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Les droits de l’homme LGBTQI+

[par François Rastier]

L’idéologie intersectionnelle ne se réduit pas à des conflits de campus ou à une cancel culture importée ; elle trouve certes des relais dans les universités, mais aussi dans les institutions démocratiques. 

En bref, un demi-siècle après le 1er mai 1971, où des militants du Front homosexuel d’action révolutionnaire et des Gouines Rouges scandèrent dans un défilé de la CGT : « Prolétaires de tous les pays, caressez-vous !», elle est devenue l’idéologie officielle du capitalisme tardif naturellement séduit par ses capacités de diversion. Elle est diffusée et inculquée à leur personnel par les grandes firmes de l’internet, voire par des trusts comme Lockheed1, puisqu’à présent le pink washing l’emporte sur le green washing

L’idéologie intersectionnelle a été concrétisée par les normes internationales EDI, pour Équité, Diversité et Inclusion, à présent en vigueur dans les universités comme dans les entreprises. Elles pilotent en amont la recherche et l’éducation, puisque les projets doivent satisfaire à ces normes pour être retenus. En outre, parmi ses priorités, l’Europe de la recherche distingue à présent les Queer studies, alors même qu’elles semblent devoir à l’imprécision évasive de leur objet l’essentiel de leur contribution intellectuelle.

En France, l’idéologie intersectionnelle est relayée par des organismes officieux comme la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et l’homophobie (DILCRAH) ou la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) dont nous allons détailler quelque peu l’évolution. Fondée en 1947 à l’initiative de René Cassin, et accréditée auprès des Nations unies, elle compte depuis 1990 parmi ses missions explicites l’évaluation de la politique de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, et depuis 2018 la mise en œuvre du Plan national de lutte contre toutes les formes de haines anti-LGBT2

Depuis longtemps cependant, les positions de la CNCDH ont prêté à discussion, en premier lieu par ses positions sur l’islamophobie, évidemment soutenues par la mouvance islamiste3. Si la dénonciation de l’islamophobie passe au second plan depuis la loi contre les séparatismes et la dissolution du Comité contre l’islamophobie en France, d’autres phobies ont pris le relais depuis, tant à la DILCRAH qu’au CNCDH, en premier lieu la LGBTphobie, et notamment la transphobie. 

Le dernier rapport de la CNCDH, intitulé « Orientation sexuelle, identité de genre et intersexuation : de l’égalité à l’effectivité des droits »4 en témoigne éloquemment.

Reprenant un excellent usage de la littérature militante, le rapport commence par un glossaire. Sous couleur d’élucider le propos, il pourrait bien imposer ainsi des éléments de langage dont les attendus ne sont aucunement discutés. En voici un extrait :

« Bien que la définition légitime de ’’LGBTI+’’ soit l’acronyme de ’’Lesbienne Gay Bi Trans Intersexe’’, le ’’+’’ (ou ’’Q’’ pour queer) renvoie aux autres sexes biologiques, expressions de genre, identités de genre, ou orientations sexuelles. / L’acronyme ’’LGBTI+’’ est un terme générique pour parler des personnes qui ne sont pas hétérosexuelles, cisgenres et dyadiques. » Le lecteur est invité à se déterminer : il connaissait sans doute la Gaule cisalpine, il pourrait apprendre, non sans inquiétude à présent, qu’il est peut-être cisgenre, voire dyadique.

Commune dans la littérature militante trans, l’affirmation qu’il existe d’« autres sexes biologiques » que masculin ou féminin ne laisse pas de surprendre dans un tel rapport destiné à éclairer l’action publique, car elle n’a évidemment jamais reçu l’aval de la biologie et sa mention laisse entrevoir que l’action publique pourrait se trouver désinformée. 

La confusion s’accroît, et l’énumération indéfinie des acronymes comme QI+ se prête à la casuistique identitaire caractéristique de l’idéologie du genre. Elle suppose en outre une inclusivité, certes impérative, mais sans limites définissables.

Revendications économiques

La CNCDH se fait l’écho des revendications économiques des associations trans. Elles concernent notamment la prise en charge des transitions médico-chirurgicales.

