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Les fusils de chasse de Sandrine Rousseau : histoire d’une intox

C’est l’ouverture de la chasse ! Et certains gibiers pèsent plus lourd que d’autres. Le 21 septembre, aura lieu la première audience du procès de Sandrine Rousseau, poursuivie au pénal par la Fédération Nationale des Chasseurs.

Les faits remontent au 22 février 2022. Sur le plateau de l’émission « Les 4 Vérités » de France 2, notre écoféministe nationale s’emporte :

« Ce n’est pas un loisir que d’aller tuer des animaux le week-end avec des fusils. Et […] le reste de la semaine, on peut aussi le braquer contre sa femme. On a vu qu’un féminicide sur quatre est lié à une arme de chasse, un féminicide sur quatre ! »

D’après la quasi-totalité des médias, Sandrine Rousseau tirerait cette statistique du site du collectif « Féminicides par conjoint ou ex-conjoint », qui décompte les meurtres conjugaux commis en France.

et c’est totalement faux. La statistique « 1/4 de féminicides commis par armes de chasse » n’apparaît nulle part sur leur site : et leurs données indiquent même un chiffre beaucoup plus bas.

S. Rousseau ne fait que reprendre une fausse information due à deux militants anti-chasse : Camille Leguillon dite « Ollune » et Moran Kerinec, pigiste à Reporterre/Slate.

Comment est-on arrivé là ? C’est l’occasion d’une plongée dans le monde étrange du complotisme woke. On y « apprendra » que le gouvernement distribue des fusils aux chasseurs et tait leurs crimes, et que justice et médias organisent sciemment une « omertà » autour des féminicides. ..

On verra surtout comment deux obscurs militants peuvent truquer un chiffre aussitôt gobé par les hommes politiques et les médias, sans aucune vérification ou presque.

Acte I : Une antispéciste truque les chiffres du collectif « Fémincide »

Notre histoire commence le 9 novembre 2021 sur le compte Instagram de Camille Leguillon dite « Ollune Cilimaleg », militante antispéciste et surtout anti-chasse, membre du collectif « Abolissons La Vénerie »

Ce jour-là, un automobiliste est tué accidentellement par un chasseur. Aussitôt, les milieux antispécistes en tirent prétexte pour réclamer l’abolition de la chasse, sport « meurtrier » pratiqué par une « minorité armée » de « véritables armes de guerre » !

Hélas pour eux, les chiffres montrent bien que la chasse, très encadrée, est extrêmement sûre : les statistiques d’accidents sont semblables à ceux de l’équitation1.

Mais notre militante Ollune a trouvé une solution : pour gonfler le chiffre, elle va y ajouter les… homicides commis avec des armes de chasse.

C’est déjà absurde : si un fou assassine son voisin en l’écrasant avec sa voiture, est-ce un « accident de la circulation » ? C’est confondre abus délibérés et accidents dus à l’usage. Mais Ollune veut à tout prix un prétexte sécuritaire pour sauver Bambi… et ira jusqu’à frauder pour l’obtenir, on le verra.

Ollune est illustratrice : elle détaille ses recherches dans un joli diaporama Instagram au titre racoleur : notre pièce à conviction n°1.

(EDIT : Ollune a supprimé son diaporama, mais vous pouvez le retrouver ici)

La forme et les couleurs vont être très girly, le fond moins. Ollune va vite tomber dans un complotisme assez inquiétant.

Elle s’adresse d’abord au Ministère de l’Intérieur… qui ne dispose évidemment pas de ce chiffre absurde. En l’apprenant, Ollune explose. Ça ne peut pas être un hasard : on leur a demandé de cacher la vérité sur les chasseurs meurtriers!

Ollune va insister : non seulement le gouvernement évite soigneusement de « décortiquer » (sic) les statistiques des homicides – sous entendu : il protège les chasseurs. Mais il va jusqu’à leur distribuer des fusils !

Devant le silence coupable du ministère, Ollune décide de changer de méthode.
Elle va extrapoler son chiffre des statistiques… des féminicides.
Mais pas n’importe lesquelles : celles du collectif « Féminicides par conjoint ou ex-conjoint »

On comprend vite pourquoi notre antispéciste le trouve « incroyable » : le collectif Féminicides suit la même ligne complotiste qu’Ollune. Chaque retard de procédure, mot de travers d’un journaliste… est pris la preuve d’une « complicité » de la presse et de la justice pour cacher les féminicides.

