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RETOURS SUR TRACT

[par Nathalie Heinich]

Le 27 mai 2021 j’ai publié, dans la collection « Tracts » chez Gallimard, Ce que le militantisme fait à la recherche, pour lequel j’ai été invitée le lendemain à la matinale de France Inter. S’en sont suivis de nombreux messages par courrier électronique (ou, marginalement, via Academia.edu), dont beaucoup provenaient de collègues que je ne connaissais pas, français mais aussi étrangers. 

Considérant qu’ils constituent un témoignage frappant quant à l’état du monde académique actuel, il m’a semblé utile de les collationner. Je n’ai fait figurer que les messages provenant d’universitaires ou d’enseignants, et offrant un minimum de développement – à l’exclusion donc des simples messages de félicitation ou de soutien. Parmi la quarantaine de messages reçus un seul était négatif, mais il n’a pas été reproduit ici car trop personnel pour pouvoir être anonymisé. Tous les messages en effet ont été autant que possible anonymisés, d’où les quelques coupes. Enfin les attributs de disciplines sont au masculin-neutre, le sexe des auteurs des messages important peu ici.


Enseignant en architecture (USA), 27 mai 2021 :

Chère Madame, 

Voici un court message, car je viens de finir votre excellent Tract paru chez Gallimard aujourd’hui. Pour avoir étudié aux États-Unis, et avoir fait les frais comme beaucoup de ce climat délétère, je suis particulièrement sensible au courage et à la clarté de vos essais ! Encore une fois, bravo !

Sociologue (France), 28 mai :

Chère collègue bonjour, 

Je viens de vous entendre sur France Inter et je me permets de vous envoyer un mail tout de suite pour vous remercier : je me suis senti moins seul quelques instants. 

Je pense que je vous réécrirai après avoir lu le Tract, mais je me dis que comme ceux qui sont hostiles aux idées que vous défendez ne vont pas attendre pour vous insulter, il est peut-être bon que ceux qui les partagent réagissent vite aussi. Si c’est la guerre, je suis du même camp…

Philosophe (Suisse), 28 mai :

Chère Madame, lisant avec grand intérêt votre texte sur ce que le militantisme fait à la recherche, je tenais vous remercier pour cette prise de position salutaire et courageuse. Votre constat est sombre et parfaitement juste je crains, mais son existence donne quelques motifs d’espoir. Merci à vous.

Sociologue (France), 28 mai :

Chère Nathalie,

Tu as fait sensation ce matin sur France-Inter. Je suppose que tu es
submergée de messages, de tous types et pour certains des pires.

Je ne voudrais pas revenir sur tes propos, mais te faire deux remarques
obliques :

1. A t’entendre, je me demande si tu n’as pas tendance à confondre l’université avec l’EHESS et les Sciences-Po. Dans les universités, il n’y a guère de place pour ce type de débats. Sans doute, une large part du corps enseignant, en sociologie, mais plus encore en sciences politiques, donne dans l’idéologie plus que dans la science. Mais c’est sans effet, car les étudiants, eux, s’en contrefichent, mis à part un tout petit noyau d’activistes qui n’ont pas besoin des enseignants pour se convaincre. Si nombre d’étudiants ânonnent les thèses de Bourdieu comme les versets du Coran, ce n’est pas parce qu’ils seraient endoctrinés. Ils écrivent ce qui leur paraît devoir être dit pour l’examen. Ils raconteront de la même manière les âneries de la novlangue
de GRH trois lignes plus loin. Propos tout aussi idéologiques et auxquels, je pense, ils adhèrent plus, pour des raisons que, d’ailleurs, Bourdieu expliquerait sans peine.

Pour le reste, les universités sont aujourd’hui des lieux intellectuellement morts, des canards qui courent encore alors qu’on leur a coupé la tête. C’est pour cela que toute cette polémique a un côté étrange. Elle a à mon sens le grave inconvénient d’entretenir une image fausse de l’université qui contribue à masquer ses réels
problèmes. Quand Demorand évoque ce fructueux bouillonnement juvénile caractéristique de l’université, il entretient une image soixante-huitarde de celle-ci totalement dépassée. Malheureusement, c’est bien pire. On ne discute plus de rien, pas plus dans les couloirs que dans les amphis. On gère, tant bien que mal, des masses de populations qui ont été déversées là parce que l’on ne savait pas quoi
en faire. Bien sûr, on trouvera toujours deux ou trois étudiants avec lesquels on entretiendra des conversations intellectuelles, mais la plupart ne désirent qu’une chose : obtenir leur peau d’âne au moindre prix avec l’espoir que cela leur vaudra un emploi.

