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Addendum au texte « La pensée décoloniale est-elle coloniale »

[par Vim Binh, Informaticien, ancien élève des Langues’O]

Je me permets de compléter l’excellent texte « La pensée décoloniale est-elle coloniale ? Pour une déconstruction du décolonialisme ». Je vois en effet 2 postures intellectuelles importantes dans cette idéologie « décolonialiste » que j’apparente au « postcolonialisme » :

1) Le mépris des acteurs de l’histoire, en particulier des dominés ou des colonisés. 

A aucun moment, cette idéologie n’est capable d’imaginer, et encore moins d’accepter, que des « colonisés » aient pu désirer (ou désirent encore) capter les influences culturelles, politiques ou économiques de leurs « colonisateurs » passés (ou actuels) : l’immense majorité des Nîmois, en effet, refuseraient aujourd’hui la déconstruction des Arènes (ou du Pont du Gard) du colonisateur romain… !  

Ce mépris pour les colonisés est évident, entre autres, dans le film de Bancel et Blanchard sur les prétendus « Zoos Humains » : la voix off qui structure ce film relève d’un véritable discours de propagande simpliste où les Africains sont considérés comme de parfaits imbéciles qui ne savent pas ce qu’ils font là, ou qui ne devraient pas être là tout simplement. En toute logique militante de la fermeture, cette voix off en arrive même à entrer en contradiction avec les historiens invités dans le film, spécialistes de ces « spectacles ethniques », qui rappellent pourtant que de nombreux Africains eux-mêmes ont souhaité participer à ces manifestations et en ont réclamé des salaires !

Autre constat à faire, par exemple, sur les colonisés. Le Vietnam en sait beaucoup sur les colonisations (comment voir la colonisation française quand on a connu une autre colonisation, beaucoup plus longue et toujours en cours : la colonisation chinoise), et qui sait aussi, plus que certains pays d’Afrique, combien il peut en coûter de vouloir se décoloniser. C’est un pays qui connaît aussi le véritable enjeu d’une décolonisation : ce qui semble avoir été oublié par bon nombre d’élites africaines. Quand on regarde l’histoire de ce pays, on s’aperçoit qu’elle est une véritable accumulation récurrente de captations (ou de récupérations, ou d’appréhensions) d’éléments culturels, politiques, ou techniques appartenant à ses colonisateurs successifs ou à des populations étrangères. C’est un pays qui a fait, et continue de faire, l’exact contraire du projet « décolonialiste » promu par certaines élites occidentales, un pays métèque construit de couches successives d’apports externes, colonialistes entre autres, triés et récupérés, et qui n’a jamais voulu se défaire de tous ces éléments pris à l’Extérieur ou imposés par lui : il n’entre clairement pas dans le cadre mental perfectionniste et abstrait de l’idéologie « décolonialiste ». Pour elle, je suppose que ce pays doit être impur, avide servilement de captation permanente de l’Etranger (le mot « captation » est utilisé par l’historien du Vietnam Philippe Papin qui témoigne ainsi de son respect pour l’importance des acteurs, même colonisés, de l’Histoire). Le décolonialisme me rappelle cet ethnologue de Paris7 qualifiant publiquement les Africains de « stupides » à vouloir construire des routes et des immeubles « pour faire comme les Blancs ». Pour le décolonialisme, il ne faut surtout pas que les colonisés (ou opprimés de toute sorte) aiment ou imitent l’Occident : son slogan implicite est « l’Occident aux Occidentaux », ce qui rejoint de fait certaines postures racistes ou identitaires occidentales, fondées sur le « chacun chez soi » ou la « pureté » ethnique. Les décolonialistes détestent l’Etrangeté. Le « décolonialisme » est un colonialisme non avoué : j’exagère à peine si je l’imagine s’étrangler en apprenant que le plat emblématique et fier de la gastronomie vietnamienne porte le nom d’une délicieuse recette française, ce qui relève d’une impureté digne d’être « décolonisée » (une chercheuse du CNRS estime que la gastronomie française serait colonialiste et raciste). Le décolonialisme interdit aux Indigènes de choisir librement certains traits culturels occidentaux comme les colonialistes refusaient d’attribuer des droits occidentaux à leur colonisés : il nous ramène donc au bon vieux temps du colonialisme : CQFD.

