fbpx

L’« antiwokisme », dernier épouvantail de la gauche intellectuelle

Tribune parue le 6 mai dans Le Figaro.

Mardi dernier est parue dans un quotidien une tribune signée de deux cents universitaires, intitulée : « Non, l’anti-wokisme ne sert pas la démocratie ». Le péché impardonnable imputé aux « anti-wokes » est d’avoir organisé puis publié un colloque, Après la déconstruction (Odile Jacob, mars 2023), qui critique les dérives des courants inspirés des cultural studies anglo-saxonnes, et d’avoir fait la publicité du livre via une vidéo sur le site du Figaro. À défaut d’argumenter, les auteurs se contentent de crier au retour des chemises brunes ou noires et à la haine de l’étranger, épouvantail décati auquel ils sont les seuls à croire ou qu’ils agitent pour servir leurs intérêts. On comprend, dès lors, pourquoi il était indispensable de réunir un tel nombre de signataires : seule la quantité pouvait suppléer la médiocrité d’un texte où l’on cherche vainement une ébauche d’argument, et qui consiste à faire le procès d’un mot qui n’a pas été prononcé et d’un livre qu’ils n’ont pas lu. Quand la raison disparaît, la force est le seul recours et la grégarité tient lieu de vertu.

Que deux cents universitaires, chargés de former notre jeunesse, puissent signer un texte aussi simpliste et caricatural a de quoi inquiéter et confirmer le diagnostic de crétinarcat posé dans la vidéo incriminée. Tout comme le terme de patriarcat, dont il moque l’emploi abusif, ce néologisme ne vise pas des personnes – même si certaines s’y sont apparemment reconnues –, mais un principe systémique : celui de l’émancipation érigée en absolu, qui perçoit la raison comme un carcan et lui substitue la logique obsessionnelle de la domination. Souvent, l’explication développée se réduit à un mot, tel celui d’hétéropatriarcat, aux connotations savantes, véritable mantra épistémologique, qui aurait, comme le poumon de Molière, la vertu magique d’expliquer la plupart des maux de la société et qui, par ailleurs, fournit autant de problématiques toutes faites à des étudiants dont on exploite l’aspiration légitime à un monde plus juste.

Le « wokisme » est bien un progrès
car il s’assimile à un droit nouveau :
le droit de transgresser la raison.

Pour ces esprits formatés à s’émanciper, il serait urgent de dénoncer le « tournant réactionnaire » et la menace de nouvelles « dictatures » portées par « l’anti-wokisme ». Feignant de s’effrayer devant le risque d’une cancel culture d’extrême-droite, les auteurs ne citent que des exemples américains, et pour cause, car ils seraient bien en peine d’en trouver un seul en France. Étrangement, car chacun connaît leur impartialité, ils ne citent aucune des nombreuses « cancellations » pour non-conformité à la doxa bien-pensante : qui annule les conférences de Caroline Eliacheff et de Céline Masson ? Qui empêche de parler Nathalie Heinich ou Sylviane Agacinski ? Qui, à Sciences Po, déprogramme les cours sur Darwin ? Qui, à Paris I, supprime un séminaire de philosophie parce qu’il s’intitule « l’énigme transsexuelle » ?

La justification implicite de ces rodomontades est la certitude étrange de leurs auteurs ou sympathisants d’incarner le Progrès, d’obéir au Sens de l’Histoire. Le XXe siècle et son cortège d’atrocités aurait dû avoir raison de cette croyance naïve, mais le mythe progressiste demeure : sans cesse réactivé – donc littéralement réactionnaire –, il survit comme un canard continue de courir après qu’il a perdu sa tête. Il survit parce qu’il n’est pas interrogé. Pour y croire sans y réfléchir, il a fallu le simplifier à l’extrême : le progrès, c’est une addition de droits. De ce point de vue, le « wokisme » est bien un progrès car il s’assimile à un droit nouveau : le droit de transgresser la raison. Sur France Culture, une professeure de littérature comparée favorable à la cancel culture peut ainsi affirmer doctement : « changer les mots, ce n’est pas réécrire ». Il n’y a pas plus de droit à la déraison qu’il n’y a de droit à la raison car celle-ci est une exigence, une ascèse même : seuls les moyens de l’exercer ou de la faire advenir peuvent faire l’objet d’un droit, tel celui à la « libre communication des pensées et des opinions » défini par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. C’est pourquoi, à ce titre, il convient de veiller à ce que l’opposition au « wokisme » n’emploie que les armes de la raison et ne devienne, par mimétisme, un populisme manichéen, exacerbé par la sécession des élites mondialisées.

« La liberté, c’est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Qu’elle soit accordée, et le reste suivra », écrivait Orwell dans 1984. De fait, le héros du roman, Winston, est torturé jusqu’à ce qu’il accepte d’écrire que deux et deux font cinq. Comme le dit encore Orwell, « au bout du compte, le Parti annoncera que deux et deux font cinq et il faudra bien l’accepter. Ce que sa philosophie nie tacitement, ce n’est pas seulement la validité de l’expérience mais l’existence même d’une réalité extérieure. » Cette prophétie prend une pertinence singulière à l’heure où certains affirment que « 2+2=4 pue le suprémacisme du patriarcat blanc » (Laurie Rubel, Brooklyn College) et qu’« il n’y a pas d’objectivité du savoir scientifique » (Rachele Borghi, Sorbonne Université).

Le 30 avril dernier, vingt-neuf éminents scientifiques issus des plus prestigieuses universités américaines, allemandes et françaises ont publié un article intitulé « In Defense of Merit in Science » (Journal of Controversial Ideas). Ils s’alarment du risque que les idéologies identitaires font désormais peser sur les progrès de la science, en conduisant par exemple de nombreux patients à refuser les traitements anti-cancéreux jugés colonialistes. Ces idéologies de la « Justice Sociale » affirment que la science serait raciste, patriarcale et coloniale, et rejettent l’idée d’une vérité objective au profit de récits alternatifs, produits de chaque contexte culturel. Ces scientifiques le rappellent haut et fort : « La science ne connaît ni race, ni genre, ni religion. […] Il n’y a pas de chimie queer, de physique juive, de mathématiques blanches, ni d’astronomie féministe ». Après les précédents de la science prolétarienne et de la science aryenne, quelle amnésie nous a donc frappés pour qu’il soit besoin de le rappeler ?
Défendre la démocratie, ce n’est pas agiter des terreurs d’arrière-garde, mais sauver le débat d’idées face aux procédés violents de censeurs ineptes et grégaires. Faire le procès de la rationalité comme une valeur colonialiste liée au suprémacisme blanc, injurier et « canceller » les infréquentables, promouvoir une vision immature d’un monde en noir et blanc, où il faudrait éradiquer le mal par tous les moyens, y compris les plus déloyaux, car le mal se trouverait uniquement dans l’autre et dans la société, jamais en soi : n’est-ce pas la vraie menace qui pèse sur la démocratie, et sur notre humanité même ?

Emmanuelle Hénin, Xavier-Laurent Salvador, Pierre-Henri Tavoillot et l’Observatoire des idéologies identitaires et du décolonialisme

Collectif

Tribune des observateurs