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De la Fabrique de la Victime à la Fabrique du Bourreau : Je suis Corse et donc moi aussi une victime offensée !

par Joseph Ciccolini

L’époque étant à l’auto-apitoiement et à la mise à jour de ses plaies, que chacun est dorénavant invité à gratter à qui mieux-mieux, je me suis rendu compte que le Huffington Post encourageait désormais chacun à faire étalage de son statut victimaire, qui vous fait entrer de facto dans le cénacle très prisé des minorités opprimées. La rubrique Life du HuffPost s’est ainsi notamment transformée au fil du temps en un curieux Barnum où chacun est invité à mettre en lumière sa différence – une phase d’auto-stigmatisation rédemptrice de nature à vous confier le statut envié de victime (du racisme systémique, du binarisme conformiste petit-bourgeois, du colonialisme présent,  passé, voire futur, et bien évidemment (Golden Ticket qui rapporte 10 000 points) de la domination patriarcale du mâle blanc cisgenre de plus de 50 ans que l’on appellera, dans la suite de notre exposé et par commodité, Belzébuth). 

J’ai donc par exemple pu lire récemment avec délectation dans le HuffPost les auto-apitoiements d’une certaine Haye Jade, championne olympique aux épreuves de victimologie dont le principal projet de vie était manifestement d’être considérée comme autiste [1]. Elle explique d’ailleurs qu’avoir regardé avec attention des vidéos sur TikTok lui a confirmé son auto-diagnostic (à l’inverse de la stupide analyse des médecins qui après examen ont eu l’outrecuidance de ne pas la trouver autiste du tout, malgré son insistance, avec leur Bac+12 et leurs années de clinicat. Mais comme Haye Jade le dit fort justement, « [elle] n’avait que faire de l’avis d’un homme blanc d’âge mûr »). Fort de ce statut de sainte-victime d’un trouble psychiatrique, elle a donc pu s’épanouir en devenant travailleuse du sexe auto-certifiée autiste, et se délivre même un diplôme d’excellence, notamment envers « [ses] clients handicapés, atteints de maladies chroniques ou de troubles mentaux qui sentent qu’[elle] les comprend mieux qu’un.e autre».  Le reste de sa contribution au débat [2] repose sur un curieux raisonnement circulaire façon poisson rouge autour de Belzébuth (« Beaucoup de gens n’ont pas les moyens de se payer une escort-girl. La société est ainsi faite qu’en général, les hommes blancs mûrs et cisgenre sont avantagés en la matière »  , « En tant qu’escort-girl pansexuelle, j’aimerais offrir mes services à plus de clients LGBTQIA+, mais je ne sais pas trop où faire passer l’information, puisque les hommes blancs cisgenre sont aux manettes» , « Beaucoup s’accordent à dire que tout le monde devrait pouvoir accéder à la sexualité, et pas seulement les hommes blancs cisgenre », « une travailleuse du sexe (…) a décidé de proposer une réduction de 25% à toute personne qui n’est pas un homme cisgenre valide» (ooops : vous avez oublié un « blanc »,  attention !),  « si plus de gens avaient la même confiance en eux que les hommes blancs cisgenre, ils seraient moins gênés de faire appel aux travailleurs du sexe »). Je n’ai guère de qualification en psychiatrie mais plutôt qu’autiste, j’aurais tendance à y voir là un rapport obsessionnel un peu paranoïaque avec Belzébuth.  

Devant pareil étalage public de son pathos, j’en suis donc arrivé à la conclusion que mon propre salut social passait désormais, moi aussi, par un changement radical de statut sociétal. Mais alors, comment sortir de ma condition d’homme blanc cisgenre de plus de 50 ans (sans recourir à la chirurgie réparatrice) pour pouvoir enfin poster, moi aussi, mon témoignage déchirant de victime dans le HuffPost, avec les autres damnés de la terre ? J’ai malheureusement toujours vécu dans un pays en paix sur son territoire (modulo quelques attaques terroristes, certes, mais toujours perpétrées par des victimes par procuration de notre héritage colonial impérialiste – Belzébuth, encore et toujours), ai bénéficié d’un accès quasi-gratuit et illimité à l’éducation, y compris à l’enseignement supérieur (compter 280 euros de frais d’inscription annuels pour étudier à l’université en France, VS. 10 000 livres sterling en Grande Bretagne et jusqu’à 95 000 US$ dans certaines universités nord-américaines), à la culture, à des bourses d’étude, à l’information, au sport, au transport, et à un système de soins ultra-performant et certes aujourd’hui à bout de souffle, mais qui n’a jamais refusé de me prodiguer gratuitement de l’imagerie high-tech, de la biologie médicale raffinée, de la chirurgie de pointe, ou une prise en charge médicamenteuse onéreuse (même si tous ces privilèges, évidemment, ne sont réservés qu’aux personnes de type mâles, blanches et cisgenres comme moi. Le reste de la population française n’a, et c’est bien connu, absolument pas accès gratuitement à l’éducation, l’université, la santé, les aides sociales, la culture ou l’information, et vit toujours sous les bombes depuis 1945. Que voulez-vous, le white privilege, encore et toujours…). 

