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Robert Gildea, L’Esprit impérial

A sa demande, nous reproduisons ici un texte de  Benoît Pellistrandi (Commentaire, nº 172, Hiver 2020-2021, pp. 940-942.) consacré à la chronique de Robert Gildea, L’esprit impérial. Passé colonial et politiques du présent, Paris, Passés Composés, 2020, 496 p., 25 €.


Professeur à Oxford, Robert Gildea s’est imposé comme un spécialiste reconnu de l’histoire contemporaine française. Il propose dans ce nouvel ouvrage, paru en 2019 en anglais, une histoire parallèle des empires français et britannique, des effets de la décolonisation et donc une exploration de la part impérialiste qui demeure dans les politiques des deux États. Le propos ne peut manquer d’être stimulant. Pourtant, assez vite, entre les nombreuses imperfections de l’édition (on ne compte plus les coquilles sur les dates, ainsi du vote contre la CED au 31 août 1945 au lieu de 1954 ; les approximations : on parle du général Leclerc en août 1940, d’un gouverneur « vichyssois » en Syrie au lieu de « vichyste », de Pierre Vidal-Naquet comme d’un philosophe, etc.) et les raccourcis de l’auteur, une certaine gêne s’installe.

Dès l’introduction, Gildea n’hésite pas à faire des attentats de Paris de novembre 2015 « un prolongement de la guerre d’Algérie » sans pour autant argumenter en profondeur. On est surpris d’une telle proposition. C’est qu’en réalité, Robert Gildea entend inscrire son projet dans la suite des réflexions proposées par les historiens américains Frederik Cooper et Ann-Laura Stoler dans Repenser le colonialisme (texte initialement paru en 1997, traduit en 2013 et dont une nouvelle version a été publiée chez Payot en mars 2020). Pour eux, la domination est ce qui est au cœur de la colonisation et elle est indissociable de l’histoire de la domination bourgeoise et capitaliste. Aussi l’histoire de la colonisation doit-elle associer étroitement toutes les formes de domination et tracer un parallèle permanent entre les formes d’oppression coloniales et les formes d’oppression métropolitaines. L’hypothèse pourrait être féconde si elle n’était si peu charpentée, ne reposant principalement que sur des convictions idéologiques. Aussi est colonial tout ce qui opprime, d’où cette formule étonnante à propos de l’Irlande du Nord : « le pouvoir britannique pouvait fort bien être qualifié de néo-colonialiste, au sens où il était disposé à recourir au massacre pour défendre une population minoritaire de colons [les Anglais protestants] ». La répression policière et militaire, pour disproportionnée qu’elle ait pu être en Irlande du Nord renvoie-t-elle à la notion de massacre ? Le choix des mots permet insensiblement de créer de la confusion non seulement dans les analyses mais plus encore dans la perception des situations.

En dix chapitres, Gildea entend donc retracer à la fois la construction des empires coloniaux, leur crise et leur dissolution avant d’étudier « la colonisation à l’envers », c’est-à-dire les effets sur les sociétés européennes de la présence de populations anciennement colonisées. Tout cela pour déboucher sur l’émergence de l’empire américain dont il situe l’ambition coloniale avec la guerre d’Irak et sur les effets géopolitiques de la déstabilisation du monde arabe. La thèse complète est donc la suivante : aux empires coloniaux administrés succédèrent « les empires informels », « système dans lequel les intérêts [des anciennes métropoles] étaient protégés par des dirigeants locaux dont on s’assurait les services en organisant leur dépendance financière et militaire » (p. 157) jusqu’à la crise du pétrole qui renversa l’ordre mondial au profit des anciennes colonies. D’où la riposte de l’Occident, menée par les États-Unis, « d’élaboration résolue d’un empire financier mondial » dont l’acte de naissance serait la création du G7 par Valéry Giscard d’Estaing en 1975 ! À cette mondialisation néo-libérale qui prenait la suite de la colonisation allait s’opposer l’émergence de l’Islam politique à partir de 1979. « La menace [de l’Islam] provoqua en retour une flambée de l’islamophobie dans les sociétés d’accueil et une redéfinition des identités nationales monoculturelles, dont les musulmans se trouvaient exclus, à l’instar de ce qui s’était déjà produit à l’époque coloniale, mais cette fois au prix de leur aliénation ou de leur radicalisation » (p. 245). Le schéma, malgré toute l’autorité que peut avoir un professeur d’Oxford, relève d’une forme de complotisme. Les élites blanches auraient, depuis le XVIIe siècle, un projet de captation des ressources du monde et toute l’histoire pourrait se lire à travers ce prisme et les difficultés actuelles de la France et de la Grande-Bretagne avec leurs ressortissants musulmans ne seraient que les répliques des attitudes coloniales d’antan.

