Aspects du transactivisme républicain, du Ministère de l’Éducation au Conseil d’État

Le transactivisme inspire à l’heure actuelle une des formes les plus virulentes de la « cancel culture » : par exemple, en quelques semaines, Caroline Éliacheff et Céline Masson ont été empêchées de présenter leur livre La fabrique de l’enfant transgenre à l’Université de Genève, à la rencontre Citéphilo de Lille, dans une salle municipale à Paris, dans une association à Lyon, au Café Laïque à Bruxelles, etc.
Les militants toutefois trouvent divers relais dans les institutions. Ainsi, la Délégation la DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme l’antisémitisme et l’homophobie, dépendant du Premier ministre), a porté plainte en septembre 2022 contre l’Observatoire de la Petite Sirène, association de thérapeutes (animée notamment par Caroline Éliacheff et Céline Masson) qui préconise la prudence à propos des « transitions » de mineurs, au motif que cet observatoire prônerait des « thérapies de conversion » justement interdites par une loi récente1.

Outre des associations et délégations interministérielles, plusieurs ministères diffusent l’idéologie du genre et particulièrement le transactivisme, notamment celui de l’Éducation nationale. Par exemple, l’ancien Institut National de la Recherche Pédagogique, devenu le Réseau Canopé, invitait récemment les écoliers à « déconstruire la parenté », tout en recherchant la signification des préfixes « hétéro », « homo », « trans », « cis », « inter » et « bi » — preuve que les langues anciennes n’ont pas dit leur dernier mot. Il propose aux enseignants un webinaire sur « la lutte contre les LGBTIphobies » où l’on apprend soudain que « l’héritage laïque » est « potentiellement LGBTIphobe »2.


À la rentrée 2021, le 29 septembre, le Ministère de l’Éducation publiait au Bulletin officiel une circulaire intitulée Pour une meilleure prise en compte des questions relatives à l’identité de genre en milieu scolaire. Elle s’attache presque exclusivement à la « transidentité », en partant du postulat que « la transidentité est un fait qui concerne l’institution scolaire »3.

L’identité de genre s’établit par simple déclaration de l’élève car:

« la prise en considération de l’identité de genre revendiquée de la part d’un ou d’une élève ne doit pas être conditionnée à la production d’un certificat ou d’un diagnostic médical ou à l’obligation d’un rendez-vous avec un personnel de santé ». Mais dès ce « coming out » (terme de la circulaire) « l’établissement scolaire doit être attentif à garantir les conditions d’une transition revendiquée — c’est-à-dire la possibilité d’être et de demeurer identifié et visible comme une personne transgenre […]» (je souligne).


Les parents peuvent être tenus à l’écart : « une communication avec les représentants légaux ne doit se faire qu’avec l’accord explicite de l’élève. » S’ils s’opposent à la transition, les parents récalcitrants font l’objet de discrètes menaces : « Dans les cas où le mineur apparaît en situation de danger dans son environnement familial ou de vie, il peut être décidé de rédiger et transmettre une information préoccupante à la cellule départementale de recueil des informations préoccupantes (Crip) ou de faire un signalement judiciaire auprès du parquet des mineurs ». La rédaction est vague, mais, dans des pays qui judiciarisent la prétendue transphobie, des parents ont été condamnés pour « mégenrage », parfois à la prison (ainsi, un facteur de Vancouver s’est-il vu infliger six mois de détention, sur plainte de sa fille).

