Réponse à l’article « Menaces et tensions autour d’un livre sur le «frérisme» musulman » de Simon Blin et Bernadette Sauvaget

Le journal Libération a publié dans sa page idées du 5 mai 2023 un article signé de Simon Blin et Bernadette Sauvaget, intitulé « Menaces et tensions autour d’un livre sur le «frérisme» musulman ».  « Ce livre », j’en suis l’auteur, mais je ne suis pas invitée à m’exprimer. 

Le journaliste Simon Blin m’a contactée par téléphone environ deux semaines avant sa publication pour me poser des questions à propos de ma situation de chercheuse au CNRS visée par des menaces de mort. Il est vrai que le cas d’un scientifique français menacé sur son territoire est assez rare pour mériter un article de presse. 

Sur ce point je n’avais rien à lui dire de précis en dehors de mes impressions et de mon témoignage personnel. J’expliquais que non je ne m’attendais pas à recevoir des menaces et surtout pas de mort, que oui cela perturbait mon travail et mon sommeil aussi, que non je ne m’arrêterais pas de travailler, que oui j’avais du soutien et non pas de tout le monde etc. Il insistait sur les menaces, leur contenu, et je lui répondais que pour des raisons qu’il comprendrait aisément je ne pouvais, s’il voulait en savoir davantage, que lui conseiller de contacter mon avocat Maître de Montbrial qui a déposé plainte en mon nom auprès du Tribunal de Paris. 

Je lui proposais à plusieurs reprises de m’interroger sur le livre, sur ce que je pensais qu’il pouvait apporter à la connaissance et au débat public. J’insistais, désireuse de ne pas rater l’occasion de m’adresser aux lecteurs de Libération dont le lectorat avait apprécié mon précédent livre le Marché halal ou l’invention d’une tradition, Seuil, 2017 (si j’en juge par les commentaires), dont le dernier le Frérisme et ses réseaux, Odile Jacob, 2023 est en quelque sorte la suite logique.  En tant que fonctionnaire du Centre National de la Recherche Scientifique, j’écris pour faire avancer la connaissance et pour être lue par tous ceux à qui elle peut être utile, – qui, je ne l’oublie pas, contribuent financièrement à la produire, les contribuables. 

J’insistais auprès du journaliste mais sans succès, impossible de lui parler de mon livre.

Tant d’intérêt pour la nature des menaces et si peu pour mon livre ne présageait pas le meilleur. La lecture de cette double page publiée le 5 mai le confirme hélas, qui donne l’impression de se moquer des normes de déontologie journalistique. Précisons d’emblée. Un journaliste peut parler d’un livre sans convoquer ce que peut en dire son auteur, mais à condition de l’avoir lu. Ce qui ne semble pas le cas ici. Il peut à la limite parler d’un livre sans interroger son auteur et sans l’avoir lu s’il fait intervenir des tiers qui l’ont lu et peuvent en dire quelque chose sur le fond. Ces conditions minimales sont-elles remplies ?

Que dit la Charte d’éthique professionnelle des journalistes1? Qu’un journaliste digne de ce nom « tient l’esprit critique, la véracité, l’exactitude, l’intégrité, l’équité, l’impartialité, pour les piliers de l’action journalistique », et, qu’à l’inverse il « tient l’accusation sans preuve, l’intention de nuire, l’altération des documents, la déformation des faits, le détournement d’images, le mensonge, la manipulation, la censure et l’autocensure, la non vérification des faits, pour les plus graves dérives professionnelles ». Cette charte est-elle respectée ici ? Qu’on en juge.

Brève analyse du texte 

L’article de Libération illustré par une photographie interpellante quant à son sens2 m’ôte d’emblée le titre de sociologue alors que je possède formellement une thèse de sociologie. Il me discrédite en me prêtant un intérêt opportuniste pour l’islamisme (moi qui ne serais intéressée que par le marché de la boucherie halal), alors que j’ai passé ces vingt-cinq dernières années à étudier à travers l’espace normatif du halal, les normes fondamentalistes et donc islamistes. 

