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Écriture inclusive : un étrange autoritarisme

Il y a peu, l’écriture inclusive n’était encore qu’une nouvelle forme d’écriture militante, cultivée dans quelques cercles féministes ou progressistes et qui permettait à certains d’afficher leur engagement politique ou sociétal en usant de façon ostentatoire des doublets et des points médians. Depuis, elle s’est implantée dans nombre d’institutions, notamment l’administration fédérale, les universités et les cégeps, changeant par le fait même de nature.

Les guides d’écriture inclusive s’y multiplient, avec leur cortège de recommandations généralement formulées sur le mode : n’écrivez plus / écrivez plutôt. N’écrivez plus « les étudiants », « les enseignants », mais écrivez plutôt « les personnes étudiantes », « le corps enseignant » ou « les enseignant.e.s ». Évitez « les adjectifs et les participes passés », ou encore les « tournures passives » (qui rendent les accords en genre inévitables), etc.

En principe, il s’agit de simples recommandations : ces guides sont censés aider « quiconque souhaite rédiger, réviser ou traduire de façon inclusive en français » et lui « servir de source d’inspiration » (comme le dit si joliment le préambule de L’Inclusionnaire, ce recueil de « solutions inclusives » qui apparaît sur le site du Portail linguistique du Canada). En pratique, ces recommandations venant de votre employeur ou de l’État ont pourtant un caractère prescriptif évident.

C’est pourquoi, entre parenthèses, il est toujours amusant d’entendre certaines personnes défendre cette écriture dite « inclusive » en alléguant que l’orthographe comme la langue évoluent et que les usages changent. Il ne s’agit évidemment pas ici d’un usage se répandant librement au sein d’une communauté linguistique donnée, mais de l’imposition autoritaire d’une novlangue. Les deux phénomènes ne doivent en aucun cas être confondus. (Contrairement aux termes ou expressions passés dans l’usage commun, les novlangues s’évanouissent et cessent d’être utilisées dès lors que disparaît la coercition qui les imposait.)

Si vous refusez ces nouveaux usages, vous voilà tenus, sans que vous ayez émis la moindre opinion sur le sujet, pour d’affreux misogynes ou de vilains transphobes

À ce propos, il est également plutôt ironique que des gens qui n’ont à la bouche que l’expression « rapports de pouvoir » ne se rendent pas compte que, dès lors qu’un employeur impose à ses employés une telle novlangue, il se produit un abus de pouvoir. Car, d’une part, la langue appartient à tous ses usagers et inventer une nouvelle grammaire comme une nouvelle orthographe n’est pas du ressort des administrations universitaires ou collégiales, ni même de celui du gouvernement fédéral ; au Québec, ce pouvoir d’« officialisation linguistique » appartient à l’Office de la langue française. Et d’autre part, parce que, ce faisant, ledit employeur impose également à ses employés une conception idéologique de leur propre langue, de son histoire, de ses genres grammaticaux, de sa grammaire, qui – pour simplifier – seraient tous le fruit de l’exclusion et d’un sexisme séculaire (sinon pourquoi faudrait-il à toute force les rendre inclusifs ?), ce qui est une conception pour le moins biaisée et limitée de ce qu’est une langue (ou d’ailleurs un genre grammatical) et de la façon dont elle évolue.

À ce stade de mon argumentation, peut-être n’est-il pas non plus inutile de rappeler que les régimes politiques qui ont, dans un passé récent, osé imposer des changements aussi radicaux à la langue d’usage des populations placées sous leur tutelle n’étaient pas précisément des régimes démocratiques. Et encore ne s’en prenaient-ils généralement qu’au lexique ainsi qu’aux formules de salutation, laissant plus ou moins indemnes la grammaire, la syntaxe ou le système pronominal du russe ou de l’allemand.

Au nom de cette prétendue inclusion s’impose alors un étrange autoritarisme, qui va jusqu’à exiger de nous que nous renoncions aux « tournures passives » ou bien à l’usage des adjectifs et des participes passés !

Or, si vous refusez ces nouveaux usages, vous voilà tenus, sans que vous ayez émis la moindre opinion sur le sujet, pour d’affreux misogynes ou de vilains transphobes. Autrement dit, cette écriture qui se prétend « inclusive » est surtout une machine destinée à exclure tous ceux qui, pour des raisons diverses, refusent de céder à cette nouvelle mode. Si elle « inclut » effectivement, c’est donc prioritairement au sein d’un groupe qui se voit désormais défini par cette nouvelle mise en conformité qui est en réalité une mise au pas. Elle s’impose en effet par mimétisme, chacun craignant le jugement de ses collègues, de ses supérieurs surtout, s’il n’en fait pas comme eux usage.

Cependant, au fur et à mesure que les tenants de cette novlangue inventent des manières de dire de plus en plus déroutantes pour la majorité (du genre « personne qui accouche » ou « personne avec un pénis »), celle-ci se rebiffe de plus en plus contre ces nouveaux usages qu’on entend lui imposer. Il n’est guère besoin d’être grand clerc pour deviner que cela suscitera à l’avenir des oppositions de plus en plus virulentes.

Afin d’éviter qu’un tel conflit linguistique ne s’envenime davantage, sans doute faudrait-il que le gouvernement du Québec prenne ses responsabilités et statue sur ces nouvelles normes qui sont imposées par des gestionnaires d’institutions qui dépensent dans ce but beaucoup d’argent public. À moins que les tribunaux ne se retrouvent à devoir trancher l’épineuse question du droit qu’à un employeur d’imposer autoritairement à ses employés de nouvelles parlures ou écritures qui ne relèvent d’aucun usage.

Patrick Moreau