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Instruire le peuple, Cœur du combat laïque et républicain

[par Charles Coutel]

La tradition républicaine et révolutionnaire française relie sans cesse l’exigence de justice sociale et la réduction des inégalités économiques à la nécessité d’une véritable instruction publique, d’une éducation populaire et d’un accès à la culture pour tous. Mieux, les savoirs constituent l’alphabet de l’émancipation du peuple. C’est le sens du combat qui unit les Lumières, Condorcet, Jules Ferry, Jean Macé, Ferdinand Buisson, Jean Jaurès, Jean Zay ou encore Antonio Gramsci.

Le peuple a besoin d’apprendre les mots précis et les connaissances maîtrisées qui lui permettront de nommer les causes de ses souffrances et des oppressions qu’il subit. Pour cela, reprenons le message émancipateur des Lumières, traduit dans la Révolution française et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

Ainsi, la lutte contre les inégalités socio-économiques s’amplifiera et se justifiera grâce à la diffusion de l’instruction, de l’éducation et de la culture. C’est dire l’actualité du projet initial d’instruction publique à l’œuvre dans les Lumières et traduit, notamment par Condorcet, dans la Révolution de 1789. Mobilisation et non nostalgie… Il faut que l’école républicaine revive, car priver d’instruction les enfants est aussi grave que les priver de pain.

Dans le nécessaire travail de reconquête républicaine, humaniste et universaliste, la lecture de Condorcet peut s’avérer fort précieuse. Mieux, c’est parce que la synthèse politique et philosophique qu’il représente est méconnue que le fossé générationnel que constatent les auteurs d’un récent ouvrage, La Fracture1, pourrait commencer à se combler, en invitant nos concitoyens à mieux comprendre notre tradition républicaine. Si ce fossé devait se creuser, c’est toute la transmission de nos principes républicains qui serait fragilisée. C’est là qu’intervient la synthèse condorcétienne, que les républicains retrouvent régulièrement notamment à travers la réédition et la relecture de ses textes consacrés à l’instruction publique. Ce fut le cas en 1804, 1848, 1882, 1929, 1944 ou encore en 1989, 1995 et … 20212.

Pour avancer, il peut être fort utile d’insister sur la conception condorcétienne de l’école républicaine, cœur du combat laïque, ouvrier et républicain. Ce philosophe inscrit sa théorie de l’école et de la République dans une espérance mélioriste3.

Originalité de Condorcet, traducteur des Lumières

L’originalité de Condorcet, acteur et penseur du républicanisme français, est de renvoyer dos à dos les optimistes abstraits et les cyniques amers. Cette originalité de Condorcet s’exprime dans l’article 33 de la Déclaration des droits qui inaugure le Projet de Constitution de février 1793 : « Un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa Constitution. Une génération n’a pas le droit d’assujettir à ses lois les générations futures et toute hérédité dans les fonctions est absurde et tyrannique ». Cet article est le prolongement de l’article 23 : « L’instruction élémentaire est le besoin de tous, et la société la doit également à tous ses membres ».

C’est, dans l’instruction publique, à la fois comme théorie et comme institution, que le méliorisme condorcétien entend accomplir l’espérance humaniste dans l’histoire.

Notre hypothèse de travail est que l’étude de la philosophie des Lumières pourrait nous prémunir contre les malentendus actuels concernant les finalités de l’école républicaine, mais bien plus, faciliter la mise en place d’une méthodologie émancipatrice qui pourrait nous permettre de surmonter les difficultés que traversent actuellement les institutions scolaires et universitaires4. Ces difficultés reflètent celles de toutes les institutions républicaines. C’est donc toute une reconquête républicaine d’ensemble qui est à accomplir. Cette reconquête suppose un réexamen critique du projet épistémologique et philosophique hérité des Lumières qui fut traduit et appliqué durant la Révolution de 1789, notamment par Condorcet.

La reconquête républicaine de l’universalisme passe par une réappropriation concrète des thèmes centraux des Lumières mais aussi de la méthodologie d’émancipation autocritique qu’elles sont parvenues à mettre en œuvre5.

