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Le rapport de l’Inspection sur l’IEP de Grenoble est révélateur du fonctionnement des Universités

[par Arnaud Lacheret et Xavier-Laurent Salvador]

Nous reprenons ici les termes d’un article paru dans le Point sous le titre: « Le rapport qui accable »

Le récent rapport remis par l’Inspection Générale de l’ESR concernant les actions menées par les étudiants et les enseignants de l’IEP Grenoble montre avec une rare acuité la pénétration de ce que l’on appelle, peut-être à tort, « l’islamo-gauchisme » au sein de l’Enseignement Supérieur et tout particulièrement l’organisation et la structuration de ces réseaux au sein d’un établissement en particulier. Toutefois, les dérives de l’IEP sont similaires au fonctionnement de nombreux établissements du supérieur. Le travail mené par les deux enquêteurs relate avec beaucoup de précision le déroulement des événements, et la manière accablante dont les actions s’enchaînent entre association étudiante et enseignants. Leur lecture permet de cerner les enjeux à venir pour l’Université.

Rappelons pour commencer ce point précis de la conclusion du rapport : « il ressort de l’examen des faits que tous les acteurs de cette affaire ont commis des erreurs d’appréciation […] qui ont fait naître des rancoeurs […] Mais, au terme de ses travaux, il ne fait pas de doute[…] que ce sont les accusations d’islamophobie qui sont la cause de la grave détérioration du climat de l’IEP » (p.2).

La question de « l’islamophobie », qui n’est jamais que le nom que donne les intégristes à la laïcité, est au coeur du développement de ce drame académique. Cette polémique d’un autre âge prospère dans un climat de terreur organisé par une association étudiante (US IEPG) : 

la mission a découvert qu’un climat de peur s’était installé depuis plusieurs mois parmi les étudiants de l’IEP du fait de cette utilisation par l’US d’accusations (graves, puisqu’il s’agit de délits, voire de crimes tels que le viol) diffusées sur les réseaux sociaux contre tous ceux qui ne lui semblent pas partager ses positions. (p. 3)

Ce climat de terreur administré par cette association étudiante très majoritaire est ancré autour de deux axes majeurs : les accusations de racisme, et l’usage de rumeur dénonçant des violences sexistes. C’est ce que la mission décrit clairement en l’occurrence lorsqu’elle rapporte que l’association relaie : 

des rumeurs dénonçant des actes présumés de violences sexuelles ou sexistes (VSS) à l’encontre d’étudiants de l’IEP, sans le moindre signalement enregistré par la direction, sans le moindre témoignage ou la moindre action en justice […] sur les réseaux sociaux visant à exclure de la vie étudiante de l’IEP, voire de l’IEP lui-même, certains étudiants désignés comme cibles.

La stratégie de harcèlement moral est donc bien un fait d’action organisée qui instrumentalise les questions d’islamophobie et de sexisme pour disqualifier des adversaires politiques. L’intersectionnalité fonctionne ici à plein régime, et les axes d’attaque sont ceux d’une instrumentalisation de données floues pour non seulement contourner des actions légitimes et légales, mais même s’affranchir du cadre légal pour imposer un ordre moral contestable, « d’une violence inouïe et relèvent du harcèlement » pour reprendre les mots du rapport.

Ces actions étudiantes pourraient n’être que le reflet d’un laxisme local. Mais on est interpellé par le rôle joué dans l’affaire par les enseignants de l’Institution et leur irruption sur la scène médiatique pour relayer dans l’heure des informations qui circulaient en boucle entre les sphères des usagers de l’établissement, et ses administrateurs. Une phrase notamment attire notre attention lorsqu’il est ainsi écrit que l’association s’est engagée dans un conflit sans concession avec la direction de l’IEP auquel le « communiqué » de Pacte a donné une dimension inespérée […] en lui permettant d’utiliser la renommée de ce laboratoire réputé pour développer […] une campagne d’accusations d’islamophobie ». Autrement dit, c’est à partir du moment où le laboratoire Pacte s’est engagé que le conflit a pu prendre de l’ampleur dans le but de disqualifier une fois de plus non pas un chercheur pour ses positions scientifiques, mais bien un opposant politique pour ses convictions.

La commission en concluant qu’il est nécessaire de rappeler solennellement le rôle de directrice de laboratoire, « lequel ne l’autorise ni à signer un communiqué par délégation du président de l’université, ni à s’immiscer dans la gestion des ressources humaines de l’IEP » de sorte que « là encore, une notification écrite à l’intéressée des fautes qu’elle a commises dans cette lamentable affaire, qui sera versée à son dossier administratif, paraît opportune à la mission », souligne en creux la dérive militante d’une institution de recherche.

Que s’est-il passé en réalité ?

