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Le long martyre de la (vraie) intelligentsia en terre d’Islam

Extrait du livre : ‘’Le monde arabe face à ses démons’’
Jean Pierre Lledo (Ed Colin, Paris 2013, pages 164 à 168)

Que dirait-il alors de la persistance de la loi sur le blasphème ou l’apostasie, 950 ans après ? ! ! Puisque c’est la mésaventure qui est arrivée au plus grand poète arabe de tous les temps, Abu-l-Ala al-Maari, né en 973, décédé en 1057, et dont l’œuvre fut interdite d’exposition, en novembre 2007, au Salon International du Livre d’Alger (SILA) sur ordonnance du ministère des Affaires religieuses et des Wakfs algériens ! ! ! Tout ça, peut-être, pour avoir écrit, il y a dix siècles : « Deux sortes de gens sur la terre/Ceux qui ont la raison sans religion/Et ceux qui ont la religion et manquent de raison. » Tout ça parce que nos censeurs ne savent pas dans quelle catégorie se mettre !

Qui donc est essentialiste, Mesdames et Messieurs les épigones béats de la pensée d’Edward Saïd ? Qui sinon, tous ceux qui, comme vous, refusent d’être des factualistes, c’est-à-dire de voir la réalité des FAITS ? Qui sinon tous ceux qui ne trouvent aucune matière à réflexion dans cette longue suite de persécutions qui font vraiment des intellectuels et des artistes arabes, les Juifs du monde musulman?

Car, évidemment, leur persécution, comme la mésaventure d’El Maari le suggère, ne date pas d’aujourd’hui. Le persan Ibn-al-Muqaffa, auteur de « L’Épître sur les compagnons du Calife » où il décrit les fondements séculiers de l’État abbasside naissant, sans justification religieuse, ne fut-il pas exécuté en 757, les membres coupés l’un après l’autre puis jetés au feu ?

Le mystique soufi Abû Mansûr Ibn Husayn al-Hallâdj, avant d’arriver au gibet, à Bagdad en 922, n’avait-il pas déjà eu les poignets, puis les bras coupés, avant d’être énucléé, tout cela pour avoir refusé de renier la révélation qui venait de l’illuminer « Je suis la Vérité », « Je suis devenu Celui que j’aime, et Celui que j’aime est devenu moi ! Nous sommes deux esprits, infondus en un (seul) corps ! ».

Le philosophe mystique kurde Sohrawardī, fondateur de la Philosophie illuminative, vite considéré aussi comme « hérétique », ne fut-il pas exécuté comme tel, sur l’ordre du Sultan Al-Malik an-Nâsir Salâh ad-Dîn Yûsuf, en 1191, vous avez bien lu Salâh ad-Dîn, Saladin, comme vous dîtes en français, qui signifie « Intégrité de la religion », mais précédé d’un premier prénom qui en précise le moyen jihadiste, an-Nâsir, étant celui qui reçoit la victoire de Dieu, et qui du coup resta pour la postérité « Le Cheikh de l’illumination assassinée » ?!

Quant à Ibn al-Rawandī, le sceptique d’origine persane né en 827, s’il eut la vie sauve, tel ne fut pas le cas de ses livres. Aucun. Tous brûlés. On n’en a plus trace que par ses commentateurs et ses détracteurs, les « muʿtazilites », présentés souvent comme la chance rationaliste de l’islam. Son « Livre de l’émeraude », il est vrai, peu oserait l’écrire aujourd’hui encore :

« Si le Prophète vient pour confirmer ce que la raison connaît comme bon ou mauvais, licite ou illicite, alors nous considérons sa mission comme nulle et ses preuves inutiles, car la raison nous suffit pour le savoir. Si sa mission contredit les conclusions de la raison, nous rejetons alors le prophète (…). Ce qui est inadmissible dans la prophétie, c’est qu’elle te force à suivre un être humain en tout point semblable à toi, ayant comme toi une âme et une raison, qui mange ce que tu manges et boit ce que tu bois (…). Elle fait de toi un objet dont il use à son gré, un animal à son ordre ou un esclave à son service. Qu’a-t-il [le Prophète] de plus que toi, quel mérite a-t-il sur toi et quelle est, enfin, la preuve de la véracité de son message ? »

