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L’entrisme sémantique du wokisme

Cet article est paru une première fois dans la revue Telos le 28 décembre 2023.

Les adeptes voire les simples sympathisants du wokisme affirment volontiers que celui-ci n’existe pas, prétendant que ce mot aurait été inventé par leurs adversaires pour les discréditer. C’est là un point commun avec les mafieux, qui contestent l’existence de la mafia, « invention de littéraires et de journalistes », et refusent d’utiliser ce mot, préférant se désigner eux-mêmes comme « hommes d’honneur »1. Pourtant, aux États-Unis ce sont les « wokes » eux-mêmes qui ont créé et revendiqué ce mot. Et il suffit de repérer, dans la profusion de causes estampillées « woke », l’alliance du communautarisme et de la focalisation exclusive sur l’opposition dominants/dominés pour voir apparaître ce qui unit le néo-féminisme inquisiteur, le décolonialisme culpabilisateur, l’intersectionnalité victimisante, le transactivisme prosélyte et l’islamo-gauchisme aux relents antisémites2 : ils relèvent tous de ce « totalitarisme d’atmosphère »3 qu’est le « wokisme ».

Il ne faut donc pas craindre de prononcer un mot volontiers préempté par la droite voire l’extrême droite américaines, mais qu’il est temps de prendre au sérieux dès lors qu’on est un défenseur de la démocratie, de l’universalisme, de la rationalité, de la laïcité et de la liberté d’expression – toutes valeurs piétinées par le mouvement woke.

Or le wokisme a d’autres points communs avec les mafias (même si, contrairement à elles, il ne repose pas sur une structure organisée, ne tue pas et ne recourt pas aux armes) : il assoit son pouvoir par la collusion, l’intimidation, les réseaux parallèles, l’infiltration dans les institutions et la corruption. Celle-ci toutefois n’est pas celle que traquent les organismes anti-corruption mais celle que nous, spécialistes des mots et des idées, devrions traquer sous la plume de certains de nos collègues : la corruption du langage. Elle opère par l’entrisme sémantique, grâce auquel des mots à la connotation éminemment progressiste sont détournés vers des causes qui le sont beaucoup moins. C’est ainsi que, comme l’écrit Samuel Fitoussi, « la confusion sémantique – celle que dénonçait Orwell en 1946 – permet à des idées régressives, empaquetées dans des mots positivement connotés, de se déguiser en combats apolitiques et universels, de gagner du terrain grâce aux idiots utiles bien intentionnés. Et au wokisme de s’institutionnaliser, jusqu’à se confondre avec la neutralité. »4

Et donc, il faut se méfier désormais du mot « diversité », car au-delà de sa connotation sympathique, ouverte, accueillante, il signifie de fait l’imposition d’une vision communautariste de la citoyenneté, où les individus doivent être traités en tant que membres d’une « communauté » et non pas comme membres d’une nation voire de la commune humanité.

Il faut se méfier des mots « inclusif » ou « inclusivité » : il ne s’agit pas du souci humaniste d’intégrer l’étranger dans la collectivité, mais de donner des droits à des communautés sous couvert de mieux en accueillir les membres.

Il faut se méfier du mot « équité » : il ne s’agit pas de traiter les gens selon des normes de justice, mais de piétiner ce critère de justice essentiel qu’est la valeur de mérite ou de compétence, en lui substituant le critère d’appartenance à une « communauté » considérée comme « dominée » ou « discriminée », y compris dans des domaines, tels la science ou l’art, où seul le talent devrait guider les évaluations. « DEI », pour « Diversité, Équité, Inclusion » : c’est le sigle ravageur des nouvelles normes universitaires, culturelles et entrepreneuriales, qui imposent l’éradication du critère de la compétence ou du talent au profit de l’appartenance à un sexe ou à une race, voire d’une orientation sexuelle.

Il faut se méfier du mot « antiracisme » : il ne s’agit plus de notre bonne vieille lutte contre les discriminations envers les arabes, les noirs ou les asiatiques, mais de l’imposition d’une grille de lecture « racialisante », où les individus sont réduits à leur couleur de peau, elle-même associée à un statut, soit de dominant, donc coupable parce que forcément raciste en tant que blanc, soit de dominé, donc victime en tant que « racisé ».

Il faut se méfier du mot « décolonialisme » : il ne s’agit plus d’encourager ou de saluer une nécessaire décolonisation, mais de réduire l’histoire actuelle d’une nation à son passé colonial, séparant ses citoyens entre, d’une part, ceux qui sont nés sur son territoire et doivent donc être assimilés aux « colonisateurs » dont ils sont les héritiers, et, d’autre part, ceux dont les ancêtres ont souffert de la colonisation et qui doivent donc, à ce titre, bénéficier du statut de victime, quelle que soit leur situation actuelle (et y compris lorsque leurs ancêtres eux-mêmes ont été des colonisateurs). Et si vous protestez contre ce réductionnisme, c’est que vous refusez de prendre conscience de votre « privilège blanc », ou bien que vous n’êtes qu’un « arabe de service », complice du « racisme systémique » des « sociétés occidentales ».

