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Guerre, déconstruction et « post-vérité »

[par François Rastier]

Nothing in the world is more dangerous 
than sincere ignorance and conscientious stupidity. 
Martin Luther King

Passant pour conseiller Vladimir Poutine, le philosophe eurasiste Alexandre Douguine déclarait naguère que la Russie avait le devoir d’envahir l’Europe. Il ajoutait : « La postmodernité montre que chaque soi-disant vérité est une question de croyance. Nous croyons donc en ce que nous faisons, nous croyons en ce que nous disons. Et c’est la seule façon de définir la vérité. Nous avons donc notre vérité russe spécifique et vous devez l’accepter »1. 

La déconstruction qui caractérise la postmodernité n’est pas limitée à la philosophie universitaire ni aux départements de littérature. Mouvement hypercritique, elle affaiblit les disciplines académiques de l’intérieur ; relativiste, elle séduit les tutelles en justifiant l’arbitraire. Elle appelle une dérégulation généralisée et légitime de fait divers intérêts politiques et économiques.

Malgré ses prétentions à la pensée critique, la déconstruction s’attaque à la notion même de fait, récuse le travail d’objectivation propre aux sciences, bref délégitime l’exercice de la rationalité, fondement principal de la pensée critique, la détruit pour se substituer à elle. Dès lors, la simple objectivité des faits et à plus forte raison la vérité scientifique semblent insupportablement normatives.

Permettant de reconnaître une réalité indépendante des préjugés ou « visions du monde » des uns et des autres, la vérité est un bien commun. À ce titre, la reconnaître semble porter atteinte à des intérêts privés. Quand les marchands de doute prospèrent, que les lobbyistes sont dix fois plus nombreux que les députés, des faits établis pourront être contrebalancés par une foule d’études produites par le secteur industriel. 

En outre, le concept de vérité ne concerne pas seulement le domaine de la connaissance, mais aussi celui de l’éthique : en dernière analyse, la vérité est une notion éthique, car elle permet la reconnaissance du monde commun ; d’où l’hostilité que lui vouent les régimes totalitaires — et l’affirmation par Gramsci que seule la vérité est révolutionnaire. 

L’essor de la déconstruction en philosophie

En 1933, Heidegger, alors recteur nazi et encore réputé aujourd’hui comme le plus grand philosophe de son siècle, définissait « l’Essence de la Vérité » par la vision du monde du peuple allemand. Conformément à cette définition communautaire, il formait en outre le projet de la mise à bas (Abbau ou Destrucktion) de la philosophie. Ce projet de destruction a été explicitement repris par Derrida, et, sous le nom euphémique de « déconstruction », il connaît depuis plus d’un demi-siècle un succès international. Dans les études intersectionnelles qui s’en réclament2, la conception identitaire de la vérité demeure, chaque communauté de genre ou de race définissant la sienne.

Il s’agit d’attaquer la notion même de vérité au profit d’un relativisme du vécu, contre l’entreprise scientifique en général, au motif que « la science ne pense pas », comme le disait Heidegger. Il s’agit aussi d’affaiblir la régulation scientifique de l’intérieur, programme que nous voyons tous les jours s’appliquer dans nos disciplines.

Ainsi la vérité serait-elle l’expression d’une volonté de puissance conforme à une vision du monde collective, incarnée par un pouvoir. Reprenant le geste de Michel Foucault, Jean-François Lyotard subordonne ainsi, dans La condition postmoderne (1979), le savoir au pouvoir, pour définir la vérité comme ce qu’impose un pouvoir : « qui décide ce qu’est savoir et qui sait ce qu’il convient de décider ». La science se réduit alors au « droit de décider ce qui est vrai » (p. 20) — alors même que la vérité fait obstacle au pouvoir et s’affranchit par principe des opinions individuelles ou communautaires, imposées ou non. C’est là une théorie purement cynique de la vérité, qui réduit la pensée à une simple éristique, comme jadis Schopenhauer dans son Art d’avoir toujours raison.

Au nom du post-modernisme, la pensée déconstructive délégitime ainsi le concept même de vérité et diffuse un relativisme généralisé qui dépasse le domaine culturel pour récuser les sciences. La réalité elle-même n’est plus alors qu’une « vision du monde » qui varie au gré du bon plaisir et des intérêts. Mieux encore, le refus de la vérité scientifique pourra apparaître comme une légitime résistance au Pouvoir. La certitude devient le seul critère de la connaissance et la maxime cartésienne Cogito ergo sum devient : « Je crois donc c’est vrai ». 

Tout se passe comme si l’objectif de la déconstruction était de se débarrasser de tout régime de la preuve et même de la conjecture, ce qui a permis ultérieurement d’imposer une vérité militante alternative. Cela résulte d’une attaque contre la notion même de fait, il n’y a que des interprétations sans nombre et sans hiérarchie qui ne s’autorisent que d’elles-mêmes et qui ne sauraient être hiérarchisées. Dès lors, le mensonge n’est plus que l’énoncé d’une vérité alternative garantie par le menteur lui-même. 