Récit d’une action de meute

Le récit des événements navrants qui conduisent à une telle situation est révélateur. N’obtenant pas gain de cause dans le conflit qui l’oppose à Klaus Kinzler, la chercheuse appelle la directrice de son laboratoire, Pacte, pour dénoncer « les attaques dont elle s’estime victime et dont elle estime que sont également victimes, à travers elle-même, l’ensemble des chercheurs en sciences humaines et sociales ». Pas moins ! C’est légitimé par l’ampleur d’un tel outrage que le laboratoire, s’exprimant au nom de l’établissement, mais plus généralement de « tous les chercheurs en sciences humaines » sauf ceux qui ne partagent pas cette opinion évidemment fait que paraît un communiqué du laboratoire dont les termes politiques sont sans ambiguïté : 

Parler d’ “islamo-gauchisme” est un débat initié par l’extrême droite et aujourd’hui repris de façon abusive et instrumentalisée par des membres du gouvernement […] C’est fragiliser toute l’université 

On passe donc d’une controverse d’un groupe de travail, à une insulte faite à tous les chercheurs en sciences humaines puis à une insulte faite « à toute l’Université ». Encore un mail, et c’était la France tout entière accablée. Bref : « islamophobie » d’un côté; « islamo-gauchisme » de l’autre. On voit émerger ici un axe étonnant entre certains chercheurs et certains étudiants, dans une forme de démarche concertée visant à construire des oppositions partisanes qui dépassent largement les ambitions d’un programme de recherche. C’est au contraire ce type de comportement qui devient moteur de l’action étudiante dans une forme de spirale de violence dont il est difficile de sortir : « il a fourni aux membres du bureau de l’Union syndicale (US) Sciences Po Grenoble les outils [rhétoriques] pour exploiter la polémique au bénéfice de ses propres projets. » Et le rapport d’évoquer « avec beaucoup de surprise » la circulation des mails entre les étudiants et les chercheurs de ce laboratoire.

On peut s’étonner de la mise en place d’une action concertée de ce type. Il est toutefois intéressant de voir que toute action commune est légitimée aux yeux des étudiants par une forme d’aveuglement idéologique (« la présomption d’innocence, outil d’une justice de classe, qui muselle la parole des victimes ») dont on ne voit pas où, chez de jeunes étudiants en sciences politiques, il pourrait venir si ce n’est de la nature de leur parcours … politique, c’est-à-dire leur parcours d’étudiant dans les amphithéâtres de collègues eux-mêmes visiblement fort peu informés de ces questions, voire – on n’ose l’imaginer ! – partisans.

L’extension du domaine de la lutte

Des étudiants fortement engagés dans une action politique de terrain qui ne tiennent pas leur rôle et qui font régner la terreur d’un côté ; de l’autre, des enseignants qui sont susceptibles d’instrumentaliser l’institution pour le bénéfice d’une cause dont la noblesse ne se mesure qu’à l’aune des discours ineptes qui les entourent (« les chercheurs en sciences humaines, l’Université »). Cette dérive est pourtant en germe dans tous les établissements du supérieur. 

En effet, sur nos « campus », les associations étudiantes sont de plus en plus investies d’une mission de co-administration des établissements sous la forme de différentes responsabilités : vice-présidence « étudiants », délégation de responsabilités, missions d’associations pour la gestion des fonds CVEC, dotations financières pour des associations via les fonds FSDIE. Ces actions pèsent à la fois sur le paysage politique mais également sur les orientations financières des conseils. 

Le rapport pointe particulièrement ce fait en expliquant que si la tradition explique en partie le poids des étudiants dans la gestion du campus, le « manque d’expérience administrative, le mode d’organisation éclatée et l’absence d’équipe rapprochée pour l’assister et à un type de relations professionnelles laissant une grande place à l’informel » ouvre la porte « à des réactions souvent à contretemps, des maladresses ou des erreurs d’appréciation » dégénérant en « situations conflictuelles ». C’est dire, mais avec élégance, qu’on est assis sur une poudrière : car la convergence des conflits d’intérêts et des enjeux électoralistes est un élément majeur de la détérioration des orientations politiques universitaires qui sont rendues dépendantes de facteurs inédits. La situation y ressemble désormais à celle que connaissent toutes les mairies qui ont à gérer des associations d’un côté et des électeurs de l’autre. C’est la situation qui a conduit à la fabrique des « territoires conquis de l’islamisme » pour reprendre le titre du livre de Bernard Rougier.

La proximité entre les étudiants et le corps enseignant est aujourd’hui la règle dans l’Enseignement supérieur : le mode d’élection des équipes administratives des universités encourage des attitudes clientélistes forçant les équipes dirigeantes à ne surtout pas interférer avec la vie étudiante. Comme à l’IEP, rares sont « les règlements intérieurs complets » et plus rares encore « les chartes de la vie associative au statut non ambigu ». La petite comédie jouée récemment au sein de l’IEP préfigure avec force ce qui arrivera inévitablement bientôt dans d’autres campus, lorsqu’une présidence audacieuse osera s’opposer au financement de telle ou telle action pseudo-humanitaire locale que de vieux étudiants très politisés défendent ardemment. Un IEP, c’est 3000 étudiants; une Université, 25 000…

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