Un journaliste évoque un possible suicide au lieu d’un meurtre ? C’est la #pressecomplice2 Une magistrat refuse (logiquement) de commenter une affaire en cours ? On hurle à la #justicecomplice et à l’#OMERTA3. L’AFP tient un décompte plus objectif ? «Complice » aussi4 !

Le « décompte » du collectif s’acharne en effet à y inclure les « drames de la vieillesse » (suicides de couples âgés et malades) comme des féminicides, même quand des lettres attestent du contraire. Magistrats et journalistes qui osent les mentionner sont évidemment « complices »…

Ollune « épluche » alors les données 2020 du collectif Féminicides. Sur 107 meurtres (104 féminicides et 3 victimes collatérales)5, elle compte 26 tués par fusil de chasse : soit environ 25 %.

Le chiffre « 1/4 des féminicides sont dus au fusil de chasse » est né.

mais en refaisant le décompte d’Ollune, on ne trouve que 11 décès au lieu de 26 ! Mes données sont disponibles ici. Que s’est-il passé ? Une erreur est très improbable, il n’y avait qu’à lire le tableau. Ajouter par étourderie 1 ou 2, peut-être… mais presque tripler le chiffre ?

Le doute n’est plus permis : Ollune a tout simplement gonflé le chiffre de 11 à 26.

Et on voit pourquoi c’était tentant : Ollune va ensuite extrapoler ce pourcentage à l’ensemble des homicides commis en France avec… une bête règle de trois – un statisticien hurlerait. Écrire « 26 féminicides » au lieu de « 11 », c’était donc multiplier le nombre total de tués par arme de chasse de… 236 %. Difficile d’y résister !6

Résumons : Ollune fait croire que le décompte du collectif « Fémincides… » compte non 11 morts par armes à feu, mais 26… soit 1/4 du total des féminicides. Et on verra la presse reprendre aveuglément ce chiffre sans jamais penser à le vérifier à la source.

Acte II : un pigiste anti-chasse diffuse et « confirme » le chiffre

A lui seul, le diaporama d’Ollune n’a pas beaucoup d’écho7. Quelques militants le reprennent sur les réseaux sociaux – mais sans plus.

Son pourcentage truqué serait sans doute passé inaperçu, s’il n’avait pas été repéré par un jeune pigiste anti-chasse : Moran Kerinec, 28 ans, très marqué à gauche, travaillant notamment pour Slate et Rue 89.

Le 9 décembre 2021 (un mois après le diaporama d’Ollune), il va reprendre son chiffre dans un article pour le journal écologiste Reporterre, et basé sur la même stratégie : faire peur à tout prix en ajoutant, aux rares accidents, des décès qui ne relèvent pas de l’usage normal des armes de chasse.

Plus finaud qu’Ollune, Moran Kerinec ajoute aux homicides les suicides, bien plus nombreux. Et ne recule devant rien pour prendre le lecteur aux tripes : illustration ruisselante d’hémoglobine, propos exagérés jusqu’à l’absurde : « les blessés et les morts [dans des accidents de chasse] se multiplient » ! Leur nombre, déjà très bas, a pourtant été divisé par six en vingt ans

Après le déferlement de pathos, c’est l’« avalanche » de faits divers. Moran Kerinec veut nous faire croire que si on ne « saisit pas l’ampleur » du carnage causé par les armes de chasse, c’est que les faits sont « éparpillés dans la presse régionale ». Une pompeuse « base de données » les rassemblant prouvera qu’il faut de toute urgence « réduire le nombre d’armes en circulation » (comprendre : confisquer massivement les armes des chasseurs).

En réalité, cette « base de données » est une farce. C’est un maigre fichier Excel d’à peine une centaine d’entrées. Rapportés aux 10 000 suicides et homicides commis par an en France, cela fait … à peine 1 %. Et M. Kerinec ose sans rire en tirer des généralisations et des « analyses » !

Et elle n’a aucun sens, car les « armes de chasse » n’existent pas en soi. Un fusil dit « de chasse » peut aussi être destiné à d’autres usages (ball-trap, CAS…), une carabine aussi. Affirmer les identifier avec le « calibre utilisé » fait sourire. Répéter doctement que « les armes de chasse relèvent de catégories B8 (sic!) et C » fait pleurer ! Depuis le début, M. Kerinec disserte gravement sur la dangerosité des pommes… à l’aide de statistiques sur les poires.