2. En conséquence cette « guerre » que tu dis n’est pour moi qu’un jeu stérile interne à la profession. Je le dis d’autant plus volontiers que je me suis retrouvé dans cette galère sans les défenses institutionnelles dont tu disposais (le CNRS, Gallimard…). (…) Mais cela ne m’empêche pas de vivre et d’écrire ce que je veux pour un public sans doute restreint. Nul ne vient me chercher noise tant que je ne saute pas dans l’arène. Et pourquoi le ferais-je, puisqu’elle a si peu de prise sur la société réelle ? En revanche, je n’ai pas hésité à prendre des risques (…). C’est que j’ai là le sentiment de m’adresser à la société et non à mes collègues à qui, malheureusement, je n’ai plus grand chose à dire, collectivement s’entend, car je sais qu’individuellement j’ai des lecteurs, en petit nombre, mais sincères qui s’intéressent à tel ou tel de mes travaux.

C’est là que se situe ma seconde interpellation : tu as défini auprès de Demorand la science sur un mode purement procédural : le jugement des pairs. Mais tu sais que les instances scientifiques actuelles (comités de rédaction de revue, etc.) sont dominées par des personnes qui adhèrent, le plus souvent passivement, aux thèses que tu dénonces. C’est précisément cette procéduralité qui est en défaut. Et ce n’est pas sans lien avec ce que j’évoquais plus haut : on ne discute plus ; on est dans
l’évitement le plus total. Une thèse, maintes fois répétées, validée par de multiples comités « scientifiques » va être considérée comme « vraie », non pas parce que les gens y adhèrent, mais parce qu’elle a été adoubée par ces dispositifs de validation procédurale. Il serait inconvenant de la discuter.

Ta confiance dans l’académisme me paraît donc pour le moins exagérée. C’est Galilée qui avait raison contre les docteurs de l’église. Ce qui est tragique dans la culture « critique » actuelle, ce n’est pas qu’elle soit critique, c’est, au contraire, qu’elle est totalement conformiste. Nos « révolutionnaires » ne sont que des petits fonctionnaires qui soignent leur carrière. Je te rejoins donc sur le fait que cela étouffe
la pensée. Mais ce qui est à l’œuvre n’est pas tant la pression de quelques activistes que la léthargie générale de la pensée que la bien-pensance génère. Or celle-ci est entretenue par la société politique dans son ensemble.

Je ne te donne qu’un exemple. Tu évoquais la question du féminisme et
des inégalités. L’inégalité la plus manifeste entre les sexes est la différence d’espérance de vie entre les hommes et les femmes au détriment des premiers. Qui s’en soucie ? Pour le coup, ce n’est plus une « construction sociale ». C’est complètement naturalisé, comme le fait que les femmes ont massivement la garde des enfants lors des divorces ou ne vont pratiquement jamais en prison. Mais aborder de telles questions est impossible, car la défense des femmes est universellement reconnue comme grande cause internationale. Ainsi orientée idéologiquement, la
vraie recherche est impossible. Mais tu vois bien que cela va bien au-delà des milieux que tu dénonces.

La situation me paraît donc à la fois différente et bien plus grave que tu ne le dis. C’est d’abord la crise de l’université (…). C’est ensuite une grave crise des sciences sociales, qui ne se résoudra pas dans l’affrontement d’un camp contre
l’autre, car j’y vois comme un épuisement de la volonté de savoir. C’est bien là que tu te trouves en porte-à-faux avec tes opposants. Tu les attaques comme si c’étaient des activistes enflammés. Eux ont la bonne conscience, fondée, d’incarner l’autorité disciplinaire. Le rappel aux règles procédurales de l’académisme est donc bien impuissant. Ce sont des Galilée dont nous avons besoin, de ces fous de la vérité qui sont capables de dire devant tous les docteurs réunis : « et pourtant, elle tourne », ce qu’apparemment même Galilée n’a pas osé faire. Bien des docteurs de l’église en étaient d’ailleurs sûrement convaincus. Ils savaient seulement que ce n’était pas là chose bonne à dire…

Historien (France), 28 mai :

Chère Nathalie,

Très bien, ton interview dans Le Figaro et sur France Inter. Tu as le courage de monter au front, bravo ! Si nous n’y prenons pas garde, nous allons tout droit vers un nouveau totalitarisme, aussi dangereux que ceux du passé. Aucune envie de voir l’Histoire bégayer.