Étapes d’une métamorphose

Le changement de prénom semble un moment inaugural, comme un second baptême. L’enfant décide de son prénom et l’administration obtempère : « pour accompagner ce changement, l’établissement scolaire substitue le prénom d’usage, de manière cohérente et simultanée, dans tous les documents qui relèvent de l’organisation interne (listes d’appel, carte de cantine, carte de bibliothèque, etc.) ainsi que dans les espaces numériques (ENT, etc.) ». Des professeurs qui usent du prénom d’état-civil peuvent, c’est attesté, faire l’objet de rappels à l’ordre. Enfin, l’élève pourra faire convoquer ses parents s’ils s’opposent à ce changement de prénom : « si les parents de l’élève mineur s’opposent à l’utilisation d’un prénom d’usage demandé par leur enfant dans son cadre scolaire, il conviendra alors, dans l’intérêt de l’élève et à son initiative, d’instaurer un dialogue avec sa famille ».
Ensuite vient L’intimité : « l’établissement peut autoriser l’élève à utiliser les toilettes et vestiaires conformes à son identité de genre », et « à occuper une chambre dans une partie de l’internat conforme à son identité de genre ». Il suffira ainsi qu’un garçon ou une fille déclare appartenir à l’autre sexe pour pouvoir être autorisé à en fréquenter les toilettes, les vestiaires et le dortoir. Un professeur d’éducation physique me pose ainsi ces questions : quand Salomé devient du jour au lendemain Baptiste (un de ces prénoms a été changé), vers quel vestiaire la conduire, et faut-il la noter parmi les garçons ?
Ces dispositions peuvent s’étendre hors de l’établissement :

« Les choix relatifs aux toilettes, aux vestiaires et aux dortoirs doivent également, dans la mesure du possible, s’appliquer lors des déplacements, sorties et voyages scolaires ».


Toutes ces dispositions, qui paraîtraient ailleurs exorbitantes du droit, sont voilées par un préambule qui affirme : « L’École ne saurait créer des droits particuliers au bénéfice de telle ou telle catégorie d’élèves » ; ce que la suite de la circulaire contredit ouvertement.

Éduquer contre la « transphobie »

Encore faut-il éviter la dérision, trop facile à un âge réputé sans pitié, la circulaire précise cette mission éducative : « il appartient également aux personnels de l’éducation nationale de s’assurer que l’expression de genre des élèves n’est pas remise en cause ou moquée et que les choix liés à l’habillement et à l’apparence sont respectés ».
Comme toute contestation ne peut être que « transphobe », il faut prévenir la transphobie comme y engage la section Politique contre la transphobie : « Cette politique de prévention de la transphobie doit s’inscrire dans une dynamique collective, transversale », ce qui suppose : « l’accompagnement des victimes et enfin sur la responsabilisation et la sanction des auteurs ».
Le terme même de phobie a un double effet : comme une phobie est une affection psychique par nature irrépressible, elle échappe par principe à tout débat rationnel ; d’autre part, le diagnostic de phobie sanctionne une médicalisation de la vie sociale, dont les diagnostics de « dysphorie de genre » témoignent éloquemment, tout comme les traitements médicamenteux et chirurgicaux de la transidentité.


Pour mener sa politique préventive, le Ministère conseille de s’appuyer sur « les observatoires des LGBT+phobies », ainsi que sur les associations LGBT+ « qui peuvent être sollicitées pour des projets de formation, d’action éducative en établissement, pour identifier des partenaires associatifs locaux ».
L’influence de ces associations transactivistes sur les mineurs est bien documentée, notamment par Céline Masson et Caroline Eliacheff, La fabrique de l’enfant transgenre (Hermann, 2021) ; elle ne se limite pas aux réseaux sociaux, puisque les interventions dans les classes, recommandées par le Ministère, mobilisent des trans venus témoigner de leur bonheur identitaire. Le mot d’évangélisation serait discourtois, mais on sait la capacité des enfants et adolescents à s’identifier aux personnes présentées comme des modèles. En 2021, après la conférence invitée d’un transsexuel sexagénaire, venu témoigner au Lycée Fénelon de son bonheur d’être enfin une « femme trans », plusieurs élèves se déclarèrent trans.


Pourquoi cependant ce texte officiel tient-il pour acquis des notions aussi discutables que « l’identité de genre » ou la « norme [sexuelle] dominante » ? Par son style, ses longueurs, ses répétitions, sa phraséologie, les définitions ad usum delphini, cette circulaire laisse transparaître la littérature militante dont elle s’inspire. Contrairement aux habitudes, elle y renvoie les établissements qui doivent l’appliquer, avec d’autant plus de naturel qu’elle y puise ses recommandations. Ainsi de l’Enquête sur la santé des personnes LGBT, dirigée par A. Alessandrin et J. Dagorn, dont les résultats ont été publiés en 2020 et dont elle reprend les préconisations, par exemple pour ce qui concerne les toilettes. Le premier auteur, Arnaud Alessandrin, membre du conseil scientifique de la DILCRAH, s’est fait connaître par la co-direction de la Transcyclopédie, qu’il présente comme un instrument de lutte contre une « hétéropatriarcalisation du corps ».