Et là, il est inexcusable : deux minutes de recherches Wikipédia auraient suffi. Comment la rédaction de Reporterre a-t-elle pu accepter un tel article ? Elle n’en sort pas grandie.

On comprend maintenant pourquoi M. Kerinec va citer le chiffre d’Ollune sans y regarder à deux fois.

Mieux, il affirmera plus tard l’avoir « confirmé » avec sa « base de donnée » absurde. On verra dans un autre article pourquoi c’est mathématiquement impossible et laisse soupçonner une manipulation des données.

Voilà : la statistique truquée d’Ollune (« 1/4 des féminicides dues aux armes de chasse ») a désormais la caution d’un journal écologiste reconnu… et plus personne ne va la mettre en doute.

Acte III : Sandrine Rousseau annonce le chiffre aux médias

Trois mois plus tard, Sandrine Rousseau est sur le plateau des « 4 Vérités » de France 2. C’est l’occasion de pratiquer une vieille recette du féminisme woke : sortir l’accusation la plus outrée possible contre un éternel coupable (Blancs, hétérosexuels) ou une minorité non-protégée (catholiques pratiquants, ruraux, ici chasseurs).

L’effet est double : d’un, on crée le buzz sans risque en attaquant un groupe qui ne peut pas se défendre ; de deux, on mobilise ses propres militants woke. La technique est bien connue à EELV : pensez à Caroline de Haas et Alice Coffin – « il faut éliminer les hommes de notre vie », etc.

Vue sous cet angle, « 1/4 des féminicides dus aux armes de chasse » est la petite phrase idéale. Ce n’est pas le pauvre million de chasseurs qui pourra s’en défendre auprès des médias. Et la faction « écoféministe » (antispécistes et féministes wokes) de Sandrine Rousseau sera ravie, à quelque mois de la nécessaire mobilisation pour les présidentielles.

Madame Rousseau sort donc sa phrase… avec le succès attendu : les ruraux sont outrés (et impuissants), les anti-chasse exultent… et tous les médias en parlent.

Un seul pourtant va se décider à vérifier le chiffre : TF1. Et c’est là le moment le plus scandaleux de toute l’affaire.

Le journaliste ne risque pas de déceler la fraude : en guise de fact-checking il va… recopier littéralement l’article de M. Kerinec, qui reprenait les statistiques truquées d’Ollune et les attribuait au collectif « Féminicides… ».

Mieux ! Il s’approprie ensuite ses sources (les scientifiques Alexa Delbreil et Jean-Louis Senon), les présentant comme s’il les avait trouvé seul. Et, ultime coup de pied en âne, daigne citer l’article de Reporterre, dont il vient de piller 80% du contenu, pour les maigres 20% restants9… que cela serve de leçon à M. Kerinec : on trouve toujours plus malhonnête que soi.

L’affaire ressort le 25 août, quand on apprend le dépôt de plainte de la FNC. Aucun autre média (France TV Info, Ouest-France) ne va alors vérifier les chiffres attribués au collectif Féminicides

Certains vont même rajouter des faits inexacts. Rémy Dodet du Nouvel Observateur affirme ainsi que le collectif corrobore ses chiffres avec des « statistiques officielles »

Rien de tel n’apparaît sur le site du collectif « Féminicide »… et pour cause ! On a vu à quel point on s’y méfiait d’institutions « complices ».

Cette inexactitude supplémentaire (qui contribue à crédibiliser la statistique truquée de S. Rousseau) sera d’ailleurs reprise telle quelle par le Huffington Post quelques heures plus tard…

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J’arrête mon histoire là. A la fin, on ne sait pas lesquels sont les plus piteux : nos deux loustics truqueurs de chiffres à la petite semaine, Sandrine Rousseau incapable de faire vérifier un pourcentage avant de l’annoncer aux Français, et surtout les grands médias trop occupés à sauter sur le moindre buzz qui passe pour prendre la peine de faire une addition.

Et ils seraient temps que ces derniers se reprennent. Sinon, le « 1/4 de féminicides dus aux armes de chasse » va rejoindre « le français a été masculinisé au XVIIe siècle» et « les Européens sont les grands coupable de l’esclavage » au Panthéon des contre-vérité wokes à la mode… et pour longtemps. Car le plus inquiétant, ce n’est pas que ces mensonges naissent d’un rien : c’est qu’ils ne meurent jamais.

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