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Cachez ce mot que je ne saurais voir !

[Texte initialement paru dans Innovations et Thérapeutiques en Oncologie 2023; 9: 7-12. doi : 10.1684/ito.2023.0356]

Le péché des péchés — le péché entre tous irrémissible l’anachronisme1 Lucien Febvre

Utiliser un vocabulaire adéquat est indispensable pour se faire comprendre. Il faut savoir trouver le mot juste, la bonne expression, la meilleure formule. Mais on assiste parfois à un dévoiement de ces principes de base de la communication. Il existe des mots interdits parce que désobligeants – ou plus exactement parce qu’on juge aujourd’hui qu’ils auraient pu être désobligeants autrefois. Mais les mots ne deviennent des insultes que lorsqu’ils sont utilisés dans une intention désobligeante ! D’autres mots sont interdits parce que trop clairs et qu’il faut les euphémiser. La plupart des langues ont ainsi éliminé du vocabulaire les mots désignant certaines parties du corps humain ou ses éjectas, par convenance : le mot poitrine était ainsi jugé inconvenant au xviie siècle.2 ; je ne m’étendrai pas sur d’autres, qui le sont restés : tout le monde les connaît ! Je ne fréquente pas les cours de récréation, mais en ce qui concerne les mots interdits, je pense que les enfants d’aujourd’hui pourraient nous rendre des points, comme en témoigne ce joli dessin dû à la plume d’Yves Calarnou dans La Croix

Certains mots en revanche ont été utilisés précisément avec une intention offensante, vis-à-vis de groupes humains en particulier, à une époque proche de la nôtre : il est nécessaire de maintenir leur élimination, sinon des dictionnaires, du moins de l’usage courant. Certains mots sont d’ailleurs de retour après avoir été ainsi remplacés : l’usage était venu, dans la première moitié du xxe siècle, de ne plus parler des Juifs, mais des Israélites ; ce sont les Juifs eux-mêmes qui ont réhabilité ce mot pour les désigner. Il n’est bien sûr pas question de réhabiliter le mot N…, chargé de trop de mépris à l’égard des peuples de l’Afrique subsaharienne pour l’admettre aujourd’hui dans le langage. La biologie nous a appris qu’il n’existe pas de races humaines, et l’anthropologie qu’il n’existe pas de peuples primitifs : mais là, ce ne sont plus les mots qu’il faut accuser et bannir, mais les idées qu’ils véhiculent.

Il est des mots beaucoup plus anodins que certains voudraient bannir pour des raisons qu’ils croient analogues, et dans lesquels ils trouvent un sens désobligeant, voire offensant. Prenons le mot racisme. Le Monde un jour l’a remplacé par racialisme3, un néologisme qui n’existe pas dans notre langue. C’était pour ne pas accuser l’anthroposophie de racisme – quelle vilaine chose pour un si beau mouvement de pensée ! En édulcorant le terme, les rédacteurs du journal croyaient rendre une certaine dignité à ses adeptes. Peine perdue pour ceux qui savent ce qu’est l’anthroposophie. Dans le même ordre d’idées, une dirigeante de ce qui s’appelait alors le Front National a remplacé dans ses discours le mot nationalistes pour désigner ses partisans par le mot nationaux, moins connoté. Certains mots ont été bannis par un célèbre jeu de société, comme le mot jésuitique, considéré comme offensant pour les Jésuites (ils sont pourtant habitués au dénigrement !). Et pour rester dans le cadre des jeux de société, que penser de la belote, où le Roi prime la Reine, comme le signale ici un journaliste du Point ? Heureusement, le Valet d’atout l’emporte sur eux, ce qui est réconfortant sur le plan de la lutte des classes.

Un autre mot vient d’être banni du langage scientifique (sociologique pour être précis) : le mot ‘tribalisme’. Un très intéressant article du Journal of Hospital Medicine 4 l’avait utilisé pour décrire l’attitude grégaire des corporations médicales murées dans leur entre-soi communautaire. Tribalisme ? Quelle horreur ! Le rédacteur en chef, Samir Shah, a fait amende honorable en avril 2021 pour avoir laissé publier cet article, qu’il a rétracté et republié sous un autre titre ! Et le nouvel article a remplacé tribalisme par silo… Comprenne qui pourra… Les producteurs de blé apprécieront, car le sens premier de silo, en anglais comme en français, est précisément ce qui sert à stocker les grains. 