Il y a du mépris dans ces propositions : « Essentiellement connue pour ses recherches sur le halal (…) elle a voulu apporter sa pierre à ces discussions hautement inflammables » , «la chercheuse tente de théoriser ce qu’elle dénomme le «frérisme » ». 

Il veut faire de moi non seulement une opportuniste mais une provocatrice : « Il y a trois mois, elle a publié un livre (…) suscitant à son tour polémiques surjouées et invectives dangereuses ».  Il fait planer le doute sur les insultes et les menaces dont je suis l’objet. Il ne rapporte ni ne critique aucun des propos diffamatoires (je suis assimilée à une antisémite, nazie, islamophobe, nouvelle figure de Drumont, etc.) et menaçants (on sait la violence que peut entrainer de telles accusations) qui me visent. 

Pourtant, ces propos sont connus des deux journalistes puisqu’ils émanent d’articles  accessibles sur internet, qu’ils citent et donc qu’ils propagent. Les journalistes se prétendent les arbitres d’un débat qui n’aurait pas lieu (alors que précisément mon livre est là pour le faire advenir), en rejetant sur moi cette responsabilité, et en me reprochant, au passage, de créer un «malaise ». « A l’âpreté des insultes, il faudrait pourtant être capable de substituer le débat et la réflexion » écrivent-ils. « Avec son ouvrage, Bergeaud-Blackler crée, en effet, un certain malaise chez les chercheurs ayant, pour certains, travaillé avec elle ». La précision est importante, les journalistes veulent montrer qu’ils ont enquêté. A défaut de me lire ou de me poser des questions sur mon livre…  Ils se sont donc renseignés sur moi auprès de collègues ? 

Les journalistes réduisent à des formules et des raccourcis des thèses que mon livre documente et déplie patiemment. Exemple « La chercheuse tentedethéoriser ce qu’elle dénomme le «frérisme», sorte cheval de Troie de l’islamisme ». Je n’ai jamais écrit ceci. 

Plusieurs chapitres représentant des années de travail deviennent sous la plume de ces deux journalistes pressés : « Elle relit presque exclusivement l’histoire de l’implantation d’organisations musulmanes en Europe à l’aune de la volonté de rétablir le califat, histoire qui, en tant que telle, est plus complexe que ce qu’elle ne décrit » (sic). 

Ou encore « Bergeaud-Blackler étend largement la notion de frérisme, au- delà des frontières communément admises de l’islamisme » (alors qu’il n’y a pas de définition communément admise) et de citer pour illustrer cette sottise, une phrase que j’ai bien écrite mais qui dit tout autre chose : « Le frérisme n’est pas réductible à la confrérie [des Frères musulmans]. Le frérisme n’est pas réductible à un parti politique, il est un mouvement politico-socio- religieux».

Comme les journalistes n’ont visiblement pas eu la patience de lire le plan du livre et son déploiement, ils prétendent que c’est une « compilation rébarbative ». J’ai mis quelques années à conceptualiser et finalement écrire ce livre, je comprends la frustration d’impatients qui voudraient que la connaissance s’absorbe comme une vidéo tik tok avec des ashtags mots-clés. Mon livre se lit, si possible, à partir du début car il se déploie pour guider le lecteur pas à pas dans la complexité du système frériste depuis les textes fondateurs jusqu’à la mise en marche de leur mouvement.

Se sentant sans doute dépassés par la densité du livre – que pourtant l’ensemble de la critique salue comme étant certes approfondi, mais rigoureux et clair – les deux journalistes ont donc fait appel à un politologue, Haouès Seniguer. Il était il y a quelques mois à la tribune d’une conférence de l’ex-UOIF qui est la représentation officieuse des Frères musulmans de France. Les journalistes n’ont cure du conflit d’intérêt potentiel. Les propos rapportés montrent que le politiste semble n’avoir pas lu ou compris mon livre.   « Florence Bergeaud-Blackler fait du frérisme, qu’elle n’arrive absolument pas à séparer de l’islamisme contrairement à ce qu’elle dit » (or justement je dis le contraire) « une espèce d’ombre projetée sur tout acteur musulman ou non qui adopte un discours critique des institutions ou des politiques publiques en direction des musulmans ». En aucune façon je ne désigne les musulmans sous le vocable frériste. Et « l’ombre projetée » n’appartient pas à mon vocabulaire mais au sien. Quant au fait de l’élargir aux non-musulmans, c’est une sottise de plus.