Il ne s’agit pas là d’un simple scepticisme, mais de l’institution et de la légitimation des fanatismes les plus divers. Complémentairement, quand Michel Foucault et ses partisans ont revendiqué l’adisciplinarité, c’est-à-dire l’absence de régulation intradisciplinaire, cela a permis de suspendre les normes méthodologiques qui permettent aux disciplines de produire leur champ d’objectivation. 

Il en va de même d’ailleurs pour la prétention transdisciplinaire de certains concepts. Par exemple, on a « décolonisé » la lumière à l’université McGill, et l’université Cornell offre à présent un cours d’astronomie intitulé : « Black Holes : Race and the Cosmos », qui entend répondre à cette question directrice : « Is there a connection between the cosmos and the idea of racial blackness ? ».

On voit qu’un concept transdisciplinaire comme la décolonisation ou le genre, etc., peut s’appliquer absolument à toutes les disciplines, tout simplement parce que ces concepts sont métaphysiques, par définition, puisqu’ils sont au-delà de tous les champs d’objectivation. D’où le caractère fervent, voire dévot de leur emploi. 

La convergence des intérêts 

Chemin faisant, la déconstruction aura légitimé aussi bien la post-vérité scientifique que la post-vérité politique du militantisme. Son scepticisme hypercritique se renverse alors en un dogmatisme assumé qui s’accommode parfaitement des stratégies politiques de confusion. La relativité absolue des catégories culmine dans leur réversibilité, voire, au besoin, dans leur indistinction. Elle a conduit par exemple à récuser les droits humains comme un leurre universaliste — et cependant occidental. 

De longue date, la démagogie invoque « le bon sens » contre les faits établis. Le mensonge reste d’un usage courant, mais il reste tributaire d’un régime de vérité. Avec ce que Harry Frankfurt nomme le bullshit, que l’on traduit officieusement par foutaise, un autre régime de discours a pris le pas : conformément à un politique de flux informationnel, on noie toute réalité dans un mélange indiscernable. Semant un doute général, une stratégie de confusion permet alors l’esquive : « L’ère de l’informatique en général fait qu’on ne sait plus très bien ce qu’il se passe », affirmait Trump au début de l’« affaire russe » (Reuters, 28 décembre 2016). Dès lors, le président put dénoncer quotidiennement des fakes3, dans des tweets que des millions de followers lisaient comme s’ils leur étaient adressés personnellement.

Illustrant magistralement la stratégie de confusion, après la tentative d’empoisonnement de Sergueï Skripal par deux agents du GRU, divers officiels et médias russes ont entre mars et avril 2018 donné à la presse 26 versions différentes, illustrant ainsi la constatation soulagée du porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov : « il est difficile de démêler le vrai du faux »4. Un grand pas aura ainsi été franchi depuis le mensonge d’état traditionnel, quand par exemple l’URSS mettait sur le compte des nazis le massacre de Katyn : il ne s’agit plus de désinformer, comme au temps de la guerre froide, mais de discréditer la notion même d’information. En outre, la confusion est entretenue par une récusation systématique des médias et de tous ceux qui prétendraient s’en tenir à des faits établis. Ainsi s’épaissit cette désorientation que Clausewitz nommait le « brouillard de guerre » — et qui enveloppe à présent la guerre hybride.

Avec l’invocation de « faits alternatifs », une situation nouvelle s’est instaurée par la convergence de divers facteurs. Diverses formes de négationnisme, historique, social, climatique et environnemental peuvent ainsi se trouver légitimées par des autorités politiques, mais aussi scientifiques et intellectuelles, dès lors que le déni prend la forme élaborée d’une confusion systématique où les faits avérés deviennent indiscernables.

Les enjeux économiques sont évidents. Un adage bambara rappelle que le marchand de beignets ne dit jamais qu’ils sont froids. Avec l’idéologie managériale, l’information incomplète ou biaisée devient dissimulation systématique et fraude généralisée, tant fiscale que sociale.

Cette dissimulation est elle-même voilée par la mise en relief d’enjeux « sociétaux » qui font diversion : en effet, l’emprise bureaucratique du management s’appuie sur les prétextes compassionnels du politiquement correct pour multiplier les divisions et favorise un contrôle social généralisé des paroles et des actes. 

Sciences et management inclusif

 Diffusée à présent par l’ensemble des organismes d’enseignement et de recherche comme par les agences de moyens, l’idéologie managériale engage chaque chercheur à devenir son propre communicant, voire son média. La pression ne conduit pas seulement à multiplier les auteurs fantômes pour le moindre papier, mais à embellir voire inventer des résultats. L’exemple vient d’en haut, et Claude Allègre, président de la Fondation Écologie d’avenir et ancien ministre de l’éducation et de la recherche, a multiplié les écrits climatosceptiques en truquant délibérément des données5. Même une Présidente du CNRS a naguère été écartée pour fraude.

