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Les études de genre ? Un mouvement sectaire

[par Leonardo Orlando]

Nous reprenons ici le texte de l’entretien accordé à l’Express par Leonardo Orlando ici :https://www.lexpress.fr/actualite/sciences-po-les-etudes-de-genre-un-mouvement-sectaire-grime-en-discipline-universitaire_2181002.html


Le chercheur Leonardo Orlando, dont le séminaire ancré dans la théorie de l’évolution a été annulé par Sciences Po, répond à Mathias Vicherat, le directeur de l’Institut. Le 20 septembre, le directeur de l’Institut des études politiques (IEP) de Paris, Mathias Vicherat, dévoilait auprès de L’Express ses ambitions pour la prestigieuse école. Interrogé sur la déprogrammation de deux séminaires ancrés dans la théorie de l’évolution, que L’Express avait révélée en juin dernier, l’énarque s’est montré catégorique : « Nous necensurons bien évidemment pas Darwin à Sciences Po ». Il accusait dans le même temps Leonardo Orlando, qui devait enseigner le cours intitulé « Psychologie politique évolutionnaire » et celui, avec la journaliste au Point et essayiste Peggy Sastre, intitulé « Biologie, évolution et genre », d’avoir « pré-validé son propre cours » lorsqu’il était responsable pédagogique par intérim sur le campus de Reims. Dans cet entretien, Leonardo Orlando, docteur en sciences politiques diplômé de Sciences Po et chercheur en approches évolutives et cognitives du comportement politique, s’en défend fermement. Et dresse en filigrane le portrait d’un système universitaire moribond, qui « s’éloigne de plus en plus de l’idéal qui devrait l’animer : celui de l’ébullition de la pensée et de la poursuite intrépide de la vérité ».


L’Express : Dans une interview à L’Express, le directeur de SciencesPo, Mathias Vicherat, est revenu sur l’annulation de votre cours,assurant qu’il n’y avait « aucune idéologie » derrière la décision de Sciences Po, et que vous auriez « pré-validé [votre] propre cours » lorsque vous étiez responsable pédagogique par intérim sur le campus de Reims. Que répondez-vous ?

Leonardo Orlando : Prétendre que j’aurais « pré-validé » moi-même ces cours est à la fois un mensonge et une absurdité. Pour commencer, c’est une impossibilité matérielle : à Sciences Po, la construction des maquettes pédagogiques se fait sur un document en ligne, partagé avec toutes les équipes pédagogiques et sous l’oeil attentif de la direction académique du campus. Ce qui signifie que tout ajout ou modification dans les données est immédiatement visible par tous. De même, les maquettes des enseignements font l’objet de réunions hebdomadaires tenues par la direction académique en présence de tous les responsables pédagogiques. La direction y passe en revue, chaque fois et à voix haute, les cours confirmés. Les deux cours évincés ont ainsi été validés par la directrice académique du campus, Mme Crystal Cordell Paris, lors de la réunion pédagogique du 2 novembre 2021, et ils étaient toujours confirmés lors des réunions suivantes qu’elle a présidées – même celle du 6 décembre 2021, qui s’est déroulée quarante-huit heures avant l’appel du programme Presage demandant l’élimination du cours dePeggy Sastre. Je veux croire que monsieur Vicherat s’est limité à répéter les faussetés transmises par les personnes ayant participé à l’annulationdes deux cours. Mais si le directeur de Sciences Po tient sincèrement à la liberté académique, il a tout loisir de requérir une enquête sur cette affaire. S’il l’avait fait dès le début, je lui aurais apporté les preuves irréfutables de ce qui s’est vraiment passé et il se serait épargné l’embarras de proférer des inexactitudes.

Mathias Vicherat a également déclaré :

« Il y a 400 cours par an qui nesont pas acceptés à Sciences Po sur 3000 cours dispensés, ce cas n’a rien d’isolé. C’est un sujet d’intégrité scientifique et non de libertés académiques ».

Attaquer mon « intégrité scientifique » met en cause l’honnêteté et les bonnes pratiques professionnelles de ma recherche. C’est l’injure ultimeque l’on puisse faire à un chercheur. Monsieur Vicherat n’est pas un chercheur et ne comprend sans doute pas le sens des mots qu’il emploie, sinon ces affirmations seraient diffamatoires vis-à-vis des disciplines scientifiques et des auteurs étudiés dans ces cours. C’est bien la liberté académique qui est au coeur de cette affaire et Monsieur Vicherat l’admet tout en le niant : il revendique l’enseignement des études sur le genre en faisant allégeance, pour aborder ces questions, aux postulats théoriques que défend Presage, soit la théorie du genre – dont les cours annulés proposaient de questionner la validité. Or, comme l’a dit Condorcet, c’est attenter à la liberté des pensées et à l’indépendance de la raison que def ixer la manière de résoudre certaines questions. En soutenant Presage, Science Po divorce, selon moi, de la philosophie des Lumières.

