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Marxisme-léninisme et Gender Studies (2): Guerre à la science

[par Mikhaïl KOSTYLEV]

On a vu à quel point marxisme-léninisme et gender studies se ressemblent : deux puissantes institutions idéologiques financées par l’État, qui utilisent des éléments de langage scientifique pour masquer un discours creux.

L’idéologie pille volontiers le vocabulaire de la science (« matérialisme », « structurel »). Mais, plus surprenant, elle lui fait volontiers la guerre, et essaie de lui nier toute légitimité : on verra comment.

La guerre contre la science objective


Très curieusement, le texte fondateur du marxisme-léninisme ne commence pas par une attaque contre le capitalisme, mais contre… la sociologie.

La faute des sociologues ? Ne pas considérer le marxisme-léninisme comme une science, mais comme une idéologie mortifère… soit exactement ce dont les tenants du gender se plaignent aujourd’hui !

« Les études marxistes sont attaquées et détestées partout dans le monde civilisé par la science sociale bourgeoise, qui n’y voit qu’une « secte destructrice.

Et ce n’est pas étonnant, car dans un monde basé sur la lutte des classes, la science sociale « neutre » n’existe pas. Toute science sociale bourgeoise, d’une manière ou d’une autre, existe pour défendre l’esclavage salarié que le marxisme veut abolir. S’attendre à ce qu’une science « objective » existe, c’est être bêtement naïf. »

V. I. Lénine, Trois sources et trois parties constitutives du marxisme, 1913

Remplacez « études marxistes » par « Gender studies », « esclavage salarié » par « oppression des femmes »…. et vous obtenez du Delphy ou du Butler ! Un bon exemple :

En France, le refus, qui existe partout à des degrés divers, de la part des sciences sociales constituées de reconnaître les avancées de la pensée féministe, est si marqué qu’il semble parfois avoir gagné la partie.
[…]
[La science positiviste], en prétendant trouver un « point d’Archimède », revendique une extériorité par rapport à la société. Sa critique doit replacer les scientifiques et leurs productions là où ils sont, dans l’histoire et dans la société, à des endroits précis de la hiérarchie sociale.
[…]
Antiféminisme et adhésion au positivisme ont la même origine, le même enjeu : le pouvoir.


C. Delphy, Économie politique du patriarcat, Syllepse, 2009, p.24


Le raisonnement est toujours le même : je décrète que mon idéologie est une science. La science n’est pas d’accord ? C’est parce qu’elle n’est pas « neutre », mais le bras armé de la « culture dominante ». Qu’elle soit « capitaliste » (Lénine) ou « patriarcale et hétérocentrée » (Butler, Delphy).

Simple mauvaise foi ? A en juger par l’obsession que les militants y montrent, non. Par exemple, en pleine débâcle militaire d’avril 1918, les bolcheviks prendront le temps de monter une opération de subversion contre l’Académie des Sciences pour la peupler d’idéologues marxistes.

Plus tard, ils sauront faire des concessions tactiques sur l’économie (la NEP), voire sur la religion pendant la guerre… mais les délires idéologiques de la « science prolétarienne » ne seront jamais remis en cause, même ceux de l’agronome Lyssenko qui privent de pain un pays déjà affamé.

La Mobilisation contre le Complot de l’Ennemi

Les attaques contre la science objective ont donc des raisons plus profondes. Pour les comprendre, il faut lire le fameux pamphlet de Lénine « Que faire ? » (1902).

Il y rejette les grandes organisations lâches composées de bénévoles, et leur préfère de petits « comités de révolutionnaires professionnels1», compétents, disciplinés et capable de mener les foules d’une main de fer.

Lénine, bien qu’il s’en défende, transforme à peu de chose près le mouvement bolchevik en armée, où quelques agitateurs coupés du peuple encadreront de grandes masses ignorantes d’ouvriers et de paysans.

Mais comment mobiliser ces grandes masses populaires ? La Russie d’avant 1914 est à 75 % analphabète, impossible de leur faire méditer Marx et Engels. D’ailleurs, on n’y tient pas : elles ne sont pas là pour réfléchir, mais pour exécuter les directives des « professionnels » du Parti.

