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Vieux pots et soupes décoloniales

par Yana Grinshpun

En Union Soviétique, il s’agissait de se conformer à l’esprit du système qui postulait le respect du dogme communiste. Ce dernier se présentait comme projet émancipateur, progressiste et humaniste qui impliquait la création de l’Homme Nouveau. Cet Homme Nouveau état censé incarner l’idéal sociétal des rapports politiques, sociaux, et surtout humains profondément nouveaux. Tous égaux et tous heureux dans une société égalitariste, sans discriminations de classe, de sexe et de race. Joli, hein ? On reconnaît le refrain utopiste avec lequel on nous rabâche les oreilles du matin au soir. Sauf que la réalité de cette utopie qui avait pour façade de beaux discours égalitaristes était hideuse et intolérante.

Une blague illustre l’idéologie des soviets :

En 1917, une vieille aristocrate entend des tirs dans la rue. Elle envoie son majordome se renseigner. Il revient et lui dit : « C’est la révolution, Madame ». Elle continue de l’interroger : « Et que veulent ces gens ? » Le majordome répond : « Ils veulent qu’il n’y ait plus de riches ». Alors la vielle dame lui répond : « Comme c’est étrange, je pensais que la révolution c’est quand on veut qu’il n’y ait plus de pauvres » !

Eh bien, l’ex-URSS n’existe plus, mais sa 16e République Soviétique de France (c’est ainsi que le KGB appelait, en rigolant, ce beau pays qui est devenu mien) est en passe d’adopter une idéologie aussi dangereuse, coercitive, moralisatrice et punitive que celle que nous avons fuie il y a une trentaine d’année.

Quiconque connut la langue de bois marxiste-léniniste, le discours sloganique moralisateur, l’égalitarisme effréné qui a fabriqué des générations de pauvres gens, ignares de l’histoire, de leur passé dont les soviets ont voulu faire table rase, reconnaît immédiatement les poncifs discursifs  dans la prose militante de nos décolo-féministo-antiracistes qui prétendent sauver l’humanité de la débâcle inégalitaire. Avec les mêmes slogans, et les mêmes méthodes. Et les mêmes prétentions de scientificité qui font rire n’importe qui.

En guise d’exemple, je propose un exercice. Prenons une définition tirée de la Grande Encyclopédie Soviétique 

« Le marxisme-léninisme est un système scientifique de vues philosophiques, économiques et sociopolitiques qui composent la vision du monde de la classe ouvrière; la science sur la connaissance et la transformation révolutionnaire du monde, sur les lois du développement de la société, la nature et la pensée humaine, sur les lois de la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière pour le renversement du capitalisme, sur l’activité créatrice des travailleurs dans la construction d’une société socialiste et communiste ».

Vous mettez à la place de marxisme-léninisme n’importe quel mot qui désigne des idéologies post-modernes  « genre », « race », «  antiracisme », « néo-féminisme », qui sont  évidemment « scientifiques » 1 Voici une illustration :

« Le genre/la race/l’antiracisme est un système scientifique de vues philosophiques, économiques et sociopolitiques qui composent la vision du monde de la classe sociale progressiste; la science sur la connaissance et la transformation révolutionnaire du monde, sur les lois du développement de la société, la nature et la pensée humaine, sur les lois de la lutte révolutionnaire de la classe sociale progressiste pour le renversement du capitalisme, sur l’activité créatrice des travailleurs et de travailleuse dans la construction d’une société paritaire, raciale et décoloniale ».

En ex-URSS, les gens faisaient semblant de croire à ces slogans, car en les contestant, ils pouvaient risquer leur vie. (Ils la risquent ici aussi, en critiquant l’Islam, cette gentille religion de paix, mais c’est un autre sujet). Ici, en Occident, le problème essentiel est la croyance sincère et naïve d’une grande partie de la jeunesse à laquelle s’adressent les commissaires de la race et du genre dans les appels à démasculiniser le monde dominé par les injustices « patriarcales » et « capitalistes », à battre sa coulpe pour la colonisation jusqu’à la fin de son existence, à blâmer l’Occident civilisé de tous les crimes de la planète, à purger la société de trop de blancheur etc. Ici, beaucoup de collègues universitaires, surtout jeunes, ont peur d’être mal vus, mal jugés, mal identifiés s’ils critiquent cette doxa néo-marxiste assaisonnée à la sauce de la philosophie de la déconstruction et de l’inclusivisme délirant. Comme les soviets à l’époque des grandes réformes, les idéologues de l’émancipation révolutionnaire prétendent défendre une bonne cause, une cause juste, celle des « opprimés », des « dominés ». Et ils créent une mythologie à caractère religieux qu’ils enseignent dans les Universités au titre de science. En se présentant comme victimes des méchants « maccarthystes », encore un terme qui fonctionne comme synonyme de « ennemi du progrès ».

Le marxisme-léninisme était une mythologie qui prétendait fonder le monde nouveau « scientifiquement » et qui « composait la vision du monde de la classe ouvrière ». Nous passions nos examens de l’histoire du Parti en apprenant par cœur la définition de cette « science sur la connaissance et la transformation révolutionnaire du monde, sur les lois pour le renversement du capitalisme ». Les agissements des émancipateurs contemporains relèvent des mêmes procédés. Ils déclarent se battre pour la justice sociétale. Mais, bien vite, sous le masque progressiste, apparaît le visage hideux de l’intolérance. Ils excluent et condamnent ceux qui ne se plient pas aux oukases, leur font des procès sur les réseaux sociaux et dans les médias au nom de la nouvelle religion où la Femme, le Transsexuel, le « Racisé », le Palestinien, le Musulman, le Noir en tant que « minorités opprimées » deviennent de nouvelles figures du Prolétaire ou du Christ. Il s’agit donc d’une escroquerie morale et intellectuelle et de l’abus de confiance de ceux qui sont manipulés par ces discours, escroquerie de même nature que le marxisme-léninisme en son temps. Lorsque l’on fait intervenir dans l’enseignement réputé scientifique des mythes fondés sur les croyances et les ressentiments revendicatifs, on rompt le pacte éducatif en truquant l’enseignement de la littérature, de la langue, de la philosophie et de l’histoire. Dans les œuvres complètes de Lénine, il faut lire le tome 41 qui est consacré à l’éducation : « l’essentiel dans toute école est l’orientation politique et idéologique de l’enseignement ». Lénine y explique que l’orientation idéologique est déterminée entièrement par la composition du corps enseignant. Je constate que ce précepte a été pris très au sérieux par les idéologues modernes qui n’hésitent pas à transformer les enseignements à l’endoctrinement. C’est ainsi que je lis dans les copies de linguistique de mes étudiants qu’ils vivent dans un monde dominé par le « patriarcat », le « sexisme », l’« oppression des femmes et des minorités ». Et cela au sein de l’institution où les femmes occupent les postes de prestige, de pouvoir et de direction, où la grande majorité des enseignants est féminine et où les étudiants portent des noms maghrébins, asiatiques, slaves, africains, indiens et j’en passe. Je vois clairement l’apparition de nouveaux mythes totalitaires qui possèdent une structure très ancienne.


                       

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