Tribalisme ! Vous vous rendez compte ! Un gros mot comme il y en a peu… À côté de ça, m…, f…, p…, sale c… restent du domaine de la bonne éducation ! Tribalisme… L’horreur absolue ! Et ce n’était même pas pour parler des peuples p…, des N…, c’était pour évoquer la mentalité des médecins qui se comportent comme des m… de Panurge et font bloc quand on les attaque, comme s’ils appartenaient à une t… Je n’ose plus terminer mes mots : mes lecteurs, j’en suis certain, devineront (ils ont assez mauvais esprit pour ça !) Et Samir Shah a même tweeté : “We erred in publishing an article that used ‘tribalism’ to refer to silos 5 in medicine. We thank readers for educating us”. Éduquons, éduquons, qu’ils disaient… Quelle bande de  Tartuffes ! En français, cela donne, dans le langage de Claire Bretécher : « Bottez-moi les fesses, s’il vous plaît ! ».6

Essayons de décortiquer le sens de tribu et de tribalisme. Les tribus représentent une organisation particulière de la société à l’intérieur d’une communauté de type nation. Tout le monde a entendu parler des douze tribus d’Israël ; la réforme démocratique de Clisthène en 508 av. J.-C. a redistribué la population athénienne en dix tribus ; celle de la Rome ancienne était répartie en trois tribus, les Luceres, les Ramnes et les Titienses ; et nombre de peuples antiques étaient ainsi subdivisés. Le mot n’est aucunement péjoratif et sert simplement à désigner les composantes d’une population. C’est ainsi que s’autodésignaient de nombreux groupes humains jusqu’à nos jours dans la plus grande partie de l’ Afrique du Nord, du Sahara et du Moyen-Orient7 et popularisé par Friedrich Engels, dont l’anthropologie s’est débarrassé il y a plus de 80 ans sous l’influence, en particulier, de Claude Lévi-Strauss ; nous savons maintenant qu’aucune culture n’est ‘primitive’ par rapport à une autre…

Quant au mot tribalisme, en cause ici, ce n’est qu’un dérivé du mot tribu, désignant ce chauvinisme latent qui découle de l’appartenance à un groupe, que ce soit un groupe dépendant de l’âge, de la géographie, de la politique, de la religion, sans oublier l’amour de l’opéra ou de l’andouille de Vire8. Ce sentiment est universel, on peut le déplorer ou s’en accommoder. On peut voir les manifestations d’un comportement tribal en assistant à la réunion d’un parti politique ou d’un club de pétanque, à un match de football, au festival de Bayreuth ou à l’excursion annuelle des Anciens du canton de Gleux-les-Lure. Et j’allais oublier la tribu des Jets et celle des Sharks, récemment remises à la mode par Steven Spielberg… Alors, pourquoi frapper d’ostracisme le mot tribalisme ? Je voudrais montrer ici que nos donneurs de leçons se fourvoient et que ce sont eux qui reviennent à la conception évolutionnaire, abandonnée, de l’anthropologie. S’ils éliminent le mot tribalisme, c’est parce qu’ils lui donnent un sens péjoratif : ils partent donc de l’hypothèse que les cultures où la société est organisée en tribus sont inférieures à celles où elle ne l’est pas… Ce qui est inacceptable, j’en suis pleinement d’accord. Le racisme est dans leur tête, pas dans le mot ! 

Si nous commençons à supprimer les mots qui dérangent, il va falloir réécrire bien des choses ! Pour les fossiles qui lisent encore de la poésie, je renvoie à ces deux vers du Bateau ivre évoquant le destin cruel des haleurs :

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleur.

Peaux-Rouges est inconvenant ; de même Indiens d’Amérique d’ailleurs… il faut parler des native Americans ou, si l’on veut parler français, des Américains de naissance, comme je l’ai lu un jour sous la plume d’un traducteur incompétent 9 Et puis l’idée dépréciative qu’ils étaient criards, et qu’ils agressaient et torturaient les haleurs doit être éliminée : s’ils l’ont fait, c’était sûrement en raison de contraintes sociales imposées par les colonisateurs. Enfin, fort heureusement, Rimbaud a parlé de poteaux de couleur, et non du pot-au-noir 10, ce qui est à mettre  à son crédit.

Et voilà maintenant qu’on republie des articles scientifiques en éliminant rétrospectivement les mots qui fâchent. Il est ahurissant de voir des scientifiques se prêter à cette mascarade. Quelle étrange initiative que celle du rédacteur en chef du British Medical Journal (voir ici) de revenir sur des articles anciens pour les édulcorer, leur coller une étiquette infâmante, et même envisager de les supprimer, parce qu’ils véhiculent des mots ou des idées jugées aujourd’hui offensantes alors qu’elles étaient admises quand ces articles sont parus. Nous ne pouvons pas juger les options culturelles du passé à l’aune des options culturelles du présent : nous devons les admettre, il ne faut pas tomber dans le piège de l’anachronisme en commettant un contresens historique, comme je le mentionnais dans la citation de Lucien Febvre qui me sert d’épigraphe. On ne réécrit pas l’histoire. L’homme peut changer l’avenir 11, mais il ne peut pas changer le passé. Nous ne pouvons pas faire en sorte que ce passé n’ait pas eu lieu.