En raison de l’actuelle course à « l’excellence », les revues les plus prisées n’ont jamais été contraintes de retirer autant d’articles. La fraude scientifique s’est banalisée depuis plusieurs décennies et connaît un essor bien documenté (voir notamment Retraction Watch).

Richard Horton, directeur de The Lancet, estimant que la moitié des études scientifiques pourraient être fausses (n°385, 11 avril 2015). Le nombre des articles retirés a été multiplié par 10 entre 1975 et 2012. Depuis le début de la pandémie, 206 articles sur la Covid ont été retirés (dont un canular publié haut la main). Dans cette confusion, le serveur Problematic Paper Screener, scanner automatique de fraudes scientifiques, a repéré en six mois 14.774 publications suspectées d’être des plagiats de tout ou partie d’études déjà publiées (Les Échos, 17 janvier 2022).

Enfin, l’effondrement de l’esprit scientifique est non seulement légitimé par la déconstruction, mais il est également encouragé par les tutelles qui mettent en œuvre les principes du management : appels d’offres biaisés, portant sur des sujets sociétaux, produits et évalués par des « experts ». On le voit pour les projets de recherche européens sur le racisme, qui font une large place à « l’islamophobie », comme si la critique de l’islam était celle d’une race. Obligés d’y répondre pour se financer minimalement, les laboratoires se comportent en sous-traitants et présentant les résultats attendus, quittes à les biaiser pour ménager l’avenir.

Lors des décisions politiques, il est fréquent que des publications scientifiques validées soient mises en balance avec des études produites par les industriels, dont souvent leurs données restent protégées par le secret des affaires, ce qui les soustrait à une critique éventuelle. Bien entendu, toutes les études produites par l’industrie ne sont pas suspectes pour autant, mais leurs résultats peuvent n’être pas publiés, pour ménager l’avenir : des fuites de documents, comme les Tobacco Papers ou les Monsanto Papers, en attestent6. En revanche, la production à la chaîne d’études non concluantes reste un moyen éprouvé d’ajouter à la confusion et de semer le doute. Après les premières assignations en justice, l’industrie du tabac américaine submergea les juges sous 80 millions de pages, ce qui retarda les instructions. 

Par ailleurs, faute de financements pérennes, ce qui n’est pas financé par la bureaucratie managériale ne fait pas l’objet de recherche entre dans le domaine de la « science non faite ». Albert Fert a reçu naguère le prix Nobel qui avoir mis en évidence, dans une thèse de physique fondamentale, les phénomènes qui ont permis la production de mémoires électroniques à présent omniprésentes ; or il estime qu’à présent sa thèse ne serait pas financée.

En outre, le taux d’expériences répliquables baisse, voire devient minoritaire dans certaines disciplines, si bien que des zones grises s’étendent avec les soupçons de fraude. Dans d’autres disciplines, on ne peut plus publier une expérience qui rate, alors que ce genre d’échecs permet précisément d’invalider les théories erronées. 

Dans les sciences humaines et sociales, les canulars sont de plus en plus faciles : alors que Alan Sokal avait jadis publié dans Social Text un faux élaboré bourré de références exactes, il a suffi à Helen Pluckrose et ses collègues d’enchaîner les mots clés d’un jargon grotesque pour publier haut la main une série d’articles dans des revues intersectionnelles. Un des auteurs, Peter Boghossian, a depuis été forcé de démissionner de son poste, après avoir publié dans Cogent Social Sciences, « The Conceptual Penis as a Social Construct » où il démontrait que les pénis sont des construits sociaux responsables du changement climatique.  

En France, Benedetta Tripodi, autrice inexistante, a publié sans difficulté dans les Badiou Studies un texte intitulé : « Ontology, Neutrality and the Strive for (non)Being-Queer » (téléchargeable ici : 100-337-1-PB) sans que l’intéressé, membre suréminent du comité de rédaction, ne s’avise de rien. Le sociologue Michel Maffesoli, qu’on aurait pu croire extralucide après avoir dirigé la thèse d’astrologie de la devineresse Élisabeth Teissier, avait pour sa part publié dans la revue qu’il dirige, Médiations, un canular déconstructif, « Automobilités postmodernes »7. La complaisance n’explique pas tout : dans des secteurs académiques importants, l’évaluation et la vérification des faits allégués n’ont plus de valeur critériale, et le principe de bon plaisir s’accommode parfaitement de la post-vérité. 

     Enfin, il faut rappeler que la pression managériale et la pression militante se sont harmonieusement combinées dans les critères internationaux, comme ceux de l’Europe de la recherche, qui subordonnent tout financement, en quelque discipline que ce soit, à des critères d’inclusivité.

En somme, tout se passe comme si le relativisme déconstructeur transposait dans le monde intellectuel la dérégulation généralisée dans le monde économique et social. Ainsi se met en place une dérégulation généralisée : dérégulation économique, dérégulation politique qui conduit vers l’État d’exception ; et enfin, légitimant les deux premières, la dérégulation épistémique qui affecte les sciences et tous les domaines de la connaissance, favorisant ainsi le brouillard de guerre.

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