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Des revues scientifiques au service d’un parti politique ?

Entre les deux tours des législatives 2024 a été rendue publique une tribune intitulée « Revues en lutte : les sciences sociales contre l’extrême droite » 1 et signée par 86 revues relevant des sciences sociales lato sensu, mais aussi de l’histoire et de l’histoire des sciences. Une minuscule partie des revues universitaires en sciences humaines et sociales, et pas toujours les plus connues certes, mais leur nombre attire l’attention. Non contents d’appeler à la mobilisation contre le RN comme l’ont fait nombre d’autres tribunes, les signataires cette fois avaient aussi un autre message prescriptif : « Nous appelons à nous rassembler autour du programme du Nouveau Front populaire qui porte des valeurs de liberté intellectuelle et scientifique auxquelles nous croyons fermement ». Vous avez bien lu.

Soyons clairs. Que des citoyens, qui se trouvent être aussi universitaires, s’alarment de la perspective de l’arrivée au pouvoir d’un parti comme le RN – dont, par exemple, la proximité avec le régime de Poutine est avérée et effectivement inquiétante – se comprend, bien qu’on puisse s’interroger sur le caractère unilatéral de leur vigilance qui les empêche de voir aussi le péril que représenterait la prise du pouvoir par un parti politique, comme LFI, qui, outre son soutien systématique aux dictatures (dont celle de Poutine), a suffisamment montré qu’il pouvait aller loin dans l’apologie du terrorisme et l’antisémitisme. Mais nous sommes habitués depuis longtemps à cet étonnant privilège de l’extrême gauche. Cependant la question centrale n’est pas là.

Que des universitaires donc décident de signer des tribunes en espérant – de manière un peu présomptueuse – que leur statut académique donnera à leur avis un poids notable dans le débat public peut se comprendre. Ce qui devient nettement plus discutable, c’est lorsque des comités de rédaction de revues scientifiques se rangent expressément derrière la bannière du programme d’une formation politique précise. Là, un pas est indéniablement franchi, car il ne s’agit plus de se démarquer, mais d’adhérer. Deux questions viennent alors à l’esprit. Premièrement qu’est-ce qui a rendu possible une telle situation ? Deuxièmement, que signifie et signifiera pour la vie scientifique un tel engagement ?

Trois choses ont rendu possible une telle situation. En premier lieu, une idéologie tellement sûre d’elle-même qu’elle ôte par avance toute place à d’autres opinions. Incarnant le Bien suprême, la prise de position défendue renvoie toute autre option au Mal. Juchés sur cette certitude morale, les universitaires militants – et c’est le deuxième point – semblent suggérer que leur position politique (souvent à la gauche de la gauche, si ce n’est à l’extrême-gauche) est aussi la conséquence logique de leur expertise scientifique. Au fondement éthique du vicaire du Bien s’ajouterait donc la rigueur scientifique du savant. L’universitaire militant est dépositaire de la science, dès lors sa position politique serait la seule possible. On connaît la phrase de Simone de Beauvoir : « La vérité est une, seule l’erreur est multiple. Ce n’est pas un hasard si la droite professe le pluralisme. », prononcée à l’époque stalinienne où le marxisme était considéré comme « scientifique ». Y a-t-il de vraies implications logiques entre le travail scientifique mené par ces universitaires militants et les positions politiques qu’ils affichent ? Pas toujours, et heureusement, car, quand de telles implications existent, elles fonctionnent plutôt à l’envers : c’est la science qui est altérée en ses fondations par les considérations idéologiques (certaines des revues signataires s’inscrivent déjà, hélas, dans cette perspective, mais pas toutes).

Mais le troisième élément, le plus déterminant sans doute, pour qu’un universitaire militant se convainque de l’absolu bien-fondé de sa position est le phénomène du vase clos. Il ne sort jamais de son cercle et s’imagine que tous les universitaires partagent ses positions. Il faut dire que des départements universitaires, voire des établissements entiers, fonctionnent ainsi en vase clos. L’unanimisme qui s’affiche bruyamment par l’intimidation interdit, de toute façon, toute divergence de s’exprimer, ce qui renforce encore ce sentiment d’évidence, de parole que rien ne saurait contrer. Ainsi portés par leur conviction d’une supériorité morale, théorique et numérique, les signataires de cette tribune déroutante vivent dans ce monde clos de la certitude unique. Comment expliquer sinon qu’un comité de rédaction d’une revue scientifique puisse ainsi devenir partisan au point de demander d’adhérer au programme d’une formation politique précise, quelle qu’elle soit ?

Voilà pour le contexte et les causes. Venons-en maintenant aux conséquences d’une telle tribune. Imaginons un chercheur qui ne se reconnaît pas dans le programme du Nouveau Front Populaire – ne prenons même pas ici l’exemple d’un chercheur proche du RN (je rappelle toutefois que l’un des fondateurs de l’histoire des sciences, Pierre Duhem, ne s’illustrait pas par des positions « progressistes » pour parler par litote…), mais l’exemple d’un homme de gauche rejetant le NFP, d’un centriste ou d’un homme de droite libérale ou conservatrice. Sur quels critères sera jugé son article, puisque la revue se présente comme l’« organe central » d’une alliance politique, à l’image de la relation entretenue entre le journal L’Humanité et le Parti communiste ? Sur quels critères s’effectuera le renouvellement des membres des comités de rédaction et des comités scientifiques de ces revues ? Sur des critères purement scientifiques ou bien des allégeances politiques ? Et puis, quelle sera l’attitude de ces signataires animés d’une telle conviction dans les comités de sélection qui recrutent les futurs enseignants-chercheurs ? Il ne s’agit pas de leur faire des procès d’intention, mais de comprendre où mènerait leur logique d’inféodation de la science à la politique.

On ne peut pas prétendre défendre les principes de la démocratie et les valeurs humanistes en adoptant une démarche résolument totalitaire : l’embrigadement de la science au service du programme d’une formation politique déterminée. Les dérives de ce genre doivent être dénoncées sans ambiguïté, car elles exposent le monde scientifique au soupçon généralisé et pourraient remettre en cause la pertinence de son financement. Il convient de rappeler que nombre de revues sont subventionnées par les deniers publics pour faire avancer la science, et non pour faire avancer l’agenda politique d’un parti politique, quel qu’il soit. Ce genre de dérives fait aussi froid dans le dos, car cela laisse entrevoir ce que serait l’activité scientifique envisagée dans la perspective de ces revues signataires. Le plus triste est que parmi les membres de ces comités de rédaction, il y a des collègues de haute valeur scientifique : comment ont-ils pu se laisser entraîner dans un tel choix, qui est la négation même de ce en quoi ils disent croire ? Nous sommes en plein marasme intellectuel. Les signataires écrivent : « nous refusons la perspective d’une mise au pas de nos recherches », mais leur tribune fait penser qu’ils mettraient volontiers à leur propre pas la recherche en général.

L’université et la recherche n’appartiennent à aucun parti politique. Déroger à cette évidence c’est trahir la recherche. L’appel de ces revues en faveur de l’adhésion au programme d’une formation politique est de nature à porter préjudice à l’image et à la crédibilité de la recherche en France.

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Nicolas Weill-Parot

Ecole Pratique des Hautes Etudes, directeur d'études, Sciences historiques et philologiques.

  1. (https://academia.hypotheses.org/56975)