Enseignant en littérature (France), 28 mai :

Chère Nathalie Heinich

Je vous ai entendue ce matin aux petites heures sur France Inter, interrogée par le journaliste préposé aux idées convenues : je veux vous dire combien j’ai admiré votre finesse, votre élégance, votre retenue, et la clarté de vos réponses. Vous avez représenté – pardon pour l’emphase due à l’heure tardive – l’honneur de la recherche, faite d’exigence et de fidélité aux valeurs des Lumières (mais oui). Votre combat contre les woke et contre le wokisme qui vient est salutaire : cette « convergence des luttes » est à terme un poison mortel, et je vous sais gré de faire ainsi acte de courage. J’espère que les tièdes et les mous auront entendu votre phrase « j’ai perdu des amis » : hélas, telle est bien la vérité cruelle de cet engagement, qui fait qu’on perd des amis parce qu’ils se montrent incapables de comprendre combien leurs bons sentiments, leur moraline, leur bien-pensance bonasse sont les meilleurs alliés de ceux qui, à petit feu, à bas bruit, sapent le socle de valeurs et de principes qui sont les nôtres, laïcité, républicanisme, travail d’histoire et de mémoire, examen patient des faits et des notions. 

Je vante auprès de mes étudiants votre livre, comme on dispense un antidote.

Philosophe (France), 31 mai :

Chère Nathalie Heinich,

Malgré notre dissentiment (et cela aura encore plus de valeur) je veux vous assurer non de mon soutien car comme vous le savez je ne pèse rien, mais de ma sympathie pour ce libelle. Je ne suis pas sûr qu’il y ait une guerre civile à l’université mais les choses en sont à un point où on peut qu’être partagé entre l’effroi et la colère. Là où nous différons, si je puis me permettre, c’est que je pense que depuis la Révolution française il n’y a pas d’université en France. Celle qui a été rebâtie sous l’époque napoléonienne puis de la Restauration n’était qu’un jury de baccalauréat (il en existe un reste quand à l’université on doit participer aux comités de choix de sujets puis présider les jurys). Après la guerre de 1870 on a essayé de copier l’université allemande. Jusqu’en 1914 c’était à peu décent. Après vous connaissez la suite : marxisme, déconstruction… et puis maintenant rien. Même l’EHESS en est à ce point de non-retour. (…) Il faut beaucoup de courage pour se plonger dans l’histoire qui nous est contemporaine (…).

S’il y a une guerre civile dans l’université c’est aussi dans notre incapacité à nous ouvrir à des critiques et à en faire de raisonnables, et la France est un modèle de fermeture à des pensées alternatives. C’est actuellement le pays le pire pour la tolérance et la curiosité. (…)

J’espère que vous lirez mon billet. Ne retenez que mon contentement à ce que vous ayez eu le courage de dire les choses avec netteté et fermeté. Je vous ai écrit franchement car après tout nous sommes collègues. Je crois que nous sommes tous deux attachés à ce navire qui coule (…).

Philosophe (Belgique), 2 juin :

Chère Madame Heinich,

Je me permets de vous écrire, car (…) m’a transmis, à ma demande, votre courriel.

Je suis un philosophe du droit et j’ai lu d’une traite votre petit texte publié chez Gallimard Tracts. Vous n’imaginez pas à quel point ce que vous décrivez exprime un ressenti, désagréable, sur lequel je me gardais (et me garderai peut-être) de mettre des mots. A l’une ou l’autre citations près que j’aurais évitées (l’une issue de Taguieff, car comment vérifier la citation ?) vos arguments me convainquent parfaitement. Je me demande parfois si la théorie politique permet autant que la sociologie une neutralité telle que vous l’entendez : mais j’accueille l’idée d’y voir un but, une ligne à suivre.

Il se trouve que contrairement à vous je ne publie pas de tribunes. Je me « contente » de mener une recherche où je ne me prive pas de commenter voire de critiquer les collègues, mais où il serait difficile d’identifier un militantisme quelconque. Je suis donc, je crois et j’espère, à l’opposé des universitaires que vous décrivez.

La seule chose pour laquelle je milite est une recherche rigoureuse, ouverte au niveau des objets d’études mais exigeante au niveau des arguments (…).

Je me suis même permis de partager auprès de collègues une vidéo où vous expliquez comment on écrit un livre, car une fois encore, vos observations étaient très justes.

Je travaille dans une faculté plutôt militante mais je parviens à mener mes recherches (…) de manière sereine.

Votre ouvrage est courageux et bienvenu.

