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Racée, de Rachel Khan

« Le sadisme est l’échec du désir, et le désir: l’échec du sadisme » (Sartre)

par Xavier-Laurent SALVADOR

L’essai publié par Rachel Khan aux éditions de l’Observatoire est excellent à plus d’un titre: c’est d’abord une cure salutaire contre la bêtise ambiante, un peu d’air frais dans la morosité ambiante et un pur cocktail de dynamisme qui fait encore espérer que la littérature puisse faire autre chose que servir la soupe à des idéologies fumeuses ou à des injonctions politiques.

Cela ne veut pas dire que la littérature ne doive pas parler de politique, ni que la littérature doive obéir forcément à l’injonction à ne rien dire, ni surtout que la littérature ne doive pas être militante ou autobiographique. Non ! C’est simplement que la littérature doit « être » politique, « être » autobiographique et non pas « construire » une icône de soi, ou le mausolée d’autre chose. En bref, il faut en finir avec le livre-Emoji, faire tomber les masques et oser dire en son nom ce qu’on pense soi-même: c’est le sens de l’essai – convaincre. « Je suis moi-même la matière de mon livre », disait Montaigne. Eh bien, que ce moi-même se révèle dans la vérité de sa nature et joue le jeu de la Culture, de l’engagement et de la conviction.

On se prend à songer que pour « être », il faut déjà accepter d’être soi-même, et de faire de ce « soi-même » un enjeu de débat.

R. Khan

Mais attention: convaincre par l’essai, ce n’est pas écrire un plaidoyer d’avocat. Ce n’est pas mettre sa plume au service d’une cause un jour, et de son adversaire le lendemain. Ça, c’est de la rhétorique de sophistes: quelque chose qui ne vaut rien, n’a aucun goût – mais se vend bien. On en fait des studies, ça marche très bien. Non: pour convaincre de soi-même, il faut déjà commencer par « être », puis « connaître » et ne pas se contenter de paraître. Il faut une intériorité qui explose le cadre de sa personne, de sa figure et de son image.

Voilà ce qui vient à l’esprit quand on lit Racée de Rachel Khan. On se prend à songer que pour « être », il faut déjà accepter d’être soi-même, et de faire de ce « soi-même » un enjeu de débat. Elle expose avec simplicité et justesse les contradictions de son temps: c’est un livre pleinement soi, pleinement politique, pleinement livre sans contrefaçon, sans masque. Et c’est chouette.

* * *

« Racée », c’est l’image de la noble espèce, et de la course. Tout ça se retrouve dans les pages de l’essai qui dit les choses:

En voulant supprimer le mot « race » de la Constitution, la France reconnaît que le concept biologique n’existe pas. Victoire. Mais les Indigènes étant des Français comme les autres, ils ont dénoncé ce qui aurait dû être célébré.

Et on ajoutera que puisque la race a disparu d’un côté – le côté biologique – on va nous le rapporter de l’autre – le côté sociologique. Et elle continue: « Contrairement à la notion d’Universalité, critiquée pour être une construction des Blancs, les études de la sociologie, pourtant blanches aussi, ont été reprises par les identitaires ». Et Rachel continue d’enfoncer les paradoxes de l’adversaire avec un ton léger, clair mais ferme. C’est limpide et irrévocable, elle dénonce la naissance du phénomène social du Noir professionnel, se débat contre les préjugés qu’on voudrait lui coller à la peau. Et au fur-et-à-mesure qu’on avance dans l’ouvrage, on se prend à devenir supporter de la parole, et de ses mots.

Car en vérité, le livre parle des mots. Comme un Dictionnaire philosophique en somme, à la Voltaire: des mots ou des expressions qui retiennent l’attention de l’auteur et de son lecteur se succèdent, ordonnés, pour faire le constat d’un désastre. Qu’est-ce qu’un « souchien » ? C’est un français dans la bouche de Bouteldja (p. 34). La « Diversité » ? Un « truc » auquel « ils » ont décidé qu’elle appartenait, « sans la prévenir » (p. 84). Le « Désir » ? Un mouvement qui  » ouvre sur la vie et l’envie de l’autre » : cet autre dont on comprend qu’il est l’objet de toutes les interrogations à travers ce délire contemporain qui consiste à mettre des étiquettes sur les gens, à la classer, à les ranger dans des boîtes au point justement de tuer l’envie de connaître l’autre pour ce qu’il est – et non pas pour ce qu’il déclare qu’il est sur un formulaire administratif.

* * *

Or nous savons, nous autres – et Racée nous le fait vivre encore – qu’autrui, c’est une présence bouleversante. Hegel a largement radicalisé dans La Phénoménologie de l’esprit le thème de la lutte à mort des consciences pour la reconnaissance. Toute conscience poursuit la mort de l’Autre afin de se faire reconnaître au risque de sa propre vie comme libre et indépendant des attaches du monde des sens. Cette lutte à mort s’est engagée sous nos yeux entre ceux qui revendiquent la liberté d’être soi, et ceux qui veulent opposer une servitude de l’étiquette de la race. Rachel Khan est définitivement du côté de la Résistance à ces mouvements mortifères qui pourtant déchirent la société: comment ne pas voir que dans cette pensée renouvelée des déterminismes raciaux ou genrés, c’est bien de soi qu’il est question dans la bouche d’autrui. Comment se dépêtrer d’un discours sadique qui vous objective pour ce que vous paraissez tout en vous dénonçant parce que vous refusez d’entrer dans la case qu’on vous assigne malgré vous ?

Société du sondage, de la catégorie: société sadique qui meurt du désir d’autrui plaqué sur soi, contre soi, malgré soi.

Alors on sent aussi dans le livre que Rachel Khan trouve des issues: dans la littérature (Gary par exemple, Glissant, Césaire), dans la pensée des paradoxes aussi qui lui permettent de mettre en défaut cette altérité avec laquelle elle est entrée en dialogue; l’humour et la légèreté enfin. Car avec toutes ces histoires de races, on finit par oublier les roux. « Où sont les roux » se demande-t-elle ? Et nous avec: c’est vrai ça, où sont les roux ? Et on la suit ainsi pérégriner de mots en mots qui suscitent sa saine révolte, sa juste indignation ou son plaisir. Il y a des mots qui tuent, des mots qui réparent, des mots qui mentent, des mots qui rassurent.

Tout ça forme un ensemble plaisant, et qui suscite l’envie de réfléchir… ou mieux: de prendre parti. De se positionner par rapport à cette question de l’assignation identitaire à la race dont aucun de nous ne veut, et qui nous tombe dessus sans que nous n’ayons en somme rien demandé. J’étais d’ailleurs en train d’écrire ces lignes quand un malade des réseaux et quelques uns de ses amis m’ont envoyé plusieurs messages pour me dire qu’un « Salvador comme moi n’était pas plus français que ceux que je prétends combattre, et que je ferais mieux de retourner en Espagne m’occuper de mon pays ». J’étais estomaqué: d’abord, parce que je n’ai aucune – mais aucune – relation avec l’Espagne. Toute ma famille est du Salvador, de Chalchuapa. Et ensuite, et surtout: j’enseigne la grammaire de l’ancien français. J’ai accès à une culture dont la plupart des abrutis racistes qui se positionnent contre nous n’ont pas idée. Mais peu importe: ils m’ont racisé par mon patronyme. Honte à eux.

Mais au fait: je ne suis pas racisé, je suis racé.

Bravo encore à Rachel Khan pour cet ouvrage dont nous recommandons la lecture précieuse et salutaire, de nous ouvrir des portes et de faire entendre la belle et douce musique de la liberté et de l’universel!

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