Rationalisme

Les Lumières sont d’abord rationalistes, c’est-à-dire qu’elles affirment qu’il y a, en chaque homme, une faculté intellectuelle autonome et autocritique digne de respect capable de critiquer ses propres énoncés et représentations, mais à une condition : que chacun puisse bénéficier d’une éducation initiale et d’une instruction élémentaire solide, progressive et argumentée. Ce rationalisme inspire tout le projet républicain d’instruction publique et aussi l’attachement de la République à la recherche scientifique. Les savoirs élémentaires, organisés en disciplines, constituent l’alphabet de cette émancipation. Sur ce point, les hommes des Lumières reprennent et amplifient la thèse classique à l’œuvre chez Descartes et surtout Spinoza : il est de l’intérêt de la vérité d’être recherchée par le plus grand nombre possible d’esprit libres et éclairés. Cette thèse a comme double conséquence l’obligation scolaire dans un cadre laïque mais aussi la garantie par la République de l’indépendance des enseignants et des chercheurs. C’est de cette liberté dont les tenants du wokisme abusent, notamment à l’université et dans la formation des maîtres. Condorcet, Lavoisier, Monge, au secours !

Méliorisme

Ce rationalisme des Lumières se renforce encore grâce à une autre thèse provenant notamment de la lecture que fait Condorcet de l’idée rousseauiste de perfectibilitéde l’homme ; il s’agit de son approche mélioriste de l’homme.

Pour que le rationalisme demeure émancipateur il faut faire constamment mémoire des erreurs, des régressions et des échecs passés de l’humanité. C’est l’approche mélioriste du monde et de l’histoire actuellement totalement ignorée par les experts autoproclamés qui envahissent les médias. C’est que le méliorisme nous guérit du danger de l’holisme : nous nous en remettons à des entités vagues qui diffèrent l’analyse critique des erreurs passées et nous empêchent de les transformer en leçons. Le méliorisme rationaliste nous guérit par avance de tout essentialisme holistique. Les « gardes rouges » du wokisme sont à la fois victimes et acteurs de l’essentialisme et de l’holisme, d’où leur fuite en avant où l’intimidation le dispute à la victimisation. Grande est la tentation de s’installer sur le même terrain qu’eux, ce que toutes les associations laïques représentatives se gardent bien de faire ; c’est que depuis Voltaire, Beccaria, Diderot et Condorcet, notamment, nous savons qu’il faut répondre non-fanatiquement aux fanatismes.

Récemment, Antoine Lilti a résumé de façon fort pertinente cette puissance émancipatrice du méliorisme des Lumières : « Les Lumières ne servent pas à justifier la modernité mais à la problématiser. » Et il commente : « Comment utiliser le pouvoir de la raison pour améliorer les conditions de la vie humaine, pour assurer le bonheur collectif et individuel ?6 » (souligné par nous)

Quand ce rationalisme est attentif au travail scientifique et philosophique, l’universalisme se renforce et donne force et vigueur à la troisième composante de la philosophie des Lumières.

Hospitalité fraternelle et universelle

Voltaire, Montesquieu, Diderot, Kant et Condorcet valorisent la principale traduction éthique du rationalisme. Voltaire résume cette nouvelle thèse : « Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères. » Le mérite de cet humanisme est d’élargir l’universalisme intellectuel vers un universalisme éthique que les républicains français ont su traduire dans l’idéal solidariste et mutualiste. Ainsi, l’universalisme rationaliste et mélioriste s’ouvre à tous les hommes et à toutes les nations ; ce que ne comprend pas le discours xénophobe de certains bateleurs identitaires actuellement. L’horizon éthique du républicanisme français s’élargit dans un éloge de l’hospitalité universelle. 