Pourquoi en êtes-vous arrivé à la conclusion qu’il s’agissait d’une »censure » ?

Comme l’a montré l’enquête rigoureuse menée par L’Express, PeggySastre et moi-même étions censés enseigner à Sciences Po, à l’automne 2019, un cours analogue aux deux cours annulés en 2022. Celui-là avait été déprogrammé un certain temps après avoir été confirmé. A ce moment-là, rien ne nous faisait soupçonner une censure – la direction plaidant une contrainte administrative, tout en nous invitant à proposer à nouveau notre cours à la rentrée suivante au campus de Reims. Mais en 2022, la situation était totalement différente. Deux cours pleinement confirmés par la direction académique, et passés par le même processus de validation pédagogique que tous les autres enseignements, ont été déprogrammés à la dernière minute, à la suite d’un appel dont j’ai été témoin et que j’ai dénoncé immédiatement à la direction car il émanait d’une entité militante. Prétendre qu’il n’y a aucune idéologie derrière cette décision et qu’elle ne met pas en cause la liberté académique est à mon sens intellectuellement malhonnête.

« Le programme Présage, qui n’a aucun pouvoir décisionnel, s’est intéressé à ce cours pour éventuellement l’intégrer à son Certificat en études de genre, et a alerté sur le fait que les prérequis scientifiques, au regard de la bibliographie et de l’intitulé du cours, lui semblaient douteux », a ajouté le directeur de Sciences Po.

Comment est-il possible qu’un cours à la « bibliographie douteuse » ait pu rester programmé pendant plusieurs mois ? Doit-on blâmer des lacunes administratives ? L’intitulé « Biologie, évolution et genre » ne peut être qualifié de « douteux » qu’en vertu du postulat fondateur de la théorie du genre, qui récuse le lien entre le genre et la biologie. Il en va de même pour les bibliographies des deux cours, lesquelles mobilisaient des contenus scientifiques élémentaires, telle la théorie de l’évolution. Dans l’interview qu’il a accordée à L’Express, Mathias Vicherat, qui nie l’existence même du militantisme au sein de Sciences Po, confirme ainsi que celui-ci donne le « la » dans le choix des cours offerts aux étudiants. Les lacunes administratives ont bon dos pour camoufler la connivence entre des idéologues qui avancent leur agenda politique et des autorités administratives indifférentes aux objectifs de l’enseignement supérieur et avides de faire avancer leurs carrières. Ce phénomène n’est pas exclusif à Sciences Po, mais il est l’un des maux principaux dont souffrent actuellement les universités dans le monde occidental, et qui les mettent en péril mortel. Que doit-on conclure du fait que Presage délivre un avis scientifique sur un cours, alors même que ce programme est seulement censé promouvoir l’égalité de genre ? Cette entité militante est vouée à l’avancement d’un système de croyances qui renie la science et récuse l’existence même de la réalité. Prêter à Presage un avis « scientifique » est un oxymore et une escroquerie intellectuelle que le biologiste Bret Weinstein appelle « le blanchiment des idées ». Le philosophe Peter Boghossian explique lui aussi comment des prises de position militantes circulent à travers l’université, soutenues par des cénacles partisans, et ressortent avec l’étiquette des »connaissances » – qui leur octroient une légitimité académique qu’elles n’auraient pas autrement. Lors de l’enquête menée par L’Express, la direction du campus de Reims a répondu que ce cours ne répondait pas aux critères scientifiques de l’institution. Quels sont-ils ? Nous nous posons tous cette question. Si la sociologie de la race, l’économie féministe et les cours consacrés au décolonialisme, à la »construction des masculinités » ou au mouvement Black Lives Matter répondent aux critères scientifiques de l’institution, comment expliquer que les approches biologiques et évolutives des questions de genre ne le font pas ? Seul Sciences Po peut s’expliquer sur ce paradoxe.

Mathias Vicherat a aussi déclaré à L’Express vouloir inviter lepsychologue cognitiviste et professeur à Harvard Steven Pinker, qui a d’ailleurs réagi sur Twitter quant à l’annulation de votre cours. Maintenez-vous que le darwinisme est tabou à Sciences Po, malgré les multiples démentis de l’institution ?