Pour le politiste qui vient de publier « la République autoritaire » l’État français aurait basculé dans une politique du soupçon à l’encontre des musulmans. Les journalistes reprenant à leur compte les propos du politologue, font mine de s’interroger : la violence islamiste est-elle liée à  « une interprétation des textes fondateurs », à « une congrégation supposée de «frères» organisée en réseaux », ou n’est-ce pas plutôt le résultat des « réactions extrêmes » (pour ne pas dire d’extrême droite) de medias comme Le Point, Le Figaro, CNews qui feraient trop « grand cas » des controverses provoquées par la présence du fondamentalisme musulman. Quelle pudeur de gazelle pour ce qui ressemble à un grossier règlement de compte politico-médiatique sur mon dos… 

A cause de ces controverses bouillantes, j’aurais en quelque sorte, reçu la monnaie de ma pièce. S’ils concèdent que j’ai reçu des menaces pour lesquelles plaintes ont été déposées, ils ajoutent, pour soulever à nouveau le soupçon, que « l’anthropologue affirme recevoir des menaces de mort sans toutefois en préciser l’origine »

Plus loin, les journalistes citent un article paru dans la revue Orient XXI – revue qui revendique son antisionisme et son soutien à certains mouvements islamistes- signé par un avocat militant promoteur de la thèse de l’islamophobie structurelle, laquelle est, comme je le montre dans mon livre, une des stratégies les plus efficaces empruntées par l’entrisme frériste. Les journalistes de Libération reprennent son texte diffamatoire à mon endroit (il écrit par exemple Florence Bergeaud-Blackler partage avec Drumont une intention, une forme, et une méthode) sans aucun recul, pour placer ce sommet de l’analyse critique : « l’animateur d’un site dédié à la lutte contre l’islamophobie, pointe un essai «truffé d’approximations, d’erreurs et de confusions».  On s’attend à ce que les journalistes situent le contempteur, ses intérêts, ou montrent le caractère infamant de ses comparaisons. Il n’en est rien, préférant diffuser « le venin de la calomnie »3. Les chroniqueurs poursuivent en citant un autre article furieux co-signé par un directeur de recherche CNRS retraité, réputé pour ses travaux en soutien à l’islam politique, et par un enseignant connu pour avoir organisé la manifestation « Burqa Blabla » contre la journaliste Caroline Fourest à l’Université Libre de Bruxelles en 2012. Cet article publié sur un blog de Mediapart qui me situe dans la veine d’un Vacher de Lapouge « figure française du racisme scientifique du tournant du XXe siècle, nourricier de l’idéologie nazie », m’accuse de criminaliser les courants de l’islam politique « y compris les plus légalistes », de participer à une « mythologie raciste contemporaine » où « les “réseaux” des Frères musulmans s’inscrivent dans la continuation de la “Juiverie internationale”.
Même là les journalistes ne voient rien à redire. 

En revanche ils se montrent presque choqués par un extrait de mon livre dans lequel je parle de ce directeur de recherche qui «n’a jamais caché ses sympathies pour les mouvements islamistes».  Oui François Burgat est un sympathisant historique des mouvements islamistes, un de leurs plus précieux avocats dans les mondes académique et diplomatique, et les trois pages référencées que je lui consacre dans mon livre de 400 pages, en attestent. 

A tout seigneur tout honneur, le mot de la fin est laissé par les journalistes… à celui qui me traite de raciste, d’antisémite et de nazi4 et publie plus d’une centaine de tweets vengeurs contre moi. Magnanimes, les journalistes concluent « François Burgat regrette qu’un véritable « débat académique» soit devenu «impossible» », et d’ajouter cette phrase de sainte-nitouche : « On ne peut que le constater ». 

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