C’est donc ensemble qu’il nous faut tenir les exigences de rationalité, de méliorisme et de fraternité hospitalière. Mais pour y parvenir, il nous faudrait avoir le courage de revenir aux textes avec de nouvelles questions et une curiosité renouvelée, à la fois humble et reconnaissante. Les Lumières ne sont pas un patrimoine figé mais bien notre mémoire républicaine vivante. Ces efforts peuvent s’avérer payants car, grâce aux Lumières, nous avons une longueur d’avance sur les obscurantistes ; il est même possible de faire des propositions concrètes tournées vers l’avenir. On doit à Condorcet, non seulement d’avoir assumé cet héritage émancipateur des Lumières, mais aussi de l’avoir traduit dans son œuvre constitutionnelle et scolaire. Nous allons insister sur ce second aspect, tout en gardant en mémoire le rôle de ce penseur dans l’instauration de la république ; gardons en tête cette formule synthétique tirée de l’Éloge de Benjamin Franklin de 1790, déjà citée : « Même sous la constitution la plus libre, un peuple ignorant est esclave. »

L’organisation de l’instruction publique chez Condorcet

Précisons, par deux courtes citations, l’unité de l’approche condorcétienne développée entre 1791 et 1794 : « Le but de l’instruction n’est pas de faire admirer aux hommes une législation toute faite, mais de les rendre capables de l’apprécier et de la corriger » (Cinq Mémoires, Garnier-Flammarion, p. 93) ; « Épuisez toutes les combinaisons pour assurer la liberté, si elle n’embrasse pas un moyen d’éclairer la masse des citoyens, tous vos efforts seront vains » (Cinq Mémoires, Garnier-Flammarion, p. 235).

L’instruction publique est l’âme de l’institution politique : la génération présente rend par avance la génération qui vient capable d’exercer la citoyenneté et d’améliorer la République. L’œuvre constitutionnelle de Condorcet repose sur une conception du vœu majoritaire comme figure provisoire du vrai ; cette affirmation suppose que les lois conçues et voulues par le peuple soient à la fois respectées et débattues. Autre supposition : que l’école instruise de mieux en mieux les citoyens.

Ainsi, la république se projette dans l’avenir sans rompre avec le présent. Condorcet rend pensable un avenir qui serait un devenir, c’est-à-dire un avenir responsable de lui-même, mais à une condition : que les maîtres soient bien formés et que les savoirs élémentaires soient effectivement enseignés. Examinons les processus précis par lesquels Condorcet combine les moyens d’améliorer en continu l’instruction publique.

Académicien et savant, Condorcet va penser la diffusion des savoirs à partir des échanges en réseau de la communauté scientifique de l’Europe des Lumières7. Ce geste épistémologique a été en partie oublié par Daunou, Lakanal, Jules Ferry. Ces républicains n’eurent qu’une perception partielle des quatre dispositifs philosophiques du méliorisme condorcétien. Ces dispositifs constituent une unité : la théorie de l’école républicaine.

Le premier dispositif, d’ordre juridique, revient à empêcher tout pouvoir gouvernemental de chercher à déterminer ce qui doit être enseigné dans les écoles de la République. En 1835, Auguste Comte nommera cela le danger ministéraliste ; en janvier 1793, Condorcet y revient dans un texte méconnu mais essentiel Sur la nécessité de l’instruction publique8.

Le troisième dispositif consiste à valoriser, par le travail des Académies et des Sociétés savantes, l’exigence d’élémentarisation des savoirs scientifiques. C’est le rôle que joue la génération des Encyclopédistes. L’élémentarité des savoirs scolaires, compréhensible par chacun et tous, prépare une société fraternelle et plus juste. En ce sens, les savoirs élémentaires constituent un véritable alphabet de l’émancipation : pour dire que nous ne sommes pas d’accord, encore faut-il pouvoir s’exprimer clairement !

Dernier dispositif, Condorcet, en bon lecteur de Rousseau mais aussi de Voltaire, nous demande de faire la genèse continue des erreurs passées qui ont accompagné les périodes de despotisme, de fanatisme, voire de dérive cléricale. L’instruction publique peut et doit nous guérir de l’esprit superstitieux et nous permettre de ne jamais pactiser avec l’ignorance.