Spécialiste de cinéma (France), 3 juin :

Chère Nathalie, 

J’applaudirais des trois mains si j’en avais autant.

Pour ma part, je vois une petite différence entre cette 3ème glaciation et les deux précédentes. Il me semble qu’elle bénéficie de beaucoup plus de relais dans la société. Jamais les maoïstes n’avaient imposé leurs propres manières de voir au Centre National du Cinéma par exemple (pour citer un exemple que je connais bien). Les néo-féministes si.
  Même l’idéologie de la lutte des classes n’était pas parvenue à occuper le devant de la scène comme l’a fait le racisme systémique à l’occasion de la dernière cérémonie des Césars.

Je trouve que « cette forme sophistiquée de la bêtise », si bien résumée dans la formule « Ce n’est pas vrai parce que ce n’est pas bien », parvient à conquérir des places institutionnelles bien au-delà du monde universitaire, notamment dans les milieux culturels. Les nominations des nouveaux dirigeants des grandes institutions culturelles sont très perméables à des personnalités woke. Le monde de la Tech, Apple en tête, ne sont pas les derniers à surfer sur le genre ou le privilège blanc.

Je sais bien que cela est au-delà de l’objet de ton analyse limitée à la recherche mais même si ces idées sont inopérantes à décrire le réel dans le champ sociologique, il m’apparaît aussi que ceux qui les reprennent hors de ce champ exercent parfois un pouvoir bien réel dans des sphères moins minoritaires qu’il n’y paraît. 

Rassure-toi, je n’ai pas viré paranoïaque et complotiste mais les bras m’en tombent (heureusement que je n’en ai que deux finalement) face à tant d’inepties, de croyants (et de cyniques). 

Encore bravo.

Historien (France), 3 juin :

Chère Madame Heinich,

Je viens de terminer votre « Tract » que j’ai lu d’une traite, buvant du petit lait à chaque ligne (et qui s’inscrit dans la logique du dossier de la revue (…) auquel vous nous avez fait l’honneur de contribuer).

Ce texte fera date. Au cours de votre entretien sur France Inter, vous avez eu raison de parler de guerre et, comme dans votre texte, d’employer des mots nets et qui correspondent à la réalité. Vous avez également évoqué l’affaire Dreyfus. Voilà qui m’a rappelé la trempe d’un Clemenceau, mais aussi d’un Buisson (sur lequel j’ai fait ma thèse) lui-même inspiré par Castellion. Ils ont perdu des amis, en ont gagné d’autres, ont su ne suivre que leur conscience. Je me souviens de la violence de la presse de l’époque (ce qu’on nomme campagne de presse aujourd’hui eût fait sourire les acteurs de l’Affaire), des cours de Buisson perturbés à la Sorbonne par les anti-dreyfusards et de Buisson lui-même molesté par les camelots du roi. Après avoir résisté pendant plusieurs mois à son ami Félix Pécaut qui le harcelait, presque jour après jour, pour qu’il rejoigne le camp dreyfusard, c’est sur la tombe de son ami que, le 3 août 1898, Buisson se déclare publiquement en faveur de Dreyfus, décrivant Pécaut comme un initiateur moral « à qui il est donné d’introduire ses semblables dans un domaine supérieur, de leur révéler une parcelle neuve de la vérité, de leur ouvrir une voie et d’y marcher droit et ferme devant eux sans savoir s’il sera suivi. L’initiateur, c’est l’homme de génie. Et il se reconnaît à ce signe entre plusieurs que, devançant les autres, il n’en est pas d’abord compris, il les étonne, il les inquiète, il les scandalise ».

Il n’est pas inintéressant, alors que nous entamons manifestement une période trouble, de se rappeler ceux qui nous ont précédés dans des périodes agitées.

Encore bravo, donc, pour ce que vous faites, pour votre courage et merci.

Philosophe (France), 5 juin : 

Chère Nathalie Heinich, 

J’ai lu avec soulagement et même bonheur votre remarquable critique du militantisme académique et je tiens à vous en remercier. J’imagine que votre vie n’en sera pas plus facile. Bravo.

Ethnologue (France), 5 juin :

Chère Nathalie,

Quelle intense joie de vous entendre sur France Inter, brillante et courageuse !

J’espère qu’on ne va pas crever les pneus de votre voiture…

Nous sommes toutes fières de vous ! Policar s’est ridiculisé et Demorand en avalait son masque !

Bravissimo !