Qui oserait aujourd’hui dire des choses pareilles, et même seulement les penser à l’abri de tous les regards, et loin de tous les détecteurs hypersophistiqués de pensées vraies, des choses écrites il y a 1 160 ans ? ! Comment ne pas rechuter dans le pessimisme de Fouad Zakariya ? Mais quitte à l’aggraver, buvons notre petit-lait jusqu’à la lie, et achevons la liste, au moins des plus célèbres penseurs, en délicatesse avec les autorités de leurs époques.

Abû Ali Husayn ibn Abdallah Ibn Sina, dit Avicenne, ce médecin, auteur d’un Canon de la médecine qui fit longtemps autorité en Europe, et philosophe d’origine perse, né en 980, ne fut-il pas poursuivi sa vie durant par l’accusation d’impiété, et ne dut-il pas fuir précipitamment un peu après l’an 1000 le sultan qui était son patient, et qui s’était laissé persuader de sa mécréance ?

Abû ‘l-Walîd Muhammad ibn Rushd, dit Averroès, qui pourtant n’alla pas à de telles extrémités, mais qui né en 1126 dans une Espagne encore tolérante crut pouvoir se permettre l’audace de dire qu’il n’y avait pas qu’une vérité, mais deux, l’une rationnelle et l’autre révélée, ne fut-il pas attaqué par l’orthodoxie religieuse, les juristes malékites. Persécuté, tombé en disgrâce, lâché par le Khalife Abou Youssef Yaacoub Al Mansour qui l’avait protégé jusque-là, Ibn Rushd, tout Cadi de Cordoue qu’il était, ne dut-il pas fuir et vivre dans la clandestinité ? Ses livres ne furent-ils pas brûlés ? Et son œuvre longtemps synonyme d’hérésie ne sera-t-elle pas sauvegardée par les Chrétiens et les Juifs qui le traduisirent et le commentèrent, notamment Maïmonide ?

Mais dans l’histoire islamique de la philosophie, sa pensée rationaliste disparaîtra, au profit de celle de son contradicteur islamiquement correct, Abu Hamid al-Ghazali (1058-1111). De fait, dans le monde musulman, il était, et reste toujours plus prudent de dire comme ce dernier que : « le cosmos est création permanente de Dieu et n’obéit à aucune norme… », plutôt que comme Ibn Rushd : « L’ordre du cosmos peut être prouvé par la raison. Nier la causalité, c’est nier la sagesse divine, car la causalité est une relation nécessaire… »

Il y a à peine 56 ans, le mufti officiel de l’Arabie Saoudite jusqu’à sa mort en 1999, Cheikh Abd el Aziz el Baz, n’assurait-il pas que la terre était plate[1] ? Dix siècles après Ibn Rushd, ne brûlait-on pas toujours les livres des penseurs, comme par exemple ceux de l’Égyptien Ali Abd al-Râziq en 1925, lequel dans L’islam et les bases du pouvoir avait remis en question Khalifat et charia, et prôné la séparation religion-État, se mettant à dos, non pas des obscurantistes, mais ceux-là mêmes qui étaient censés donner à l’islam sa Nahda, sa renaissance, à tel point que lui aussi dut se résigner à prendre l’escampe ! ! !

Alors, Mesdames, Messieurs, les contempteurs de « l’essentialisme », me direz-vous, par qui ces penseurs ont été persécutés et assassinés ? Par l’impérialisme ? Le colonialisme ? L’islamisme ? L’islamisme extrémiste ? Ou par le droit, le régulier, le vrai, le bel Islam de votre arrière-arrière-arrière-grand-mère ?

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[1]. Youcef M. Ibrahim, International Herald Tribune, 13 février 1995.

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