Cette déclaration de M. Vicherat est stupéfiante, car c’est un aveu d’ignorance. Il dit vouloir inviter Steven Pinker à Sciences Po immédiatement après avoir affirmé que des cours portant sur des disciplines dont Pinker a été l’un des plus éminents contributeursn’avaient pas les qualités scientifiques pour être enseignés. Lesbibliographies de nos cours étaient basées sur ses travaux ! Pis, l’un d’eux devait être coenseigné par sa traductrice française, Peggy Sastre. M.Vicherat pourrait s’engager tout simplement à garantir que les étudiants de Sciences Po aient la possibilité d’accéder à des cours abordant les questions de genre à travers l’angle de la biologie et de la théorie del’évolution. Ce n’est pas moi qui affirme que le darwinisme est tabou à Sciences Po,mais les faits qui le démontrent: l’institution dispense plus de 80 cours sur les questions de genre dans une perspective qui nie la biologie et l’évolution, mais n’en propose pas un seul consacré entièrement à ces questions qui proposerait une approche contestant les postulats de lathéorie du genre. Face à ce manque de pluralisme, faire « intervenir devant les étudiants » un « chercheur spécialiste du sujet », même si c’est un expert mondialement célébré comme le professeur Pinker, n’est pas une solution suffisante.

Les études de genre sont-elles intrinsèquement idéologisées selon vous ?

Comme le montre une abondante littérature ayant étudié la question aucours des dernières décennies, les études de genre sont idéologisées au point qu’on devrait plutôt parler d’un mouvement sectaire grimé en discipline universitaire. Au sein de leur culte, se trouve la théorie du genre, qui considère la biologie comme un ennemi et mène une négation affirmée et décomplexée de la réalité, comme l’explique de manière magistrale le philosophe Jean-François Braunstein dans son dernier ouvrage, La religion woke (Grasset, 2022). Les adeptes de la secte du genre s’efforcent ainsi avec fanatisme de faire partager par le reste de la société leur monde illusoire, en s’en prenant avec virulence à quiconque s’oppose à ces croyances infondées.A contrario, la psychologie évolutionnaire est régulièrement taxée de servir une rhétorique réactionnaire, cantonnant les hommes et lesfemmes à des rôles genrés.

Comprenez-vous cette critique ?

C’est une critique insensée et malhonnête. La science, à la différence del’idéologie, ne cherche pas à dicter la morale mais à comprendre le réel : elle nous apprend comment va le ciel et non comment on doit aller au Ciel, pour reprendre la formule de Galilée devant l’Inquisition. La psychologie évolutionnaire cherche à comprendre la structure et les mécanismes del’esprit humain à la lumière de la biologie évolutive. Le premier psychologue évolutionnaire est Charles Darwin lui-même. Ce dernier envisageait déjà, à la fin de l’Origine des espèces, la psychologie future fondée sur sa théorie de l’évolution. Or, croire qu’en considérant l’origine évolutionnaire de quelque chose, on la justifie, la légitime ou la souhaite, est un sophisme naturaliste – c’est conclure que tout qui est naturel est bon. Rien n’est plus faux, comme l’illustre un exemple classique : la violence est naturelle, mais mauvaise ; la médecine, artificielle mais bonne. De même, c’est une erreur de croire que biologique ou évolutionnaire veut dire figé ou immuable. Bien aucontraire, la violence, qui fait partie de la nature humaine, a décliné aucours de l’histoire récente de notre espèce. Comme nous l’écrivions, avecPeggy Sastre, dans le descriptif du cours, expliquer le comportement humain n’équivaut pas à le justifier ou à le défendre, et si nous voulons changer notre société pour le mieux, par exemple pour surmonter les inégalités entre les sexes, il nous faut appréhender précisément la nature humaine au lieu de la nier. La psychologie évolutionnaire nous donne les clefs scientifiques pour cela.

La liberté académique, c’est-à-dire la liberté que le personnel universitaire doit avoir en matière de recherche scientifique, d’enseignement et d’expression dans le cadre de ses fonctions, existe-t-elle encore en France ?