Enseignant en sciences pour l’ingénieur (France), 6 juin :

Chère Madame,

Je viens de lire votre excellent `tract’ sur le militantisme dans la recherche. J’ai applaudi à chaque page. Ces gens n’ont pas le souci de servir le savoir (ils s’en moquent) ni l’institution, ils s’en servent au contraire comme d’un porte-voix ; de la leur exclusivement, bien entendu. Cette régression (vous empruntez le mot de `glaciation’ à Julliard, et je considère que le retour des classifications raciales à l’université est une régression) est aussi étonnante que fascinante, mais assurément lamentable.

Je doute que cela vous soit d’un grand secours, mais comme ces médiocres au front bas vont probablement vous tomber dessus à bras raccourcis, je voulais vous exprimer chaleureusement ma solidarité de pensée, et mon admiration pour votre courage.

Merci encore, et bravo !

Sociologue (Royaume-Uni), 6 juin :

Bonjour à vous, 

Ce petit message pour vous dire que j’ai suivi avec intérêt vos interventions sur les dérives militantes actuelles. Bien évidemment, comme vous le savez, je partage entièrement vos vues. C’est très bien que vous ayez eu cette belle couverture médiatique !

Sociologue (Portugal), 7 juin :

Professeur Nathalie Heinich,

J’ai eu la chance, ces derniers jours, d’écouter vos interventions et de lire quelques-unes de vos réflexions à propos du mal que le militantisme représente pour la recherche en sciences sociales, la sociologie en particulier, et je voudrais vous remercier pour avoir le courage de formuler de façon aussi courageuse, claire et solide ce qui, pour moi, constitue un mal qui, malheureusement, devient dominant dans la recherche en sciences sociales et le monde universitaire non seulement en France mais aussi ailleurs. Étant moi-même une sociologue portugaise, les dernières années je me sens, de plus en plus, frappée par cette espèce de malaise qui se dissémine un peu partout dans le monde académique sans que les gens qui pensent (comme on attendrait de professeurs universitaires, de savants !) s’interrogent et osent penser différemment.  Le vocabulaire « mainstream», les cours qui ne sont plus organisés de façon à permettre aux étudiants d’apprendre et de penser, tout simplement ; les processus de sélection au sein des Universités elles-mêmes ; les projets de recherche préférés en fonction, non pas de ce qui arrive au monde et que l’on aimerait/devrait essayer de connaître en profondeur munis d’outils scientifiques, mais de programmes politiques et militants qui n’apportent rien de nouveau et dont la qualité ne peut jamais être mise en question parce que ils suivent « la mode », laissent, je dirais, très peu d´ espace à tous ceux qui aimeraient faire les choses autrement.

La frontière entre la science et la politique est en train de disparaître ! Et les sciences sociales, la sociologie en particulier, est peut-être confrontée à une progressive extermination… tout simplement.

Je m’excuse pour mon discours aussi pessimiste, mais j’ai été vraiment frappée par votre courage de partager des idées à contre-courant de façon aussi méthodique et intellectuellement organisée. C’est un malaise qui s’installe et qui contamine tout (et tous), ne permettant pas (au contraire de ce qui est dit) de contradiction. Si ce que l’on veut étudier ne vas pas dans une certaine direction, si on essaie de faire les choses de façon rigoureuse et avec une certaine éthique, etc. ; si jamais on participe à des exercices d’évaluation de projets, candidats, etc.., de façon sérieuse et impartiale (et, en général, cela représente beaucoup plus de travail), on dirait que c’est à nous de changer, de nous adapter ! C’est très décourageant et je me demande, de plus en plus souvent, s’il vaut vraiment la peine de continuer (ou bien changer de métier !).

Peut-être vous n’aurez même pas le temps de lire mon email, mais j’ai voulu vous l’adresser quand même.

Psychiatre (France), 7 juin :

Chère Nathalie Heinich,

Merci beaucoup de votre commentaire, qui me touche. Je pense souvent à vous car il me semble qu’à un certain niveau, le combat que vous menez en première ligne contre l’islamogauchisme à l’Université est de la même nature que le mien : lutter contre l’acceptation passive et peureuse de discours idéologiques qui aboutissent à de la violence destructrice pour les individus et pour notre société : atteinte au corps, atteinte à la liberté de pensée, atteinte à la pensée même tout court.  

Philosophe (France), 7 juin :

Chère Madame, 

Nous ne nous connaissons pas mais j’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre dernier Tract, qui touche vraiment au plus juste. Depuis, j’observe que les critiques pleuvent sur vous, évidemment : « qui se sent morveux, qu’il se mouche », comme on dit dans Molière.