La doctrine bolchevik sera donc rudimentaire, faite pour un « public inculte et apolitique2 ». On avouera cyniquement se débarrasser « toutes les nuances alambiquées3 ». Et l’éducation politique se résumera vite à « un cours de morale pour désigner les bons et les méchants4»

Pour mobiliser les masses, on leur désignera donc un Ennemi coupable de tous leurs malheurs. Et pour que la mobilisation soit totale, l’Ennemi doit l’être aussi : il doit attaquer à la fois ouvertement et dans le dos (l’obsession du « sabotage »), mais aussi essayer de s’infiltrer par les sciences, la culture, la technique…

Loin des considérations socio-économiques de Marx, le « marxisme-léninisme » naissant résumera tout le combat révolutionnaire à la lutte contre la malveillance d’un groupe quelconque (« koulaks, « spécialistes bourgeois », « médecins juifs ») qui veut nuire à tous – en bon français, un complot.

Cette rhétorique du Complot de l’Ennemi, un peu oubliée après Khrouchtchov, sera réutilisée par les premiers partisans du gender dans les années 70. La technique est la même : faire semblant de s’appuyer sur des concepts socio-économique réels (« exploitation », « racisme »), mais les généraliser abusivement pour en accuser un groupe tout entier.

Ainsi tout homme, même féministe, est un « oppresseur » pour les femmes : car notre système social lui donne des « privilèges » dont elles sont exclues, et donc sa seule existence contribue à perpétuer cette discrimination. C’est le fameux « patriarcat ».

Sous le prétexte hypocrite d’analyser un « système », on fait donc porter la responsabilité de quelques actes isolés à toute une population. Les plus radicaux des militants ne se cachent même plus, et évoquent un vrai Complot en règle :

Les hommes mènent une guerre permanente contre les femmes et tentent de la dissimuler. […] Les hommes la cachent, les femmes l’encaissent. Les mécanismes d’escamotage sont multiples.

Alice Coffin, Le génie lesbien, Ch. VI « La guerre des hommes »


Quelques caractéristiques du Complot de l’Ennemi

J’ai essayé de de dégager les plus importantes, en soulignant les équivalences marxisme-léninisme/gender :

Le monde se divise entre militants, masses à conquérir, et Ennemis, rien de plus. Toute « neutralité » n’est qu’une astuce de l’ennemi pour nous affaiblir.

Les Ennemis se divisent en Ennemis extérieurs (impérialistes/conservateurs) et intérieurs (anarchistes/féministes universalistes).

Les militants du gender ont même leurs trotskistes, les « TERF » (féministes 3.0 aussi, mais qui refusent les théories gender). Contre ces traîtres à la cause, tout est permis : les tabasser en manif’5, les harceler sur les réseaux sociaux… jusqu’à écrire des vrais petits manuels de chasse au sorcière contre eux6

L’Ennemi ne sera jamais totalement vaincu, ce qui justifie une lutte permanente. En
Occident, les femmes ont le même droit que les hommes depuis des décennies …mais il n’y a jamais eu autant de féministes professionnelles. Tout comme en URSS la réthorique « anti-bourgeoise » a perduré des années après la disparition de la bourgeoisie d’avant 1917.

– L’Ennemi est insidieux. On peut être contre-révolutionnaire/sexiste sans le soupçonner, et sans en avoir eu l’intention : il suffit d’avoir tenu des propos qui y laissent vaguement penser.

Des agitateurs politiques/militants associatifs lanceront aussitôt une campagne contre vous
Sans se soucier de ce que sont vraiment vos opinions : leur but est d’« envoyer un signal » (sic), c’est à dire de faire un exemple.

Leur obsession n’est pas de convaincre, mais de vous « éduquer » (sic). Parlant d’hommes adultes, le mot correct serait « rééduquer », mais leurs prédécesseurs marxistes en ont laissé un trop mauvais souvenir.

– Enfin, l’influence néfaste de l’Ennemi peut se manifester à travers la science et le langage : biologie « bourgeoise » (d’après Lyssenko), sociologie « positiviste » dirigée par des hommes (Delphy), grammaire « masculiniste » (Viennot).

On comprend ainsi mieux pourquoi détruire la science objective est une priorité. Si une science non-idéologique existe, tout le mythe de l’Ennemi s’effondre : les masses militantes comprendront que le monde en noir et blanc dans lesquelles l’idéologie les fait vivre (nous exploités – eux exploiteurs) n’a aucun sens. Et elles refuseront de se laisser embrigader, au grand désespoir de quelques activistes.


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