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« Woke Fiction » de Samuel Fitoussi: un essai exemplaire

Avez-vous déjà remarqué que le monde porté à l’écran dans la pub, au cinéma ou à la télévision ressemble de moins en moins au monde que nous connaissons ? Que désormais, dans les fictions, les européens paraissent surreprésentés parmi les méchants ? Que les personnages féminins sont souvent des sortes de génies qui ne rencontrent aucun obstacle, plus doués en tous points que leurs homologues masculins ? Et à l’inverse, que les hommes, surtout quand ils sont blancs et d’un certain âge, sont systématiquement toxiques ? Avez-vous déjà médité cette question : alors que nous avons connu pendant quelques décennies l’âge d’or des comédies romantiques (Annie Hall, Quand Harry rencontre Sally, Mary à Tout Prix, Coup de Foudre à Notting Hill, Love Actually…), où sont passées les bonnes histoires d’amour ?

Avec Woke Fiction, essai analytique remarquable qui vient de paraître aux éditions du Cherche-Midi, Samuel Fitoussi répond brillamment à ces questions. Il montre que le monde de la culture est désormais aux mains de militants idéologues, qui se livrent à une immense tentative d’ingénierie sociale sur les esprits, imposent aux créateurs de fictions un cadre moral à ne pas dépasser, et souvent, tuent dans l’œuf des chefs-d’œuvre que nous ne verrons jamais. « Quand on parle de cancel culture, on passe sans doute à côté de l’essentiel. Le problème aujourd’hui n’est pas ce qui est annulé, mais ce qui n’est plus produit » écrit très justement Fitoussi. Preuves à l’appui (les anecdotes sont édifiantes), l’auteur démontre que les fictions qui parviennent sur nos écrans répondent désormais à un véritable cahier des charges idéologique. Pas d’asymétrie comportementales entre les personnages féminins et masculin (ce serait véhiculer des stéréotypes de genre), sauf évidemment si c’est pour rabaisser les hommes et montrer aux femmes qu’elles peuvent et doivent se comporter comme hommes (avec le féminisme woke, les choix féminins sont souvent dévalorisés, argumente Fitoussi) ; pas d’asymétries dans les rapports de séduction amoureux (adieu l’acuité psychologique) ; représentation de nos sociétés comme des enfers misogynes et patriarcaux (quitte à rendre paranoïaques des millions de spectateurs, qui traqueront partout les micro-agressions) ; représentation à l’écran de tous les groupes identitaires qui composent la société (quitte à discriminer massivement certains groupes, et à réduire l’identité à l’identité biologique) ; pas d’appropriation culturelle (Monica, le personnage de Friends, ne pourrait plus se faire des tresses, coiffure afro-américaine) ; pas de schémas trop hétéronormatifs (le modèle du couple hétérosexuel heureux, de la famille nucléaire… se font plus rares), pas de policiers dépeints trop positivement (Fitoussi livre une analyse fine des réactions qui ont suivi la sortie du film Bac Nord, qui selon lui, ne serait plus produit tel quel aujourd’hui). La liste est longue.

L’auteur ne s’arrête pas au constat. Les exemples tirés de l’univers du cinéma sont parfois prétextes à des digressions qui servent à décortiquer les grandes croyances wokes, à déconstruire les postulats et les hypothèses implicites sur lesquelles elles s’appuient, et ainsi, à donner au lecteur les outils pour lui permettre de résister intellectuellement aux dérives de ces idées faussement progressistes. Dans ces passages, nourris aux réflexions de Kundera, Scruton, Sowell, Pinker, Adam Smith, Friedman, Orwell et même… Noam Chomsky (les nombreuses références à des auteurs anglo-saxons apportent, pour un public français, un éclairage original), Fitoussi tire le fil d’une argumentation stimulante. Par exemple, contre le socioconstructivisme qui voudrait que les comportements humains découlent de stéréotypes intériorisés ou de discours qui nous conditionnent, Fitoussi en appelle à la science et à la psychologie évolutive. Contre l’idée selon laquelle les disparités statistiques entre groupes identitaires seraient nécessairement la preuve d’une discrimination, Fitoussi en appelle à l’Histoire. Contre l’idée selon laquelle l’obsession de la couleur de peau pourrait servir de remède contre le racisme, Fitoussi propose une réflexion passionnante sur la nature humaine, nos réflexes tribaux et les meilleures façons de cultiver nos prédispositions à l’empathie (indice : ce n’est pas avec le wokisme, qui nourrit les identités particulières plutôt que le sentiment d’appartenance à une humanité commune). Contre l’idée d’un privilège masculin en Occident, Fitoussi utilise l’humour pour interroger certains biais du débat public, dans lequel sont souvent mis en avant certains chiffres, rarement d’autres. Ces passages plus réflexifs sont d’ailleurs la faiblesse mais aussi la force du livre : le lecteur espérant un livre sur le cinéma sera déçu, le lecteur intéressé par les idées sera réjoui.

Mais Woke Fiction est peut-être avant tout un essai sur la nature humaine. Parce qu’il nie la nature humaine, le projet de société woke ne concordera jamais avec les volontés individuelles, ne serait réalisable qu’au gré de restrictions de liberté toujours plus grandes, et porte en lui les germes d’un projet totalitaire, nous dit Fitoussi. Surtout, l’auteur démontre que les grands artistes partagent davantage la vision d’un Burke (« il y a, par la constitution fondamentale des choses, une infirmité radicale dans la nature humaine ») que celle d’un Rousseau (« L’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt »). Selon lui, les fictions wokes, parce qu’elles cherchent non pas à représenter l’Homme tel qu’il est mais tel qu’il serait préférable qu’il soit (croyant pouvoir le changer), créent des personnages qui nous semblent artificielles, et dans lesquelles nous peinons à nous identifier. Elles n’aident même pas à façonner une société meilleure : au contraire, elles alimentent peut-être de dangereuses illusions. Pourquoi ? Parce que si l’on considère que l’Homme est un bon sauvage, il est aisé d’oublier que la civilisation est un trésor précieux et fragile, il est dur de résister à l’ivresse de la table rase, à la soif de déconstruction. 

Un ouvrage brillant, remarquablement documenté, riche en réflexions stimulantes et en arguments originaux.

Xavier-Laurent Salvador

Linguiste, Président du LAIC