Pourtant, comment ne pas vous donner raison ? Avec un peu de distance critique vis-à-vis de soi-même, avec un peu d’honnêteté, avec un peu moins de « sérieux » dans le rapport à ses propres « luttes », chacun peut savoir quand finit le discours scientifique, partageable, universalisable, et quand commence l’opinion personnelle… Et j’éprouverais comme une usurpation (un « détournement de fonds publics », dites-vous justement) de me servir de mon salaire et de mon poste pour répandre mes convictions. Hélas, cette simple distinction élémentaire est devenue rarissime. On confond le mobile psychologique qui nous pousse à faire de la science et la fin de ladite science dans sa constitution et son exposition. 

Je voudrais néanmoins attirer votre attention sur deux points : 

1) Vous écrivez (et vous l’avez, je crois, redit sur France Inter) que ce qui doit régner est l’évaluation par les pairs. Hélas, comment y croire encore ? Les comités de sélection des universités sont à présent des comités de cooptation, où règne l’entre-soi ; de même, souvent les revues scientifiques. L’évaluation par les pairs est évidemment idéale, mais elle suppose la vertu de chacun. Or la vertu a disparu devant l’intérêt, le militantisme, l’esprit de coterie et la médiocrité. 

2) La médiocrité justement – et un point qu’on n’a pas assez remarqué, me semble-t-il: si l’on se tourne vers Deleuze, Foucault, Bourdieu, Derrida, on s’aperçoit qu’ils étaient capables de parler impeccablement (techniquement, savamment) des grands auteurs de la tradition ; ils s’écharpaient sur Descartes, Pascal, écrivaient sur Spinoza, Kant, Saussure, etc., etc. Le système qu’ils ont contribué à détruire (plus ou moins volontairement) avait fait d’eux des savants érudits et compétents – et leur inventivité n’a pu se dégager que sur fond de cette compétence. Que dire de leurs épigones ? Les foucaldiens disent du Foucault, les deleuziens du Deleuze, etc., etc. C’est pitié de les entendre parler de Descartes – et d’ailleurs ils n’en parlent pas, car ils en sont bien incapables, et n’ont pour Descartes que mépris. Ils n’ont lu ni Platon, ni Kant, ni Pascal – aucun des auteurs qui avaient pourtant nourri leurs champions. 

Je me demande d’ailleurs (mais ce n’est qu’une piste) si un bon instrument de mesure des capacités de nos adversaires (communs) ne serait pas, précisément, d’évaluer leur savoir en histoire : histoire de l’art, histoire de la littérature, histoire de la philosophie, histoire des sciences, etc. Nous verrions ces militants défaits par leur ignorance et se ridiculiser. Pour ma part, je ne puis sans agacement les écouter déballer leur ignorance et tromper les honnêtes gens sur leurs fausses qualités.

En tout état de cause, merci, chère Madame, d’avoir livré ce combat. Je crois que nous y jouons les trente prochaines années (les politiques de recrutement, l’expansion de l’ignorance et par conséquent la rupture dans la transmission du savoir et de ses méthodes, etc. : tout inquiète).

Historien (France), 9 juin :

Madame, 

Juste pour vous dire le grand intérêt que j’ai pris à lire votre Tract-Gallimard sur les dérives présentes de la recherche en France.

C’est un texte courageux et salutaire. Je souscris à l’ensemble de votre analyse.
Elle est corroborée par l’envoi récent du programme scientifique du Campus Condorcet (voir ci-joint) qui témoigne combien les distinctions entre la recherche scientifique et le militantisme idéologique ont disparu. 

Il convient d’ajouter que cette évolution tend à faire lentement disparaître les domaines d’érudition, comme on le constate d’année en année lorsqu’on prend connaissance des projets retenus et soutenus.

C’est une menace pour les disciplines traditionnelles d’étude et de savoir qui sont étouffées, marginalisées, du fait de l’emprise grandissante du « militantisme académique », comme vous le dénommez justement.

Avec mes remerciements pour cet outil pertinent de réflexion,

Historien (USA), 10 juin :

Nathalie, merci infiniment de ton livre Ce que le militantisme fait à la recherche. C’est un livre très lucide et très actuel.

