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Ancien français, latin, littérature classique : une priorité dans les réseaux d’éducation prioritaire 

[par Tarik Yildiz et Xavier-Laurent Salvador]

« Pourquoi ça s’écrit comme ça ? » Tous les enseignants savent que les enfants posent de nombreuses questions. En France comme à l’étranger, dans les milieux riches comme dans les quartiers populaires, la curiosité et la candeur des élèves sont universelles. L’école, qui peine à s’imposer dans la campagne présidentielle, porte la magnifique ambition de répondre à cette curiosité en développant le potentiel de chaque enfant.

Force est de constater que cette promesse ne se réalise pas de la même manière partout sur le territoire : des inégalités fortes persistent malgré de nombreuses initiatives des pouvoirs publics. Au-delà des moyens supplémentaires dédiés comme le dédoublement des classes en CP et CE1 dans les zones d’éducation prioritaire, la réduction des inégalités ne peut passer que par un nivèlement des exigences vers le haut.

Adapter le savoir à lauditoire : le piège inégalitaire 

Les difficultés qui se posent semblent pousser les éditeurs de manuels et certains pédagogues à adapter les enseignements à l’auditoire supposé. Ainsi, tel professeur utilise le rap pour enseigner le français à ses élèves, quand telle ressource pédagogique considère le langage SMS comme un support de médiation pour « l’entrée dans l’écrit », alors qu’un colloque incite à enseigner avec des séries télévisées si utiles pour enseigner l’histoire-géographie ou la chimie…

S’il n’est pas question de juger les intentions sur les enjeux de méthodes consistant à intéresser des enfants aux études avec des éléments censés être issus de leur bain culturel, on peut légitimement s’inquiéter de l’émergence de ces nouveaux savoirs au détriment d’auteurs classiques comme Flaubert ou Proust. Le résultat final est bien trop souvent dramatique : les élèves sont enfermés dans des rôles prédéfinis, incapables par nature et a priori de prendre plaisir à la lecture de textes exigeants, assignés à n’étudier que des extraits de journaux.

De même, le latin ou l’ancien français sont par exemple totalement invisibles dans certains cursus professionnels ou technologiques. Que répond le professeur de français à la question légitime d’un enfant qui demande : « pourquoi ça s’écrit oi et se prononce wa ? ». Doit-il opposer la logique automatique d’un correcteur orthographique (« c’est comme ça ») à des enfants et à des adolescents qui attendent à juste titre que leurs professeurs répondent aux questions de leur âge ?

Les propos tenus par Omar Sy dans une émission télévisée en janvier 2019, sont, à ce titre, révélateurs : « À Trappes, j’étais très bon […], j’étais dans les premiers de ma classe, les meilleures notes, les félicitations partout […]. Et quand jarrive dans le lycée qui change un peu de classe sociale […] pour moi, je suis un génie […]. Mais en fait je suis moyen mon pote, je nai rien dun génie, parce que tout ce quon ma appris, cest des trucs pour les nuls. […] Tu te rends compte quun bon élève à Trappes, cest un élève moyen dans la vérité. En fait, on nous a inventé un monde. »

Casser la reproduction sociale

Le manque d’exigence pénalise d’abord les plus modestes: ce n’est généralement pas chez eux qu’ils vont lire Montaigne ou Montesquieu, le déficit de capital culturel provoquant la reproduction sociale décrite par Passeron et Bourdieu.

Contrairement aux idées reçues et comme le relève une récente étude de terrain que nous avons menée dans les quartiers populaires de la région parisienne, les parents d’élèves réclament de la discipline, un cadre ferme et bienveillant, ainsi que l’apprentissage d’une culture perçue comme classique et élitiste pour leurs enfants. Ils sont pleinement conscients de la valeur symbolique de l’école comme le résume une des personnes interviewée, Fatma : « Je dis toujours à mes enfants que mon rêve serait d’être à leur place. Nous, nous n’avons pas eu la chance d’aller à l’école longtemps ». 

Si l’école cristallise une voie d’émancipation privilégiée, elle est aussi le lieu d’une déception : la culture du « care », avec laquelle certains parents ne sont pas familiers, crée un malentendu et le sentiment d’un manque d’autorité : « on leur trouve des excuses, on leur dit que ce n’est pas bien… Mais c’est tout, sans acte, sans être sévère ». Enfin, les parents déplorent eux-mêmes l’adaptation des programmes aux milieux scolaires, pouvant être perçue comme une forme de trahison comme l’indique Fatoumata sans circonvolutions : « un jour ma fille Haby m’a dit qu’ils écoutaient Maître Gims а l’école […], je suis sûre qu’ils font pas ça dans les autres écoles où il n’y a pas d’étrangers ».

Aux yeux de nombreuses familles des quartiers populaires, l’école est ainsi encore le lieu où l’on se forme à la culture et à la langue de notre pays. Pour ne pas les décevoir, rappelons à chacun qu’il faut plus que jamais veiller à ne pas tomber dans les solutions de facilité : transmettons notre culture avec assurance pour affranchir et élever tous nos enfants, y compris ceux de milieux modestes qui ne méritent pas d’être écartés. 

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