Si l’on peut supprimer les mots qui dérangent et qui, je le répète, n’étaient pas forcément jugés désobligeants à l’époque où ils ont été utilisés, on peut bien aussi supprimer les livres : l’idée n’est pas nouvelle, et les nazis l’ont mise en pratique. Fahrenheit 451 : c’est la température à laquelle le papier s’enflamme spontanément, d’après Ray Bradbury ; 1984, c’est la date à laquelle se déroule le roman de George Orwell : croyez-vous que cette date soit derrière nous ? Oh, que non ! C’est une date qui est toujours devant nous, et vers laquelle nous marchons allègrement comme vers une asymptote… Après les mots et les livres, il faut bien aussi supprimer les personnes. Cela ne vous rappelle rien ? Moi, cela me fait penser furieusement à la suppression iconographique des hommes politiques qui ont cessé de plaire ; les Soviétiques étaient passés maîtres dans cette réécriture de l’histoire :

Supprimons les mots, supprimons les livres, supprimons les personnes… Ceux qui tentent de réécrire l’histoire, ce sont les dictateurs : on remplace un mot qui pourrait éveiller des pensées malsaines, on brûle un livre jugé subversif, on supprime de la photo un ministre tombé en disgrâce, on gomme un génocide en disant qu’il n’a jamais eu lieu. Bien sûr, nous pouvons regretter le passé, nous pouvons plaider coupable de crimes collectifs commis dans le passé par nos aïeux : domination et intolérance vis-à-vis des femmes et des minorités, colonisation, esclavage, cela ne manque pas. Mais nous ne pouvons pas les effacer : cela ne sert à rien de les cacher. Il n’a servi à rien de retoucher la photo ci-dessus : la version originale est toujours disponible. Ce que semblent regretter les rédacteurs du British Medical Journal lorsqu’ils écrivent : « Even when publications decide to correct or remove content, the original version will remain in print editions and in other locations online through third parties such as indexers and libraries. » Gommez, Messieurs, gommez, il en restera toujours quelque chose ! Oui, mais… jusqu’à quand ? Tant qu’il y aura du papier ?

Jacques Robert

Professeur émérite de cancérologie, université de Bordeaux

Notes & références

  1. Febvre L. Le problème de l’incroyance au xvie siècle. La religion de Rabelais. Albin Michel, 1968, p. 15

  2. D’après Vaugelas (Remarques sur la langue française, 1647), qui condamne cet euphémisme, c’est parce que l’on peut parler de poitrine de veau

  3. Voir Robert J. Le courant alternatif en médecine. Innov Ther Oncol 2021; 7: 171-4.

  4. Kanjee Z, Bilello L. Tribalism: The good, the bad, and the future. J Hosp Med 2021; 16: 227. Rétracté et republié in: J Hosp Med 2021; 16: 357.

  5. ‘silo’ signifiant ici ‘cloisonnement’

  6. Bretécher C. Les frustrés, vol. 2, p. 66. Édité par l’auteur, 1972. Tous droits réservés.

  7. Julien C.A. Qu’est-ce qu’une tribu nord-africaine ? in : Hommage à Lucien Febvre, Armand Colin, 1953[ref]. Et comme le sentiment de chauvinisme est universel, chacun considérait que sa tribu était la meilleure (ou la plus ancienne, ou la plus honorable). Le mot est utilisé par les zoologues qui ont intercalé une subdivision ‘tribu’ entre la ‘famille’ et le ‘genre’. Les anthropologues ont repris le terme pour parler des subdivisions de certaines populations qu’ils étudiaient. Certes, pendant des décennies, l’anthropologie avait une vision évolutionnaire des cultures, pensant que certaines cultures étaient plus ‘primitives’ que d’autres, considérées comme plus ‘avancées’ : concept forgé par Lewis Morgan[ref]Deliège R. Une histoire de l’anthropologie. Écoles, auteurs, théories. Éditions du Seuil, 2006, pp. 23-50.

  8. Mais oui, il existe une confrérie dénommée Association amicale des amateurs d’andouillette authentique

  9. Robert J. Traduttore, traditore ! Innov Ther Oncol 2021; 7: 121-125

  10. Je sais, c’est du troisième degré

  11. Tout au moins aux dires de certains politiciens…