Alors même que:

 « Les personnes trans ou intersexes peuvent souhaiter accomplir des traitements spécifiques afin de modifier leur apparence physique dans le cadre de leur parcours de transition, théoriquement pris en charge par la sécurité sociale avec une reconnaissance d’Affection de Longue Durée ».

La CNCDH déplore cependant un « reste à charge important notamment à cause de dépassement d’honoraires importants ». Une élite sexuelle ou genrée se serait-elle donc formée, qui se verrait rembourser les dépassements d’honoraires affectant le commun des assurés sociaux ? L’impératif d’inclusion restaurerait-il des privilèges ? Du moins, « la CNCDH recommande au ministère des Solidarités et de la Santé et à la Haute autorité de santé (HAS) d’établir des protocoles nationaux de prise en charge des personnes trans, un pour les majeurs et un pour les mineurs, en collaboration avec les associations, afin de garantir le libre choix du médecin pour accompagner son [ sic] parcours et de définir un panier de soins pris en charge dans le cadre des parcours de transition, garantissant un remboursement effectif et identique sur tout le territoire national ».

Éducation et rééducation

Le caractère édifiant de cette entrée en matière annonçait des propositions qui concernent l’éducation.

« La CNCDH insiste sur l’importance d’inclure, pour l’ensemble des équipes éducatives et administratives des établissements privés et publics, un module obligatoire sur les discriminations LGBTIphobes dans la formation initiale et de proposer des outils et sessions de formation continue. Les formations doivent aborder les préjugés et biais discriminatoires liés au genre, comment détecter et réagir face à des discriminations, comment accueillir et accompagner parents et élèves et étudiants. Au sein des établissements supérieurs, cette formation doit aussi être dispensée aux gestionnaires de ressources humaines, aux membres de jury, aux membres des instances représentatives du personnel (…) » (je souligne).

Une formation continue, que l’on espère lucrative puisqu’il faut bien financer les associations LGBT+, s’impose donc, car il y aura fort à faire pour éduquer ou rééduquer les éducateurs, d’autant plus que les phobies se multiplient. À la LGBTphobie et à la transphobie, s’ajoute à présent la sérophobie : « En raison des préjugés et de la méconnaissance sur le VIH/Sida les hommes gays ou bis ainsi que les personnes transgenres sont particulièrement touchées par la sérophobie »5.

Le nombre des « parcours de transition » a été multiplié par 32 en dix ans au Royaume-Uni, et la plupart des pays développés semblent connaître une évolution comparable. Héritière en cela de la théosophie, l’idéologie du genre6 établit une hiérarchie entre les sexes et les genres, et le prestige associé à la transition, l’exemple des influenceurs militants, les groupes dévotionnels qui multiplient les likes à la moindre velléité, convainquent un nombre croissant d’adolescents.

Cela ne suffit pas pour la CNCDH, car il faut prendre des mesures pour « la construction des jeunes » en leur présentant des « figures médiatiques » : « L’existence de figures médiatiques qui assument leur identité LGBTI est primordiale pour la lutte contre les LGBTIphobies et l’inclusion. Ils jouent un rôle particulier dans la construction des jeunes. Les médias jouent un rôle essentiel dans la visibilité de ces rôles modèles. Si des efforts sont en cours pour améliorer la visibilité à la télévision des personnes handicapées et des personnes perçues comme ’’non-blanches’’, une même démarche nécessite d’être entreprise pour les personnes LGBTI. Une dynamique positive est néanmoins en cours pour ce qui concerne les fictions comme le montre l’inclusion de personnages homosexuels et transgenres dans plusieurs séries ou téléfilms français ». Rassurons la CNCDH, ses recommandations auront été écoutées avant même d’avoir été formulées : et l’omniprésence des LGBT et notamment celle des transgenres a largement débordé les médias de service public.

La « construction des jeunes » par l’identification à des figures médiatiques ou personnages transgenres est ainsi recommandée, alors que des pays jadis à l’avant-garde des « parcours de transition », comme la Suède ou le Royaume-Uni, prennent à présent des mesures de protection des mineurs, notamment pour contrôler l’usage des bloqueurs de puberté et les chirurgies mutilantes. Alors qu’un millier de familles anglaises s’unissaient récemment pour porter plainte contre une gender clinic qui a pratiqué de tels traitements7, les préconisations euphoriques de la CNCDH semblent à tout le moins trompeuses.