Les à-peu-près formels du livre rejoignent les rapidités de l’auteur (en un seul paragraphe on passe du discours de De Gaulle du 16 septembre 1959 sur l’autodétermination au référendum de janvier 1961, masquant toutes les difficultés qui rendaient la proposition de De Gaulle si longue à mettre en place). Tout à une vaste fresque de la constitution des empires coloniaux, de leur rôle pendant les deux guerres mondiales, des guerres de décolonisation, Robert Gildea gagne en surface ce qu’il perd en profondeur et en nuances. Le propos est beaucoup trop approximatif et devient univoque. Évoquant le rôle des troupes coloniales entre 1914 et 1918, il convoque La force noire de Mangin, texte dans lequel s’exprime la vision racialisée du monde d’alors. Il donne le chiffre brut des morts sans rappeler qu’en pourcentage, il est équivalent au taux de mortalité de l’ensemble de nos armées (autour de 20% des effectifs). L’importance du chiffre brut (130 000) laisse accroire à une forme de « massacre » volontaire… 

De la guerre d’Algérie, il conclut : « La France n’allait pas renoncer à son empire en Afrique pour autant. Au contraire, elle se battrait pour le préserver, si nécessaire en usant de moyens déloyaux » (p. 162). Est-ce là une conclusion d’historien ou de militant ? 

On ne le suivra pas lorsqu’il lit la guerre des Malouines comme un conflit colonial et que, pour les besoins de son parallélisme franco-britannique, il y associe le conflit néo-calédonien des années 1984-1988. Le parti-pris de ses analyses sur la guerre des Malouines et la rapidité de son propos sur la Nouvelle-Calédonie ne semblent pas digne d’un travail d’historien. De même, réduire la question de l’immigration qui entre dans le débat public britannique dès le milieu des années 1960 (Enoch Powell) et dans le débat français dans les années 1980 (Le Pen mais aussi SOS Racisme), à un prolongement de la question coloniale appellerait une démonstration plus rigoureuse. On reste un peu perplexe quand il assimile les camps de réfugiés et de clandestins à des goulags (p. 259). Il fallait mieux équilibrer son propos : qui trop embrasse, mal étreint…

Or, il y avait matière à tirer de situations similaires des réflexions pertinentes. Les pieds-noirs en France, les blancs d’origine britanniques en Rhodésie du Nord et du Sud peuvent-ils être comparés ? Ces groupes portent-il quelque chose d’une identité nationale au moment où la Nation métropolitaine choisit un autre destin que l’histoire coloniale ? De ces traumatismes, quelles ont été les séquelles ? Se limitent-elles à Jean-Marie Le Pen comme le croit l’auteur ? Ne sont-elles pas plus profondes, moins immédiatement partisanes ? Dans la formation des élites, quel rôle joua l’horizon impérial ? On sait la fascination de la jeune Margaret Thatcher pour le Colonial Service et le rôle que joua l’École Nationale de la France d’Outre-Mer dans le modèle de l’ENA. Et dans les politiques étrangères de Londres et de Paris, quelles traces laissa l’empreinte coloniale ? Autant de vraies questions que l’auteur soit élude, soit caricature, soit écrase par un recours très personnel à la chronologie. Celle-ci n’est pas là pour expliquer un enchaînement : elle est volontairement confuse pour mieux rapprocher des faits qui n’ont parfois rien en commun. En outre, aucune donnée statistique ne vient appuyer la démonstration. Tout est impressionniste à la manière d’un article de magazine où la multiplication d’exemples individuels devrait valoir explication. Ni historien politique, ni historien des idées, ni historien de la société, R. Gildea se perd dans une approche émotionnelle et idéologique.

Le lecteur historien sortira profondément agacé par cet ouvrage qui avance masqué. Présenté comme un livre d’histoire, il n’est que le long discours d’un militant incertain dans la maîtrise de son information comme dans son argumentation.

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