2) La haine des Blancs et de l’Occident.

L’autre composante du décolonialisme, son autre face, c’est son nouveau Tiers-Mondisme dégagé de l’ancien schéma belliqueux économiste et prétendu « marxiste » (lors des années 60 du 20ème siècle), et remplacé par celui d’une lutte réduite à sa seule et simple variable épidermique dans laquelle des humains de couleur, étiquetés par principe « opprimés », sont opposés à d’autres supposés « dominateurs » parce qu’ils sont blancs. La lutte des classes au niveau international est ainsi remplacée par un vaste mouvement réactionnaire et raciste de lutte des peaux. Je suis d’accord avec vous : il faut déconstruire ce « décolonialisme » pour débusquer ce qui est derrière ce label en soi « neutre » (déconstruire, c’est ce que font tous les scientifiques, en prenant soin néanmoins de laisser en place les constructions encore utiles ou valides) : on est bien en face d’un projet de démolition ciblée de l’Occident et de valorisation aveugle de cultures non-occidentales supposées parfaites, ou voulues « parfaites ». En effet, existe-t-il un décolonialisme contre les dominations internes aux espaces non-occidentaux ? Existe-t-il des travaux décolonialistes cherchant à débusquer un racisme systémique entre tribus ou nations d’Afrique et d’Asie, ou une colonialité systémique de la part de certaines puissances orientales ou africaines dirigée contre les populations locales ou étrangères ? Les décolonialistes n’ont-ils trouvé aucune colonialité dans la Chine moderne ou dans les royaumes arabes actuels, ni aucune preuve d’esclavagisme systémique de la part de ces entités politiques contemporaines ? Ne voient-ils donc pas que le « racisme systémique » existe entre les personnes « racisées » qu’ils vénèrent religieusement (exemple en France, tout simplement, avec l’affaire du livreur de Cergy). On voit bien, que le train décolonialiste en Occident cache un autre train destiné à reconstruire quelque chose de cachée sur les ruines de la déconstruction souhaitée de l’Occident et d’un monde étiqueté « Blanc »: CQFD. 

La nature a certes horreur du vide, mais la culture encore plus.

Conclusion

Il faut donc appliquer au « décolonialisme » son obsession du colonialisme, tout comme Volensky appliquait son obsession marxiste (de la lutte des classes) au monde soviétique dit « marxiste », pour y débusquer une classe dominante cachée, la Nomenklatura (impensable pour tous les Intellectuels de Gauche occidentaux des années 60, bienveillants avec l’URSS). Je conseille , par exemple, la lecture d’un petit PDF emblématique de ce « décolonialisme » intitulé « décolonisation de l’aide et consolidation de la paix » accessible sur un site internet militant : la posture développée relève d’abord du racisme anti-blanc le plus élémentaire (ce même texte, avec le mot « noir » à la place du mot « blanc », serait immédiatement jugé raciste par certains), et relève aussi de la revendication infantile à un droit absolu à l’aide systémique du Nord, ne faisant ainsi que consolider les rapports coloniaux anciens entre les pays riches et les pays pauvres. Ce texte illustre à merveille combien le « décolonialisme » participe au maintien et au retour de relations de nature coloniale, constitutives de contradictions serviles remarquées par des intellectuels africains comme Tidiane N’Diaye, Musanji Ngalasso-Mwatha ou Kakou Ernest Tigori (  « L’Afrique à désintoxiquer : sortir l’Europe de la repentance et l’Afrique de l’infantilisme »).

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