Comment donc devenir une victime à la mode dans ces piètres conditions, et joindre le camp envié des pleureuses professionnelles ? Quel dilemme ! Fort heureusement je me suis alors souvenu de ces jolies Tours Génoises qui embellissent, de leurs pierres de granit ocre, le rivage de la Corse, et sous lesquelles nous adorions jouer, l’été [3]. Enfant, on m’a toujours dit que c’était le témoignage d’époques troublées et qu’elles avaient été bâties par les Génois pour guetter la possible arrivée d’ennemis.  En grandissant, j’ai finalement appris que les ennemis en question étaient les terribles Barbaresques qui entre le XVème et le XVIIème siècle (300 ans, quand même) se sont livrés à des razzias sur tout le pourtour méditerranéen, Corse comprise, pour y capturer des esclaves chrétiens dont il faisait commerce [4] – une époque qui coïncide avec la prise de Constantinople par les Turcs en 1453 [5].  En Corse, les razzias se sont surtout concentrées entre le XVIème et le XVIIème siècle, conduisant la République de Gênes, qui nous avait déjà colonisés, à protéger l’île de ces nouveaux envahisseurs (Figure 1). 

Figure 1 :  comment le statut victimaire Corse s’inscrit dans la pierre

Débutée en 1530, la construction de ces tours en Corse s’achèvera au XVIIème siècle avec plus de 120 édifices répartis sur tout le littoral – les populations alertées de l’arrivée des Barbaresques pouvait ainsi fuir, le temps de la Razzia, dans les montagnes où les pirates ne s’aventuraient pas – échappant ainsi à la captivité et l’esclavage [6]. Ce fait historique explique également la répartition des communes en Corse, majoritairement sur les reliefs – son littoral relativement préservé qui fait aujourd’hui encore le délice des touristes vient du fait que notre population indigène vivait essentiellement dans les montagnes pour éviter de se faire capturer et finir esclave en Afrique.   Vous remarquerez qu’outre être un descendant d’esclaves certifié ISO, je suis également une victime permanente de l’oppression (néo-)colonialiste, des Pisans aux Génois en passant par les Français, et plus récemment les touristes hollandais en camping-car et sandales Méphisto-chaussettes. 

Tout ragaillardi par ce réarmement idéologique et par cette nouvelle prise de conscience que je descends en ligne droite de victimes, faisant donc, avec la grille de lecture sociétale actuelle, de moi-même une victime éternelle et incontestable, je coche donc enfin les bonnes cases pour à mon tour exposer fièrement mon nouveau statut au HuffPost.  Et en poussant plus loin mon introspection, car je voulais vraiment décrocher la carte platinum des victimes, j’ai également été frappé par une autre prise de conscience douloureuse : en tant que vaguement catholique, pourquoi ne serais-je pas également dépositaire de toute la souffrance de mes frères chrétiens persécutés et jetés aux fauves pour le bon plaisir des Romains entre le 1er et le IIIème siècle de notre ère [7] ? Cette acutisation de ma nouvelle conscience de victime a changé mon rapport à l’Univers, rien de moins.  Désormais en effet, gare à celui qui m’offense ! C’est bien simple : l’autre fois en plein partiels, un de mes étudiant qui avait un petit creux a sorti dans l’amphi une barre de céréales Lion® pendant qu’il composait (Figure 2). 

Figure 2 : le corps du délit d’offense.

Je m’en suis immédiatement senti tout offensé : il se nourrissait publiquement de la souffrance de mes coreligionnaires – ce lion rugissant sur le papier d’emballage ne me rappelait que trop les cris déchirants des premiers chrétiens livrés aux crocs des fauves pour amuser la plèbe romaine.  Faisant fi de l’offense qui m’était faite, à moi la victime expiatoire d’un passé si douloureux, l’étudiant en question a tranquillement terminé sa barre de céréales, s’est essuyé les doigts, bu une gorgée d’eau, et s’est repenché avec application sur sa copie comme si rien ne s’était passé.  J’étais sidéré. 

Mais alors que je contemplais cette scène, pétrifié dans mon amphithéâtre, ne sachant que faire pour exprimer ma souffrance (à part la relater prochainement dans la rubrique Life du Huffington Post donc), une nouvelle et dernière prise de conscience s’est alors fait jour dans mon esprit.  

Une prise de conscience merveilleuse, cristalline, lumineuse, qui me permet désormais de mieux comprendre cette course à la revendication victimaire.  Je me suis rendu en effet compte que le plus enivrant, le plus jouissif dans le nouveau statut de victime offensée que l’on s’invente, c’est qu’il change votre éthique et vous confère un droit moral à devenir, à votre tour, bourreau. 

Je lui ai donc collé un zéro.  Pour lui apprendre à ne plus m’offenser. 

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