Musicologue (France), 12 juin :

Bonjour Madame,

Je suis maître de conférences Hdr à l’université […] et comme vous titulaire d’un doctorat de l’Ehess. J’ai entendu à France Inter il y a quelques jours votre intervention sur la recherche dans les universités française et je suis en total accord avec vous. J’ai téléphoné à France Inter en leur disant que vos propos étaient justes et mesurés, mais malheureusement mon témoignage n’a pas été pris. J’ai été d’ailleurs scandalisé de voir que les auditeurs intervenants étaient tous en attaque contre vous. Pour moi la recherche ne doit pas se faire sur des jugements mais sur la seule analyse des faits et données. Je répète inlassablement à mes étudiants de ne pas prendre parti dans le cadre de leur recherche, mais c’est souvent peine perdue. 

Je tenais donc à vous faire savoir que je soutiens votre démarche et que je la trouve totalement saine et nécessaire. En cherchant votre mail, j’ai malheureusement constaté sur Internet que vous étiez attaquée de toute part, et c’est fort regrettable.

Sociologue (France), 12 juin :

Chère collègue, 

J’ai lu « Ce que le militantisme fait à la recherche », et comme je le pressentais je suis en accord avec ce que vous écrivez. Des académo-militants, comme vous dîtes, j’en rencontre tous les jours. Et je n’ai pas seulement l’impression de ne pas exercer le même métier qu’eux, mais de devoir en plus m’en excuser (eux combattent toutes les injustices du monde, moi je me contente de les décrire voire de les nuancer ! Sur ce point, ils n’oublient jamais de faire sentir leur supériorité morale…).  

Je vous suis totalement dans votre condamnation de l’expression « sociologie critique ».  C’est à la fois un pléonasme et un oxymore. Soit on prend « critique » au sens de « ne pas se limiter à ce que le sens commun perçoit et dit d’une chose, enquêter pour en distinguer la réalité plus profonde », et dans ce cas faire de la sociologie (ou toute autre science sociale) c’est être obligatoirement critique. Sociologie critique est donc ici un pléonasme. Soit on prend « critique » au sens de « s’opposer à une réalité qui ne nous plaît pas, s’engager politiquement contre l’organisation présente de la société », et dans ce cas on n’est pas sociologue mais militant politique. Là, « sociologie critique » est un oxymore. Ainsi, critique, le sociologue l’est obligatoirement au premier sens du terme, mais s’il l’est au second sens, alors il quitte la neutralité axiologique, et donc la sociologie (ou tout autre science).  

L’intersectionnalité est un concept que je connais mal, mais pour ce que j’en sais il semble en effet manquer totalement de subtilité. Est-ce que les désavantages pour les femmes, les personnes de couleur, celles qui appartiennent à une minorité sexuelle existent, et avec la même intensité, dans tous les secteurs de la vie sociale ? Comme vous l’écrivez, si on répond oui, les jeux subtils avec les contextes passent totalement à la trappe… J’ai enquêté, il y a bien longtemps, sur les jeunes femmes d’origine maghrébine résidant en France, et j’ai pu constater que dans certains contextes le fait d’être femme n’était pour elles pas un désavantage qui se serait additionné à celui d’être d’origine arabe, mais qu’au contraire il venait plutôt l’atténuer. Pour entrer dans le monde du travail, dans une famille « française » par le mariage – et je ne parle même pas des boîtes de nuit ! –, j’ai constaté que c’était souvent plus aisé quand on s’appelait Fatima que Mohamed. Qu’en dit l’intersectionnalité ? (…)

Je suis désolé d’avoir été un peu long, et je vais l’être un peu plus en terminant sur un point de désaccord avec vous. Je ne suis pas sûr que la tribune que vous avez signée avec d’autres sur Michel Wieviorka était nécessaire. Le problème n’était pas son contenu, mais le ton, qui m’a paru excessif. J’aime les affrontements d’idées, mais mon tempérament me porte peu vers les attaques de personnes. Mais peut-être que je ressens les choses ainsi parce que je suis en seconde ligne dans l’affrontement – dans la guerre, comme vous avez dit sur France Inter –, et que je n’ai jamais été agressé par voie de presse comme vous avez pu l’être, notamment à l’occasion du prix Pétrarque. Peut-être est-il même temps pour moi de quitter cette attitude que ma vie à la marge de la communauté universitaire à la fois m’impose et me permet. J’y réfléchis…

En tout cas je suis de votre côté dans le combat pour que la sociologie et les autres sciences sociales retrouvent leur ambition de compréhension de la réalité sociale ; ce qu’elles ne peuvent faire que si celles et ceux qui les pratiquent ont pour boussole la neutralité axiologique. Qui ne peut être qu’imparfaite, mais si en tant que chercheur on n’a pas d’obligation de résultat sur ce point, on a au moins celle de moyens (la distanciation). 