En France, le pronostic vital de la liberté académique est engagé. Quiconque aurait un doute là-dessus n’a qu’à regarder ce qui est arrivé àKlaus Kinzler et Vincent Tournier à Sciences Po Grenoble. Il est devenu presque impossible de contrevenir à un certain nombre de dogmes que des militants ont décrété sacrés, sans payer par la suite un lourd tribut personnel et professionnel. La plupart des chercheurs dissidents se taisent, peut-être parce qu’ils sont terrifiés, qu’ils veulent protéger leurs recherches, ou parce qu’ils croient que la barbarie s’arrêtera à la frontièrede leurs départements. On ne peut pas leur en vouloir quand on voit les attaques et cabales dont sont victimes les quelques-uns qui osent se faire entendre. Les plus démunis dans cette situation sont les étudiants, pour qui exprimer un avis contraire à la doxa dominante entraîne la mort sociale. La France est entrée d’une manière accélérée dans une dynamique analogue à celle desEtats-Unis, où la liberté universitaire est donnée pour perdue par plusieursscientifiques et intellectuels. Paradoxalement, je pense qu’appréhender en miroir la situation aux Etats-Unis comme un éventuel futur en France peut nous sauver.

Outre votre qualité de chercheur, vous avez été responsablepédagogique sur le campus de Reims de Sciences Po. Qu’avez-vous retiré de cette expérience de l’autre côté du miroir ?

J’ai passé presque une décennie de ma vie à Sciences Po, entre mondoctorat et les différentes activités d’enseignement et de recherche que j’y ai conduites. Les deux mois passés comme responsable pédagogique furent un interlude m’ayant donné une expérience entièrement différente par rapport à ce que j’avais connu jusque-là. Ce que j’ai aperçu, de la part des autorités, est une logique contraire aux objectifs et valeurs que je considère comme nécessaires au sein de l’enseignement supérieur.

Quelles ont été les répercussions de cette affaire pour vous ?

Une affaire publique de cette nature, avec une telle asymétrie de forces, aété une épreuve personnelle difficile pour un chercheur comme moi, qui préférerait être tranquille entre ses livres. Il est très injuste de subir des attaques pour avoir seulement voulu alerter sur l’idéologisation déferlante dans une institution que je chéris profondément. Mais j’ai reçu beaucoupde soutien de nombreux collègues, que je ne connaissais pas avant cette affaire, pour la plupart. Ce qui me donne le plus de courage pour continuer à me battre, ce sont les nombreux messages que j’ai reçus d’étudiants de Sciences Po me remerciant de dénoncer ce qu’ils subissent. Plusieurs m’ont même demandé la référence des lectures des cours que Sciences Po les a empêchés de suivre.

Vous avez connu l’Université sous plusieurs angles : responsable pédagogique, élève, chercheur… Que pensez-vous de l’évolution denotre système universitaire ?

Je ne reconnais plus l’Université. Elle ressemble de moins en moins à celleque j’ai connue en tant qu’étudiant de philosophie à la Sorbonne et doctorant à Sciences Po. Mais surtout, elle s’éloigne de plus en plus del’idéal qui devrait l’animer : celui de l’ébullition de la pensée et de la poursuite intrépide de la vérité. Au fil des années, la construction d’une monoculture idéologique a rendu l’ambiance intellectuelle universitaire étouffante pour quiconque s’éloigne un peu de la doxa. Je partage ainsi,malheureusement, le diagnostic de ceux qui sont pessimistes quant à sonavenir. Mais des initiatives se mettent en place pour essayer de sauver la science et le patrimoine culturel de l’Occident, telle que la nouvelle Université d’Austin (UATX), qui compte des contributeurs commel’historien Niall Ferguson, le psychologue Jonathan Haidt, l’économiste Lawrence Summers et le biologiste Richard Dawkins.

Comment expliquez-vous que les universités les plus prestigieuses,censées délivrer une formation pluraliste et former à l’esprit critique, soient aussi celles qui font régulièrement l’objet de procès en uniformité ?

La monoculture idéologique, soit l’uniformité de la pensée, est un constat indéniable dans certaines des universités le plus prestigieuses, et ces dernières années d’excellents ouvrages se sont penchés sur cette question, sans réussir pour autant à la résoudre. Pour ma part, je considère comme un facteur central le fait que ces institutions aient étéles premières à abandonner les objectifs les plus fondamentaux de l’enseignement supérieur – tels que la poursuite de la vérité par-dessus tout, et la transmission du patrimoine culturel et scientifique de l’Occident. C’est en tout cas un phénomène extrêmement dangereux pour la démocratie, car les diplômés de ces universités les plus prestigieuses occuperont par la suite des postes à haute responsabilité. Les coquilles vides incantatoires des communicants ne changent rien à la réalité de la formation que ces diplômés auront eue et dont toute la société aconscience. Cela pose une question : pourra-t-on faire confiance auxhauts fonctionnaires et décideurs politiques de demain au vu del’éducation qu’ils reçoivent aujourd’hui ?

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