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Les études de genre et le déni du corps

[par Jean-François Braunstein
Nous reproduisons ici avec son titre original l’article initialement paru ici]

Le 3 janvier, lors de la session d’ouverture du nouveau Congrès américain la prière traditionnelle s’est conclue sur un « A-women » pour équilibrer le trop viriliste « A-men ». Et le 4 janvier le texte des « Règles de la Chambre des représentants » a été réécrit en en supprimant les marques de genre. Il s’agissait dans les deux cas de satisfaire les revendications des militants pro-gender qui ont à cœur d’effacer toute différence des sexes. Ces absurdités sont l’un des résultats les plus visibles d’une théorie du genre qui fait son chemin dans les universités américaines depuis une soixantaine d’années. Mais d’autres conséquences plus graves, en France aussi, ne prêtent pas à sourire. 

C’est en 1955 que le terme de genre fut pour la première fois utilisé pour désigner le sentiment que l’on a d’être un homme ou une femme, indépendamment de son sexe biologique. L’inventeur de cet usage est un psychologue, John Money, qui estime que le genre est culturel plus que biologique. En éduquant un garçon comme une fille il devrait être possible de le transformer en fille : Money se fondera sur le cas d’un garçon amputé très tôt de son sexe suite à un accident opératoire qu’il aurait réussi, à la demande de ses parents, à transformer en fille. On apprendra par la suite que Money avait menti et que son jeune patient avait toujours résisté à ses tentatives de le transformer en fille, et avait fini par se suicider : c’est un double scandale, à la fois scientifique et déontologique. Mais, entretemps, la « Gender Identity Clinic » de Johns Hopkins où travaillait Money était devenue un modèle pour toutes les questions de traitement des « dysphories de genre » aux États Unis : lorsque des patients ne se sentent pas bien dans leur sexe de naissance et veulent en changer, plutôt que d’essayer d’adapter leurs croyances à leur corps, on les encourage à transformer leur corps pour le faire correspondre à leur identité ressentie. 

Money n’est que l’initiateur de cette révolution du genre, qui va aboutir progressivement à une véritable évaporation du corps. La professeur d’études de genre Anne Fausto-Sterling va ensuite estimer qu’il y a une infinité de sexes et que  l’« assignation » d’un sexe à la naissance est une décision arbitraire, produit d’un « mode de pensée binaire ». La biologie, qui constate qu’il existe deux sexes dans l’espèce humaine, est  disqualifiée comme « patriarcale » et « viriliste ».  Avec la très influente Judith Butler on ira encore plus loin : ce n’est pas seulement le sexe qui n’a pas d’existence matérielle objective, mais aussi le corps. Pour Butler les corps ne sont que des discours et des pouvoirs, conformément à une lecture très biaisée de Foucault. Et il est au surplus souhaitable pour elle que les genres deviennent « fluides », qu’il soit possible de « dériver » d’une identité de genre à une autre. Le développement actuel des départements d’étude de genre, partout dans le monde, et notamment en France, se fait sur la base de cette vision très radicale d’identités de genre déconnectées de toute référence au sexe biologique. 

La libération des déterminations corporelles aura alors été menée à son terme : nous ne sommes plus que de simples consciences, totalement indépendantes de la réalité de notre corps. La théorie du genre ressemble alors beaucoup à la gnose, cette hérésie chrétienne du IIe siècle qui considérait que le corps c’est le mal, dont il faut nous libérer. Ce mépris du corps se retrouve chez les transhumanistes qui méprisent notre corps périssable : seule compte pour eux la conscience, qu’il devrait être possible de télécharger sur des puces de silicium. 

Le transgenre ou le transsexuel, ou plus encore le genderfluid, celui qui glisse d’un genre à l’autre, est aujourd’hui idéalisé par la théorie du genre, car passer d’un genre ou d’un sexe à l’autre serait la marque d’une humanité enfin libérée de toute détermination corporelle, considérée comme inessentielle. C’est ce que souligne le philosophe américain Matthew Crawford : la différence sexuelle et le corps sont le « principal obstacle au grand projet d’autonomie qu’on appelle la construction de soi. La liberté requiert une page totalement vierge ». 

Si tout cela n’était que rêveries ou performances d’adultes consentants, il n’y aurait rien à redire. Mais aujourd’hui c’est à des enfants de six ans, en Ecosse ou ailleurs, que l’on enseigne : « ton genre, c’est toi qui le décides ». On imagine  sans mal leur perplexité face à un tel choix. Pourtant ce sont des enfants de six ou huit ans qui sont aujourd’hui héroïsés dans de nombreuses émissions télévisées ou films parce qu’ils veulent changer de sexe. Certains psychiatres, au lieu de prendre le temps d’écouter l’enfant et ses parents, diagnostiquent immédiatement une «dysphorie de genre » et font entrer ces enfants dans un parcours de « transition de genre », avec bloqueurs de puberté, hormones pour  changer de sexe et opération à leur majorité. Au Royaume-Uni, la multiplication des cas de dysphorie de genre est impressionnante :  de 97 cas en 2009-2010 à 2590 en 2017-2018. On sait aussi que des « dysphories de genre à déclenchement rapide » se déclarent chez des adolescents influencés par leurs groupes d’amis sur les réseaux sociaux. Mais la chercheuse américaine Lisa Littman, qui avait publié une étude sur ce sujet en 2018, a été accusée de transphobie. Comme l’a été l’auteur de Harry Potter, J. K. Rowling, qui avait eu le malheur de twitter : « les hommes ne peuvent pas se changer en femmes ». 

Mais aujourd’hui des jeunes gens qui ont subi ces transitions commencent à vouloir « détransitionner » et retrouver leur sexe d’origine. En Angleterre, une jeune femme de 23 ans,  Keira Bell, a porté plainte contre la très réputée Tavistock Clinic, qui l’avait engagée à 14 ans dans un parcours de transition, avec bloqueurs de puberté, prise d’hormones masculines puis ablation des seins. Dans son jugement la Haute Cour de Londres a estimé  « très douteux » qu’un enfant de moins de treize ans, et « douteux » qu’un enfant de 14 ou 15 ans  puisse comprendre les effets et les risques à long terme de la prise de bloqueurs de puberté et d’hormones, qui les mettent sur la voie d’une « opération bien plus importante ». La Cour a conclu que pour les enfants de moins de seize ans, il est nécessaire que la justice soit consultée. Une telle prudence devrait évidemment s’imposer aussi en France, où les même dérives sont patentes, qui s’apparentent à des mauvais traitements à enfants. 

Il faut en effet se rappeler que les catégories des sciences humaines sont « interactives » : lorsqu’on décrit une nouvelle catégorie nosographique, il se trouve toujours des personnes pour s’identifier à celle-ci. Les catégories « fabriquent des gens », selon la formule du philosophe Ian Hacking. Et les réseaux sociaux encouragent bien sûr ces hésitations sur l’identité sexuelle, par exemple lorsque Facebook offre plus de 70 « identifications de genres » à ses abonnés. Il faut se rappeler que les idées ont des conséquences et que les idées folles ont des conséquences ravageuses. 

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