L’instruction publique condorcétienne se tient donc au plus près du travail scientifique et académique ; mais ce philosophe a toujours le souci d’en simplifier les résultats pour les rendre accessibles à tous comme il le montre lui-même dans son Manuel d’arithmétique élémentaire, rédigé dans la clandestinité en 1794. Soucieux de la transmission et de l’amélioration continue de la qualité des maîtres et de la rigueur des savoirs enseignés, Condorcet rend possible une amélioration continue à la fois du débat politique et de l’argumentation rationnelle des futurs citoyens.

Conclusion : actualité de l’approche condorcétienne de l’instruction publique

La conséquence est claire : retrouvons la puissance émancipatrice des Lumières : raison, progrès et fraternité universelle. Souvenons-nous de l’avertissement d’un Condorcet : « Même sous la constitution la plus libre, un peuple ignorant est esclave. »

L’universalisme républicain et laïque, grâce à l’instruction du peuple, prolonge notre combat pour la justice sociale et économique, car aujourd’hui : le mondial est devenu l’universel sans l’humain. La reconquête républicaine passe par  la réinstitution de l’instruction publique, de l’éducation populaire et par l’accès de tous à la culture universelle, contre la prédation capitalistique et mondialiste. C’est le meilleur moyen de répondre non fanatiquement aux fanatismes. En cela, l’étude des Lumières et l’étude de Condorcet, notamment, est une véritable urgence.

L’instruction publique condorcétienne peut nous aider à juger le devenir actuel de l’école républicaine, de l’université publique et de la formation des maîtres.

  1. Tout pouvoir exécutif, malgré l’avertissement des Cinq Mémoires de Condorcet, entend encore trop souvent régir l’école par une rhétorique de la réforme permanente ou encore par l’intrusion intempestive dans la conception des programmes scolaires et de la formation des maîtres. Aujourd’hui, tout est à revoir. Une proposition : il devient urgent de remettre en cause la mastérisation des métiers de l’enseignement, en affirmant le contenu disciplinaire des programmes et des concours de recrutement. Cela implique de respecter les prérogatives de l’université, comme de l’Inspection générale.
  2. Sur le plan institutionnel, notre école républicaine et la formation des maîtres ne disposent toujours pas d’un équivalent de la Société nationale des sciences et des arts, institution indépendante pensée par Condorcet et fondée sur les compétences scientifiques des savants. Ses membres sont recrutés par élection et non par cooptation d’experts auto-proclamés trop proches du pouvoir exécutif.
  3. Quant à l’élémentarité des savoirs à enseigner, elle est de plus en plus occultée par le terme fondamental, jamais vraiment défini. Pire encore, le vocable compétences tend de plus en plus à supplanter le concept de savoir élémentaire. Par l’étude de Condorcet, la reconquête de l’élémentarité de l’enseignement est possible et urgente. Cela passe par la refondation critique de notre lexique et la rupture avec un cléricalisme lexical ambiant qui affecte notamment les discours sur l’école, le soin ou encore le travail social : on y mélange allégrement le vocabulaire religieux fondé sur le témoignage et le vocabulaire laïque fondé sur la transmission des savoirs, car, avertit Alain : « Bercer n’est pas instruire. »
  4. Enfin, c’est en relisant toujours de plus près Condorcet et les textes de la tradition républicaine que nous pourrions adosser l’éducation civique et morale du futur citoyen à une transmission de la rationalité scientifique et des principes républicains, en premier lieu, celui de laïcité. Pour cela, le Code de l’éducation doit être complété par une série de nouveaux articles garantissant la teneur scientifique des projets de recherche au sein de centres réellement au service de la recherche de la vérité et de l’objectivité critique.

Il deviendrait ainsi de nouveau possible de répondre non fanatiquement à tous les fanatismes, notamment religieux, en rappelant que le principal ennemi de la République, c’est l’ignorance. Cet effort est nécessaire pour donner du sens à l’idée même de transmission de la tradition républicaine et académique qui réclame à la fois humilité, exigence et rigueur9.

En ce sens, la théorie condorcétienne de l’instruction publique, héritière des Lumières et en lien avec le travail académique et la théorie de la République, constitue bien la condition d’une reconquête républicaine de l’institution scolaire, au service du peuple.

Sachons méditer cette formule du regretté Jacques Muglioni : « Une république vaut exactement ce que vaut son école. »


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