La validation par le Conseil d’État

Instance suprême de la juridiction administrative, le Conseil d’État a été saisi par un parent d’élève qui opposait à la circulaire du Ministère de l’Éducation la loi qui stipule « aucun citoyen ne pourra porter de nom ni prénom autres que ceux exprimés dans son acte de naissance ». Par décision du mercredi 28 septembre 2022, le Conseil a refusé d’annuler la partie de la circulaire permettant aux élèves transgenres de porter à l’école le prénom de leur choix. Le Conseil d’État estime en effet que l’usage d’un autre prénom par les élèves ne concernait que la « vie interne de l’établissement » et rappelle que seul le prénom inscrit à l’état civil reste utilisé pour les épreuves des diplômes nationaux. Il a conclu que la circulaire ne contrevenait pas à la loi.
Il innovait ainsi, car l’enfant, pourtant juridiquement incapable, se voit maintenant doté du pouvoir de contraindre les adultes dès lors qu’il parle au nom de la loi suréminente du genre. N’importe que la loi invoquée par la saisine soit toujours en vigueur, le ressenti individuel l’emporte, et l’enfant peut imposer un prénom de son choix — pourvu que ce prénom évoque l’autre sexe. Alors que la nomination reste un invariant anthropologique majeur, conférer à l’enfant le pouvoir d’effacer la trace de filiation conférée par ses parents et d’imposer un nouveau prénom fait de lui un self-made man, concrétisation de l’individualisme absolu prôné par l’idéologie managériale. Le message est clair : le ressenti a force de loi ou plutôt transcende la loi.


La décision du Conseil d’État n’a pas surpris, car quelques mois auparavant, il avait fait appel au Cabinet Egaé, entreprise fondée et co-dirigée par Caroline de Haas, pour former ses propres membres contre les VSS (« violences sexistes et sexuelles »). D’abord membre du cabinet ministériel de Najat Vallaud-Belkacem, Caroline de Haas a fondé plusieurs entreprises de (ré)éducation dont le chiffre d’affaires repose pour deux tiers sur la commande publique. Elle a notamment déclaré en 2018 : « Un homme sur deux ou trois est un agresseur », ce qui ne peut que rassurer sur l’avenir de son modèle économique.


L’institution au sommet de la juridiction administrative légitimait ainsi un pouvoir qui la dépasse. Le militantisme semble alors au-dessus des lois ; du moins les arbitres judiciaires reconnaissent-ils une autorité morale supérieure susceptible de les rééduquer — comme si les salons compassés du Palais-Royal s’étaient soudain peuplés de violeurs en maraude.


Revenons à l’école et à l’éducation. L’élève « trans » n’est pas seul, mais personne ne pense aux autres écoliers. Du jour au lendemain, ils voient leur condisciple se travestir ou se transfigurer sous le regard attendri des adultes qui les engagent à ne pas les « mégenrer ». On leur enseigne ainsi, par l’exemple, le déni collectif de réalité – qui rappelle fort ce qu’Orwell nommait la « double pensée », alors même que la mission éducative de l’école consiste au contraire à détailler le primat du réel, tel qu’il est présenté par les disciplines d’enseignement. Les métamorphoses pullulent certes dans les contes : celle-là se réalise sous les yeux des écoliers et on leur intime de faire comme si, au détriment du principe de réalité que l’école a notamment le devoir d’inculquer.

Communication politique aidant, un « wokisme républicain » s’est mis en place et institutionnalisé depuis une dizaine d’années. Il permet d’oublier ou de faire oublier les questions sociales en favorisant les débats sociétaux sur les sexes, les genres, les races, etc. La recherche scientifique est tenue à l’écart et la confusion qui s’étend ne peut que profiter aux forces politiques les plus obscurantistes.

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