Pour la science

Après son affirmation sur la multiplicité des sexes biologiques, la CNCDH se doit d’étayer son rapport sur la recherche scientifique. Elle le fait en évoquant un « chiffre noir ». Ce n’est pas celui des agressions antisémites, dont le nombre documenté a crû de 72% en 2021 par rapport à l’année précédente. Ce chiffre restera inconnu : « L’expression ’’chiffre noir’’ désigne l’ensemble des actes LGBTIphobes non déclarés qui échappent donc à la Justice ». Nul doute qu’il ne soit effrayant, comme le suggère sa noirceur.

Pour faire avancer la science, le rapport est associé à un appel à projets. Par exemple, peuvent faire l’objet d’une candidature « les projets visant à prévenir et lutter contre les stéréotypes et les discriminations liés au genre et à l’orientation sexuelle et les violences dont les femmes, les filles et les personnes LGBTQIA+ peuvent être l’objet ». Sont ainsi exclues les violences dont sont victimes les hommes hétérosexuels : par exemple, des dizaines d’assassinats conjugaux sont relevés chaque année en France, mais ils ne sont pas publiquement décomptés, à la différence des « féminicides ». 

On aura compris qu’en l’occurrence les droits de l’homme perdent toute généralité dès lors que l’humanité est d’emblée divisée en « identités » et ils se réduisent ici à ceux d’un sexe et/ou d’un genre.

L’éternelle inclusion

En somme, ce qu’on a nommé le « wokisme républicain » a connu une inflexion en 2018-2019, quand la DILCRAH et la CNCDH, jusque-là centrées sur les questions de race et de religion qu’elles voyaient synthétisées dans la prétendue islamophobie, ont vu leurs missions explicitement élargies à l’idéologie du genre. Mais l’intersectionnalité aidant, il s’agit là plutôt d’un changement d’affichage que d’un véritable tournant, car la politique des identités demeure, comme l’incrimination des institutions et le postulat du caractère systémique de multiples discriminations indéfiniment renouvelées.

Les mêmes conférenciers invités naguère pour combattre l’islamophobie reviennent pour traiter des LGBTphobies. On sait qu’une patiente politique d’implantation et d’influence avait permis de convertir les Instituts d’Études politiques à la lutte contre l’islamophobie. On se souvient du hidjab day fêté à Sciences Po Paris, comme à Sciences Po Grenoble des menaces publiques d’étudiants et de collègues contre des enseignants dénoncés par des collages portant le slogan L’islamophobie tue.   

À présent, Sciences Po Toulouse entend imposer dans certains cursus des modules obligatoires de sensibilisation pour chaque promotion, dont « Lutte contre les LGBTQIA+phobies », « Genre, violences et prévention des violences sexistes et sexuelle », ainsi que « Égalité de genre et prévention des violences sexistes et sexuelles ». La culture n’est pas oubliée pour autant. Outre des représentations théâtrales de Viva la Vulva (ne voyons dans ce titre aucun sexisme), une conférence de Hourya Bentouhami, intitulée « La puissance des corps. Féminisme contre racisme », renchérit sur le projet intersectionnel. En effet, la conférencière, auteur d’une « Phénoménologie politique du voile » et familière des médias islamiques, n’est pas suspecte d’islamophobie8, ce qui lui a valu d’occuper une chaire junior de l’Institut Universitaire de France. Bref, les futurs décideurs qui sortent des Instituts d’études politiques auront été (ré)éduqués d’emblée, ce qui augure de lendemains encore plus inclusifs.

Mais le projet totalisant de l’inclusion ne viserait-il pas une forme de clôture ? La force de la pensée mythique tient notamment à sa clôture : les mythes se caractérisent par des renvois constants entre tous les domaines sémantiques qui permettent d’enfermer la pensée dans une totalisation aussi séduisante qu’illusoire. En somme, l’idéologie intersectionnelle tire sa force des renvois indéfinis du sexe au genre, à la race et à la religion. Elle peut ainsi s’adapter aux situations changeantes : quand la religion ou la race ne font plus recette, le sexe et le genre offrent un recours apprécié, comme on le voit aujourd’hui. Elle déploie alors diverses variantes d’un même mythe qui relève d’une théologie politique parfaitement compatible avec des superstitions sexuelles.

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