Ethnologue (France), 15 juin :

Bonjour madame,

Je viens de terminer votre petit opus « Tracts Gallimard », Ce que le militantisme fait à la recherche, avec lequel je me sens en phase.

J’effleure de mêmes questionnements que les vôtres dans mon dernier livre (…). Vous n’ignorez sans doute pas que le champ des violences sexuelles fait l’objet de bien des engagements et de multiples formes de « militances », de sorte qu’il n’est pas aisé d’adopter – et de conserver – la neutralité axiologique qui sied aux sciences sociales. (…)

En tout cas, merci pour la rectification que vous opérez et les encouragements à tenir, dans ces domaines sensibles, une posture de recherche.

Bibliothécaire (France), 15 juin :

Chère Nathalie,

Je viens de terminer la lecture de ton Tract. Les académo-militants sont décidemment une engeance avec une forte capacité de nuisance. Tu as dû en chiffonner quelques-uns avec ton franc-parler ! Peut-être même quelques crises de nerfs…

Bravo. C’est salutaire, c’est imparable. Genre coup de poing. Et c’est courageux.

Linguiste (France), 18 juin :

Chère Nathalie, 

Le « tract » (…) est enfin arrivé. C’est un excellent texte, très honnête intellectuellement et riche d’enseignements épistémologiques. Publié par la collection ‘tracts », ce n’en est pas un, c’est un véritable guide de l’éthique académique, qu’il serait bon de recommander à tous les enseignants.

Merci beaucoup pour ce travail lumineux, très clair, très synthétique et très argumenté ! C’est toujours un plaisir de vous lire.

Sociologue (France), 21 juin :

Juste vous dire la satisfaction que me donnent vos pages et surtout les dernières.

Les différentialistes sont portées par la platitude visible, donc  transmissible des faits et, avec l’intersectionnalité, Fassin et autres ont exclu leurs propos de la moindre approche épistémologique défendable. J’ai introduit Christine Delphy  en sociologie (1971) et je l’ai défendue au CNRS le jour où Touraine a dit « Une page de C.D coûte cher au CNRS ». Tollé. J’ai arrêté le débat, parce qu’elle est intelligente et j’ai longtemps espéré que la maturité, la rupture avec Fouque la ramènerait vers nous.

Oui, affirmer que les valeurs sont supérieures   à la complexité des identités individuelles, c’est difficile mais il faut tenir.

Aron pensait que l’esprit libéral au sens qu’il lui donnait était inactualisable, mais que les démocraties pouvaient y travailler… C’était il y a plus de 40 ans. On ne peut plus partager cet optimisme… (…)

Acceptez, je vous prie, mes pensées admiratives.

Spécialiste de sciences de l’information (France), 23 juin :

Chère Collègue,

Je viens de lire votre Tract avec beaucoup de plaisir. Engluée dans des tas d’obligations universitaires, j’avais remis ma lecture à plus tard. Il est tôt mais cela vaut la peine.

La réunion d’urgence (zoom bien sûr) de notre CNU hier pour tenter de mesurer les dégâts à venir des décrets en cours d’écriture sur l’Université, nous a (les membres présents) plombé le moral ! 

Nous n’en avons pas fini avec le militantisme woke. La transformation de l’organisation universitaire sur le mode libéral anglo-saxon encouragera le clientélisme (et puis quand le contenant à une forme libérale multiculturaliste anglo-saxonne, il me semble inévitable que le contenu épouse ses formes).

Spécialiste de littérature (France), 23 juin :

Excellent Tract que Ce que le militantisme fait à la recherche. Argumenté, sobre, avec ce qu’il faut d’humour (ah cette main aux fesses épistémique !), mais aussi la tristesse qui affleure, tristesse légitime quand on voit la ruine de ce qui fut l’Université. 

Politiste (France), 24 juin :

Madame,

Je prends la liberté de vous adresser la note de lecture que je viens de publier pour (…) sur votre ouvrage Ce que le militantisme fait à la recherche. J’ai trouvé vos analyses tout à fait salutaires et m’y suis d’autant plus retrouvé du fait des nombreuses dérives que j’ai pu constater en étudiant cinq années, encore récemment, à Sciences Po ainsi qu’à l’Université de Californie. (…)

Notre Fondation envisage de lancer prochainement un Observatoire des différencialismes/séparatismes et suit de près vos travaux. J’espère avoir été fidèle dans cette note aux grandes idées que vous vouliez véhiculer.

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