cependant être condamné pour apostasie. Ce fut le cas de Salman Rushdie — toujours en vie, mais deux de ses traducteurs ont été assassinés, du philosophe soudanais Mahmoud Taha, assassiné en 1985, comme de Faraj Fodha, égyptien athée, en 1992. Naguib Mahfouz, prix Nobel, a pour sa part échappé à un attentat, et l’historien Nasser Hamed Abou Zayd fut condamné à se séparer de sa femme.

En effet, c’est la communauté qui décrète l’appartenance de ses membres.  Aussi, elle l’emporte sur les intérêts personnels : Bouteldja admire qu’une jeune femme noire violée par un noir ne porte pas plainte, pour ne pas voir un noir en prison. Plus généralement, elle doit critiquer le patriarcat « blanc », mais non le patriarcat « indigène » : « La critique radicale du patriarcat indigène est un luxe. Si un féminisme assumé devait voir le jour, il ne pourrait prendre que les voies sinueuses et escarpées d’un mouvement paradoxal qui passera obligatoirement par une allégeance communautaire » (op. cit., p. 84).

 Tariq Ramadan, qui fut son camarade de parti, précise ce raisonnement à propos de l’excision : « Nous ne pouvons pas nier le fait que [l’excision] fait partie de nos traditions. […] Il faut nous lever pour défendre nos opinions, et avant de réagir de manière précipitée sur quelconque sujet, nous devons avoir une discussion interne. […] Il ne faut pas laisser les autres décider pour nous quelles sont nos priorités. Nous devons dire avec dignité et confiance : c’est à nous de décider, pas aux islamophobes ni aux racistes. » (« Scandale sur l’excision en islam », <https://www.youtube.com/watch?v=vQGuqstcWbY>, 3 juillet 2017).

Ce nous répété, comme toute assignation identitaire « interne » à une communauté, donne par sa voix une réponse à la question Qui sommes-nous ? : nous ne sommes pas islamophobes et sans doute sommes-nous islamistes.

L’identité contre l’individualité

Comme selon lui la pensée ne dépend pas d’un sujet capable de délibérer, mais de la communauté qui le transcende, Heidegger s’en prenait au sujet cartésien, geste que répètent des islamistes aujourd’hui, dont Bouteldja : « Je pense donc je suis celui qui soumet, qui pille, qui vole, qui viole, qui génocide. Je pense donc je suis l’homme moderne, viril, capitaliste et impérialiste. Le “je” cartésien va jeter les fondements philosophiques de la blanchité » (p. 30).

Pensé par un blanc, même aussi peu impérialiste que Descartes, le Sujet philosophique ne peut être que génocidaire.

Dès que la communauté définit l’individu, elle lui confère, avec son identité, un lustre propre, comme la fierté raciale, mais aussi une responsabilité collective : ainsi, un blanc anticolonialiste et miséreux restera un dominant et, à ce titre, un oppresseur, quoi qu’il fasse et qu’il pense. C’est le thème du best-seller de Robin Di Angelo, White Fragility (2018) obligeamment offert par Google à tous ses employés. Elle assure de coûteuses formations pour culpabiliser les personnels ; et l’on sait, dans tous les mouvements sectaires, que la culpabilisation favorise l’emprise. Que cette emprise soit managériale et/ou décoloniale, peu importe, si l’on prend conscience que le postmodernisme décolonial est devenu l’idéologie officieuse et bientôt officielle du capitalisme tardif.

On sait que les nazis ont largement usé de la notion de responsabilité collective, que ce soit à Oradour-sur-Glane ou dans des milliers d’autres villages. Elle reste au principe même du génocide puisqu’une « race » peut être jugée responsable sans que chacun de ses membres le soit. Enfin, comme l’individu doit tout à la Communauté, il doit se sacrifier pour elle, d’autant plus qu’elle n’existe que par son sacrifice. Celui qui se définit par une appartenance trouve une identité qui écarte tous ses doutes, mais peut parfois lui ouvrir la carrière du fanatisme : l’individu entre alors en guerre contre l’ennemi de la communauté et doit alors se sacrifier pour elle, dont il devient par la mort au combat un membre suréminent et un exemple 1


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