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Le musée d’art moderne rattrapé par les flammes de l’idéologie

[Ce texte de Nathalie Heinich a d’abord été publié le 5 janvier 2022 dans Franc Tireur qui a donné l’autorisation de le reproduire ici]

Voilà que les musées se laissent gagner par la mode : la mode woke bien sûr, passée de « politiquement correcte » à « intersectionnelle », celle des lieux communs dans l’air du temps que croient devoir adopter les dociles observants du pseudo-progressisme. Ainsi le musée d’art moderne de Paris propose actuellement une exposition intitulée « Les Flammes. L’Âge de la céramique », dont la commissaire a cru bon de doter les textes de salle d’affirmations qui passeraient pour banales dans une publication militante mais qui, dans la médiation d’un établissement culturel à prétention scientifique et à financement public, sont consternantes.

Briques d’argile, pots en grès, bols japonais, biscuits de Sèvres et pièces « contemporaines » se trouvent enrôlés dans un projet politique aux accents foucaldiens : « La céramique peut ainsi exprimer des relations de pouvoir, mais aussi de contre-pouvoir ». Mais attention : « Elle peut inviter à la réaction, se faisant l’alliée de causes relevant autant de l’écologie que des révolutions sociales, raciales, féministes ou queer ». Publicité vivante pour l’engagement politique (« Au-delà d’un simple contenant, l’objet céramique peut se révéler être un contenu, un agent, actif et engagé »), la céramique est mise au service de la révolution : « En tant que support de diffusion de convictions alternatives, cette pratique a souvent été choisie par des groupes minoritaires pour affirmer leur identité et accompagner des révolutions sociales, raciales, sexuelles et écologiques ».

N’ont pas non plus été oubliés les poncifs néo-féministe et queer : ainsi les œuvres d’un sculpteur céramiste sont-elles qualifiées de « machistes » (peut-être parce qu’on le voit tourner une pièce avec ses avant-bras poilus ?), tandis que la céramique « joue un rôle fondamental dans la construction d’identités fluides et alternatives, au sein de la communauté LGBTQIA+ notamment. En effet, ʺla plasticité est un état de désobéissance intérieureʺ, écrit très justement la philosophe Catherine Malabou ».

J’ignore si la susdite philosophe (auteur notamment de Clitoris et pensée) approuverait d’être utilisée pour chanter la plasticité du colombin et la désobéissance de la cruche. Je ne suis pas certaine non plus que John Austin aurait apprécié d’être ainsi mis au pot : « Si ʺdire, c’est faireʺ, pour reprendre la fameuse expression du philosophe John Austin, on peut aussi arguer, à l’inverse, que ʺfaire, c’est direʺ ». Je sais en revanche, pour l’avoir éprouvé, que ce concours de cuistreries, en lieu et place des informations claires et précises qu’on attendrait, place le visiteur dans une position inconfortable entre fou-rire et consternation.

Y a-t-il un pilote au musée d’art moderne de Paris ?

Nathalie HEINICH

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