Il faut se méfier du sigle « VSS », pour « violences sexistes et sexuelles » : il ne s’agit plus du combat légitime pour l’égalité des droits des femmes, mené depuis des générations par des militantes avec de remarquables résultats, mais il s’agit d’imposer une vision agonistique et puritaine des rapports entre les sexes, où les hommes seraient forcément des prédateurs voire des violeurs en puissance, profiteurs d’un « patriarcat » omniprésent, et les femmes des victimes forcément innocentes et qu’il faudrait toujours croire sur parole, au mépris de la présomption d’innocence et des droits de la défense. Et d’ailleurs, quel sens cela a-t-il de parler de « violences sexistes » alors qu’il s’agit de discriminations en raison de l’appartenance à un sexe, et de « violences sexuelles » alors que, la plupart du temps, il s’agit d’attentats à la pudeur ou de harcèlement ? Certes, ce sont là des actes répréhensibles et pénalisables, mais les qualifier de « violences » les assimile implicitement à un viol, au mépris de la véritable violence que subissent les femmes violées, et qui est sans commune mesure avec le fait d’être touchée ou sollicitée contre son gré. L’abus du terme « viol » pour mieux victimiser les femmes et culpabiliser les hommes n’est rien d’autre qu’une insulte aux femmes violées. Et, au passage, une excellente façon de gagner beaucoup d’argent sur le dos des contribuables pour les officines créées afin de proposer les « formations aux VSS » imposées par l’Union européenne.

Il faut aussi se méfier, par conséquent, du mot « féminisme » : hélas il n’a plus grand-chose à voir avec le féminisme égalitaire et universaliste des débuts, car il n’est plus qu’un néo-féminisme inquisiteur, puritain, agressif, sexiste (car il tend à discriminer les hommes en tant qu’ils sont des hommes), volontiers raciste (car il fustige les « hommes blancs dominants », faisant de la couleur de peau un motif de rejet) voire antisémite. Ainsi l’association « Nous toutes », organisatrice le 25 novembre d’une manifestation contre les violences faites aux femmes, en a exclu un collectif de femmes venues protester contre les viols commis le 7 octobre par le Hamas : « Nous toutes » et « #Metoo », d’accord – oui, mais pas pour les juives !

Il faut se méfier du mot « droits LGBT » : il ne s’agit plus de la lutte légitime contre les discriminations envers les homosexuels, mais de la volonté d’imposer une conception communautariste basée sur l’orientation sexuelle, qui ne devrait pas relever de l’espace public ni du politique ; et d’ériger des désirs (être parent) en droits, puis des « droits de » (droits-liberté) en « droits à » (droits-créance), sommant la collectivité de satisfaire à tout prix des aspirations individuelles sans doute compréhensibles et respectables mais qui ne relèvent pas de droits, surtout s’ils doivent s’exercer sans aucun souci de leurs conséquences sur les plus faibles, tels les enfants privés de leur généalogie, ou les mères porteuses.               

Il faut se méfier du mot « cisgenre » : ce néologisme stigmatise implicitement tous ceux qui se reconnaissent dans le sexe qui leur a été « assigné à la naissance », selon le nouveau vocabulaire transactiviste – comme si le constat du sexe relevait d’une décision arbitraire, indépendante de la physiologie. Il s’oppose bien sûr à « transgenre », cette catégorie nouvellement érigée en solution des problèmes d’identité des jeunes, et en objet d’un prosélytisme forcené sur les réseaux sociaux, ainsi que d’une manne financière pour les chirurgiens et les laboratoires producteurs de traitements hormonaux.

Il faut se méfier, du même coup, du mot « transphobe » : il est utilisé pour stigmatiser tous ceux qui refusent de reconnaître cette nouvelle catégorie de victimes dûment communautarisées, ou qui alertent sur l’énorme scandale de santé publique qui ne manquera pas d’éclater lorsqu’on aura pris la mesure des mutilations irréversibles infligées à des adolescents dont on présume le consentement au massacre de leurs facultés sexuelles et reproductives, sous la propagande menaçante du lobby transactiviste, qui a réussi à infiltrer nombre d’institutions – le Planning familial, la Dilcrah, la CAF… Le stigmate « transphobe » ne signale donc pas la lutte légitime contre le refus de la transidentité, mais la volonté d’un petit groupe de militants déterminés à imposer au corps social la déconstruction de cette réalité structurante qu’est la différence des sexes.

Il faut se méfier, pour les mêmes raisons, de tous les suffixes en « phobe », tel que « grossophobe » (stigmatisation des obèses) et, surtout, « islamophobe », inventé par les Frères musulmans pour disqualifier toute critique de l’islamisme. Il faut se méfier de « validisme » (stigmatisation des handicapés) et de « spécisme » (infériorisation des animaux), car ils visent moins à aider des victimes qu’à culpabiliser des « dominants ». Et même il faut désormais se méfier – misère ! – du mot « liberté académique », détourné par les académo-militants5 pour justifier la protection de toute prise de position dans l’espace public par des universitaires, y compris lorsqu’elle n’a rien à voir avec leur mission et utilise l’autorité de l’enseignant-chercheur pour faire l’apologie du terrorisme, comme cela s’est vu après le 7 octobre.

Il faut donc se méfier des nouvelles chausse-trappes sémantiques semées par l’entrisme woke : elles sont redoutablement efficaces. Les pervers savent décidément y faire.

Nathalie Heinich

Chercheuse, sociologue

Notes & références

  1. Entretien avec l’anthropologue Deborah Puccio-Den dans Le Journal du CNRS, décembre 2023.

  2. Sur ce dernier point cf. notamment N. Heinich, « L’antisémitisme, angle mort du wokisme », Le DDV, 26 juin 2023 ; Pierre-André Taguieff, Le nouvel opium du progressisme. Antisionisme radical et islamo-palestinisme, Gallimard-Tracts, 2023.

  3. Cf. N. Heinich, Le Wokisme serait-il un totalitarisme ?, Albin Michel, 2023.

  4. S. Fitoussi, Woke fiction. Comment l’idéologie change nos films et nos séries, Le Cherche-Midi, 2023, p. 322.

  5. Cf. N. Heinich, Ce que le militantisme fait à la recherche, Gallimard-Tracts, 2021.